Chronique Semaine de l’Art n° 30 : Le vandalisme pseudo-écologique


Ce texte est la transcription de la chronique de l’émission La Semaine de l’Art n° 30 du 5 novembre 2014. Compte tenu de la gravité de cette affaire, il est également accessible aux non abonnés.

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Exemple donné par une brochure du
ministère de la Culture d’une isolation
par l’extérieur et de son résultat

Pour faire écho à un communiqué des associations, nous avons publié le 4 novembre une brève sur la loi de transition énergétique et les dangers contenus dans l’article L. 111.6.2. Nous y reviendrons de manière détaillée dans un article sur lequel nous avons commencé à travailler et qui paraîtra dans les prochaines semaines.

Car ce qui se joue ici, et ce n’est pas une exagération, c’est l’avenir des bâtiments anciens sur tout le territoire. Il s’agit, comme je l’écrivais hier, d’une des menaces les plus graves auquel le patrimoine de notre pays ait eu à faire face depuis des dizaines d’années. C’est pour cette raison que j’enfonce le clou dans cette chronique et que je le ferai encore dans les jours et les semaines à venir.

Rappelons en deux mots, pour ceux qui nous écoutent et qui nous lisent, de quoi il s’agit : la loi prévoira non seulement que tous les travaux d’isolation extérieurs sur les façades et sur les toits (notamment par rehaussement de ces derniers), soient possibles sur n’importe quel bâtiment ancien, mais qu’ils soient autorisés de facto. Personne ne pourra s’y opposer : ni l’ABF, ni le maire, ni un quelconque tribunal.
Les seules exceptions seront les monuments inscrits et classés. Aucune autre contrainte n’existera. Que le bâtiment soit à proximité d’un monument protégé, qu’il soit dans un site inscrit ou classé, dans un secteur sauvegardé ou non, dans une Zone de protection du patrimoine architectural urbain et paysager on non, qu’il soit dans un périmètre classé au patrimoine mondial ou non, rien de cela ne comptera !

Même si toutes ces exceptions étaient ajoutées, cela laisserait encore 90 % du territoire à la merci de ce vandalisme. On sait en effet que les bâtiments non protégés sont beaucoup plus nombreux que les autres. Les fermes anciennes, les habitations du XVIIe ou du XVIIIe siècle, les immeubles haussmanniens, les millions de bâtiments qui forment l’histoire de France, rien ne sera épargné. Demain, si cette loi est votée telle qu’elle, un mouvement sera engagé qui, à terme, détruira tout ce qui fait le charme de notre pays. Bienvenue dans ce Brave New World dans lequel la France ressemblera à un pays ravagé comme on en voit dans les films de science-fiction. On est en pleine folie mais cela ne semble inquiéter personne. Pas les députés qui ont voté le texte en l’état. Pas les sénateurs qui le voteront bientôt. Pas le gouvernement qui le propose. Pas le ministère de l’écologie qui le porte. Pas la ministre de la Culture qui reste coi. On ne peut pas croire une seconde qu’ils ont vraiment réalisé ce qu’ils faisaient et que s’ils le comprenaient ils persisteraient dans cette tragique erreur. Personne ne peut y gagner, à part peut-être les entreprises qui vendent des isolants.

Même sans penser à l’aspect esthétique (qui devrait suffire à lui seul), cette pratique d’isoler par l’extérieur des édifices construits en matériaux anciens est une absurdité dangereuse pour ces bâtiments. Ce n’est pas nous qui le disons, ce sont tous les spécialistes, notamment les architectes du patrimoine qui s’associent aux autres associations dans ce combat. Ce n’est pas nous qui le disons, ce sont les services du ministère de la Culture (ill.), il y a un an, dans une plaquette consacrée à l’isolation des bâtiments (nous l’avons mise en lien dans notre précédent article). Il faut que les propriétaires sachent qu’en enveloppant leur maison dans des isolants, ils condamnent les matériaux à ne plus respirer, à moisir, à se détériorer.

Si l’on rajoute que les vieilles constructions édifiées selon les techniques traditionnelles ont un bilan énergétique souvent très favorable et que ce sont celles édifiées depuis 1948 qui posent problème, on comprendra qu’il n’est pas question ici de sauver la planète, mais de mettre en place une conception purement idéologique et totalitaire de l’écologie, alors que l’on continue allègrement, avec le soutien du gouvernement, à polluer les rivières, à ouvrir des exploitations animales intensives, à répandre des pesticides qui tuent les abeilles, à mener des grands travaux qui détruisent les paysages, à privilégier la route aux dépens de transports en commun moins polluants ou, de manière plus anecdotique – et ce n’est qu’un exemple, à chauffer les rues en hiver pour que l’on puisse prendre son café en terrasse...

Attaquons-nous aux vrais problèmes. L’écologie est un beau combat à condition de ne pas se tromper d’adversaire.


Didier Rykner, jeudi 6 novembre 2014





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