Chronique Semaine de l’Art n° 2 : Musée, c’est un gros mot ?


Ce texte est la transcription de la chronique de l’émission La Semaine de l’Art n° 3 du 16 janvier 2014.
Il n’y avait pas de chronique dans l’émission n° 1.

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Dommage que la piscine Molitor n’ait
pas été « muséifiée »
Photo : Didier Rykner

Il semble que désormais le terme « musée » soit un gros mot, et devienne péjoratif, puisqu’on ne cesse de dénoncer à tout va la « muséification » des villes, la « muséification » des pays, la « muséification » des institutions, ou pourquoi pas même « la muséification » des musées ! Le président de Metz Métropole, Jean-Luc Bohl, interrogé par l’AFP et cité par L’Express le 24 septembre 2013, osait affirmer : « Il ne faut pas muséifier le Centre Pompidou-Metz à mon sens. Je pense qu’il doit vraiment rester un lieu vivant, avec de l’art vivant, qui évolue ». On apprend que le musée est un lieu mort puisqu’il ne faut muséifier un musée, ce qui est tout de même très étrange… Muséifier devient donc un synonyme de tuer. Il faut vraiment ne pas aimer l’art pour faire de telles affirmations

Il suffit d’ailleurs de taper le terme sur Google Actualité, ce que j’ai fait avant cette émission, pour le constater avec deux exemples.
Sur L’Express.fr, à propos de Versailles, on peut lire : « Versailles, qui abrite un des monuments les plus visités en France n’entend pas se muséifier autour de son château. » Que veut dire « muséifier » Versailles ? Est-ce que cela veut dire la conserver ? Cela ne nous paraît pas très gênant.
Sur Libération.fr, le médiéviste (donc savant) Patrick Boucheron, interviewé par Catherine Calvet, nous apprend à propos de Sienne et de la fresque de Pietro Lorenzetti au Palazzo Vecchio que « Sienne est une ville magnifique, il ne faut pas se laisser sidérer par sa beauté, ni la muséifier. » Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est absolument ahurissant… Un musée devrait être synonyme de bonheur, de joie. Il est incroyable de transformer « musée » en un terme péjoratif. Si l’on commence à faire entrer dans l’esprit des gens que « musée » c’est mal, l’affaire est grave, et encore davantage lorsque ce sont des gens de culture qui le font.
D’ailleurs, on crée de moins en moins de musées et de plus en plus de « Cités » ou de « Maisons ». La Cité de l’Architecture (alors qu’on parlait avant du Musée des Monuments français), la Cité de l’Immigration, la Cité de la Musique, la Cité de la Céramique à Sèvres même… A Langres, nous en parlerons bientôt, la Maison des Lumières. Même si ce qui des musées se cachent derrière ces appellations, celles-ci sont dangereuses.

Muséifier, ce serait mal donc. On est d’ailleurs dans un complet paradoxe : on entend souvent qu’il ne faut pas muséifier Paris. Mais c’est l’inverse qui se passe malheureusement. Muséifier Paris, ce serait dire que Paris doit être conservé pour ce qu’il est, un lieu où le patrimoine historique est important, important pour ses habitants, pour les touristes. Mais allez voir la Samaritaine, allez voir les Halles, allez voir la manière dont a été détruite la Piscine Molitor qu’on prétend restaurer, allez voir ce qu’on veut faire sur les Serres d’Auteuil… Paris n’est pas trop protégé. Il faut, au contraire, muséifier Paris, c’est-à-dire tout simplement la conserver et faire appliquer les lois. « Muséifions Paris », c’est notre mot d’ordre.


Didier Rykner, vendredi 24 janvier 2014





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