Chronique Semaine de l’Art n° 10 : L’histoire de l’art à la portée de tous…


Ce texte est la transcription de la chronique de l’émission La Semaine de l’Art n° 10 du 20 mars 2014.

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Anonyme français, XVIIIe siècle ?
Enfant à la bulle de savon
Draguignan, Musée municipal
Huile sur toile - 60 x 49 cm
Photo : D. R. (domaine public)

Une fois de plus, un tableau attribué sans aucun fondement à un grand peintre fait l’actualité. Le musée de Draguignan va en effet voir revenir sur ses cimaises une toile retrouvée grâce à l’action de l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels, également connu sous le nom d’OCBC. Cette toile est présentée par presque tous les journaux comme une œuvre de Rembrandt ce qui est tout simplement faux (voir notre brève du 19/3/14). Pour s’en persuader, l’enquête n’est pas bien compliquée : d’abord, cette peinture n’est nulle p art répertoriée comme authentique dans la littérature sérieuse consacrée à Rembrandt, ce qui devrait déjà mettre la puce à l’oreille. Ensuite, la présence d’un Rembrandt dans un petit musée français aurait été connue semble-t-il, et encore davantage parce qu’il avait été volé. Or personne n’avait jamais entendu parler d’un Rembrandt à Draguignan, encore moins d’un Rembrandt volé. Le simple examen de la photographie entraîne d’ailleurs un doute. Comme l’avait très bien remarqué Vincent Noce dans Libération, l’œuvre ne ressemble que superficiellement à un Rembrandt. Il suffisait enfin de se référer à un spécialiste (à un vrai, pas à une « source proche de l’enquête » comme le dit l’AFP) : un simple coup de fil à Jacques Foucart, qui connaissait l’œuvre, suffisait à réduire à néant l’hypothèse d’un authentique Rembrandt.

Pourquoi cette frénésie des médias à faire des titres sensationnels sur des informations fausses ? On ne compte plus les faux scoops régulièrement publiés sur les grands peintres. Rappelons nous par exemple les Caravage de Loches. Copies anciennes certes, mais qui n’ont jamais été de Caravage. La municipalité continue pourtant à les mettre en avant sur son site internet pour attirer les touristes, allant jusqu’à faire croire, en utilisant des citations sorties de leur contexte, qu’Arnauld Brejon de Lavergnée entérine cette attribution, alors qu’il pense bien sûr lui aussi que ce sont des copies1. Caravage, nous avons déjà eu l’occasion de le dire, est un habitué de ces mystifications. Ces dernières années, quand ce ne sont pas de soi disant dessins qui sont retrouvés au Palazzo Sforzesco à Milan, des peintures supposées de sa main, en réalité souvent des croûtes ou des œuvres sans rapport avec lui ont régulièrement resurgi.
On rappellera aussi le grotesque épisode de la prétendue tête de L’Origine du Monde, ou la redécouverte de nouveaux Léonard de Vinci parfois d’une laideur ahurissante et qui n’ont absolument aucune chance d’être de cet artiste.

Tout cela est agaçant, et témoigne de l’étrange statut de l’histoire de l’art en France. Comment peut-on prendre au sérieux une discipline dont on estime que n’importe qui peut l’enseigner ? A l’école en effet, au collège ou au lycée, l’histoire de l’art, qui a réussi à intégrer un peu les programmes, est enseignée par les professeurs d’autres disciplines, un peu comme si l’on demandait à un professeur d’histoire de donner des cours de maths. Si n’importe qui peut enseigner l’histoire de l’art, il n’est pas étonnant que n’importe qui puisse également attribuer des tableaux. Et qu’une source proche de l’enquête devienne aux yeux de certains aussi crédible que le meilleur connaisseur français de peinture nordique (et particulièrement de la peinture nordique conservés dans les musées).

Pour terminer, Alain Korkos, sur le site Arrêt sur Images, vient de publier un article où il nous cite très gentiment à ce propos, et il conclut par : « “Un Rembrandt, volé il y a 15 ans à Draguignan a été retrouvé à Nice” est un tantinet plus vendeur que : “Une croûte à la manière de Rembrandt ne valant pas un kopeck, volée il y a 15 ans à Draguignan, a été retrouvée à Nice” ». Un peu excessif sans doute car l’œuvre n’est pas nulle, mais très amusant.


Didier Rykner, jeudi 27 mars 2014


Notes

1Lire aussi cet article récent de l’AFP...





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