Chronique Semaine de l’Art n° 5 : Le Detroit Institute of Arts devra-t-il vendre ses collections ?


Ce texte est la transcription de la chronique de l’émission La Semaine de l’Art n° 5 du 7 février 2014.

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Rembrandt van Rijn (1606-1669)
La Visitation, 1640
Huile sur panneau - 56,5 x 47,9 cm
Detroit, Institute of Art
Photo : DIA

Nous n’avons pas encore parlé sur La Tribune de l’Art de la situation du Detroit Institut of Arts, le grand musée des Beaux-Arts de Detroit, dans le Michigan. Rappelons donc la situation qui a été largement couverte par la plupart des grands journaux généralistes.

La ville de Detroit est en situation de faillite mais, contrairement à beaucoup de musées américains qui sont de droit privé (ou comme à Washington, fédéraux), le Detroit Institute of Art dépend de la municipalité de Detroit. Il est donc envisagé que certaines œuvres, celles qui ont été achetées avec l’aide de la municipalité, dont certaines comptent parmi les plus importantes, puissent être vendues pour rembourser les créanciers de la ville.
Christie’s a donc été chargée d’estimer une partie de collection, celle qui a été achetée avec la mention « City of Detroit purchase », soit 2800 œuvres tout de même. La maison de vente a abouti à un montant compris entre 452 et 866 millions de dollars, 75% du total se concentrant sur 11 chefs-d’œuvre parmi lesquels un Autoportrait de Van Gogh, une Danse villageoise de Peter Brueghel l’ancien, la Visitation de Rembrandt et Saint Jérôme dans son atelier de Jan van Eyck.

Si nous n’avons rien écrit sur ce sujet, c’est pour deux raisons principales : la première est que, lorsque cette situation a été révélée, l’information était immédiatement un peu partout dans la presse et nous n’avions rien de plus à ajouter à ce qui se disait alors et qui était d’ailleurs extrêmement confus. Désormais, la revue de presse de notre émission La Semaine de l’Art nous permet d’aborder des sujets sur lesquels nous n’avons pas forcément d’informations supplémentaires.
La seconde – et je dirais la principale – c’est que toutes les bruits entendus à ce sujet doivent être pris avec beaucoup de prudence. On a pu lire parfois – et encore récemment dans certains journaux français - que c’était fait et que le musée allait vendre des œuvres alors qu’en réalité la situation est beaucoup plus complexe et heureusement peut-être un petit peu moins grave.
Nous avions parlé à la fin du mois de septembre à Graham Beal, le directeur du musée, qui nous avait confirmé alors que l’emergency manager, en charge de traiter le dossier pour la ville, avait dit qu’il n’était pas question de vendre.
Graham Beal lui même avait bon espoir d’éviter cette catastrophe, et affirmait que, de toute façon, si tel était le cas, le DIA irait devant la justice.

Depuis cette date, la situation évolue plutôt dans le bon sens puisque un vaste mouvement d’opinion s’efforce de trouver des fonds suffisants pour protéger le musée de la vente. Ainsi, une souscription auprès des particuliers et de fondations a déjà permis de rassembler pas moins de 320 millions de dollars. D’autre part, l’État du Michigan a proposé d’offrir 350 millions de dollars sur 20 ans. L’objectif est en quelque sorte de pouvoir rendre le musée indépendant de la ville en remboursant celle-ci des sommes qu’elle avait mises dans l’achat des œuvres en question, ce qui permettrait de l’aider à rembourser la dette. Tout cela n’est pas encore bouclé à l’heure où nous parlons, pour des raisons assez complexes dues à la législation américaine sur la banqueroute, mais il y a néanmoins de très fortes chances que la situation puisse déboucher sur un sauvetage du musée.

Une affaire telle que celle-ci rend encore plus incompréhensible la politique de certains musées américains qui vendent fréquemment des œuvres de leur collection - je pense par exemple au Musée de Toledo, qui n’est pas très loin de Detroit : bien sûr, il s’agit toujours d’abonder leur fond d’acquisition. Vendre pour racheter, donc. Mais vis à vis des politiques, comme certains à Detroit, qui ne voient dans les musées qu’un actif comme un autre, ce type de comportement semble particulièrement dangereux.
En tout cas, cela justifie encore davantage la loi française qui consacre l’inaliénabilité des collections. Imaginons ce que certains maires pourraient faire des œuvres de leurs musées afin de rembourser les dettes de leurs villes !

Il est évident que la vente des collections serait un désastre pour une ville comme Detroit, car sur quoi pourrait-elle s’appuyer pour remonter la pente si ce n’est sur une richesse telle que ce musée ?


Didier Rykner, vendredi 7 février 2014





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