Jean-David Jumeau-Lafond a déjà évoqué dans cette rubrique (voir l’article). le programme éditorial dédié aux archives Antoine Bourdelle, engagé par le musée Bourdelle et les Editions des Cendres depuis 2004. Ce fonds a été légué par la fille de l’artiste, Rhodia Dufet-Bourdelle, à la Ville de Paris en 2002.
Cinquième titre de la collection [1], Chemin faisant est consacré aux voyages de l’artiste entre 1901 et 1927 et doit être suivi par la publication de ses écrits sur l’art ainsi que de sa correspondance. La sélection des textes a été faite à partir des archives titrées Ecrits, notes et carnets de voyage qui rassemblent des feuillets isolés, des manuscrits plus ou moins travaillés, des carnets chargés de croquis, de notations foisonnantes, désordonnées, souvent difficiles à déchiffrer, servant parfois de brouillons de lettres. Le caractère hétéroclite de l’ensemble rappelle les notes de voyage du confrère le plus admiré de Bourdelle : Rodin [2].
Signalons la qualité exemplaire de l’édition, établie et présentée par un duo qui a déjà fait la preuve d’une collaboration fructueuse, Marc Kopylov et Colin Lemoine. Brèves et précises, des notices à chaque fin de texte décrivent et localisent le document au sein des archives du musée Bourdelle. Un numéro en marge du texte permet de situer exactement l’emplacement des fac-similés des manuscrits reproduits dans l’ouvrage. Un petit signe indique la présence des dessins au fil de l’écriture, sans en alourdir la lecture. La chronologie définitive des déplacements de Bourdelle ne sera fixée qu’après l’étude complète de la correspondance mais les deux index, des noms et des lieux, sont d’ores et déjà de précieux outils de complément.
Bourdelle n’est pas un grand voyageur et n’a pas de goût pour les aventures lointaines. La France et l’Europe suffisent à ses vagabondages ; il ne se rend ni aux Etats-Unis – où l’exposition rétrospective itinérante de ses œuvres le célèbre en 1925 – ni en Argentine, où l’on inaugure son Monument au Général Alvear en 1926 à Buenos Aires. A la fois artiste et critique, le sculpteur exprime très spontanément ses enthousiasmes et ses déceptions au fil de ses promenades dans les musées, surprenant parfois le lecteur par des choix qui témoignent d’un aspect de l’histoire du goût.
A Varsovie, il admire les sculptures de l’Ecole des Beaux-Arts « Magnifiques œuvres, sève admirable. Il y a dans cette école de quoi relever un salon parisien » (p. 55) mais lorsqu’il se rend à Berlin pour y être présenté aux membres de la Sécession en mai 1909, la sévérité de ses jugements est telle qu’on la soupçonne d’être redevable du climat germanophobe de l’époque. A la Nationalgalerie, il n’aime ni Menzel « Vieux jus. Cousin de Meissonnier » ni Klinger « Sculpte comme Gérôme et il peint beaucoup moins bien que lui, le pauvre ! » ni Böcklin « mauvais Gustave Moreau que j’aime déjà pas (sic) » ni Lenbach « couleur de sandwich, cuisine sans génie » (p. 62-63). Le ton est le même à Munich ainsi qu’à la Galerie moderne de Vienne où la muséographie ne trouve pas non plus grâce à ses yeux : « Marbre peint encadrant des toiles ignobles, mauvais goût. Ragoût » (p. 64).
A Londres en 1912, les œuvres italiennes de la National Gallery le ravissent mais la présentation des salles grecques au British Museum le rend furieux : « Ils ont mis le fronton du Parthénon sur des dalles de marbre noir poli. C’est à hurler ! Et l’on sent qu’ils sont fiers et qu’ils disent entre eux – ça c’est du bon, du solide, c’est très cher et ça brille bien, ça s’astique tous les jours ! » (p. 108).
Au musée de Nîmes en 1921, il décrit longuement son émotion devant Suzanne et les vieillards, alors attribuée à Titien [3] : « J’entre aux sillons profonds de ce corps brûlant de Suzanne » (p. 251). Son regard est parfois celui d’un peintre ; ses lignes sur l’intérieur d’une auberge du port d’Anvers évoquent les précises notations colorées des Carnets du Maroc de Delacroix : « Etagère de verres multicolores, carmins, bleus, bouteilles vert violent […] Carrelements à étoiles bleues et noires […] Lustres de cuivre avec pompons d’étoffes roses, vertes et bleues » (p. 24). C’est à une marine de Whistler que l’on pense lorsqu’il décrit le rivage d’Ostende « C’est une mer pâle aux chevaux de vagues vert sombre en crête de neige qui s’écroulent. De grandes bandes d’azur pâle, d’argent, d’or fané » (p. 25). Mais c’est le plus souvent en poète qu’il s’exprime, chantant avant tout l’amour de la terre et du monde paysan (lui si fier de ses ancêtres chevriers), la beauté des campagnes et des figures qui les animent : « des clochers sveltes de la vieille France dressés dans le ciel comme un fond de peupliers de pierre dont les nids sonnent des Angélus » (p. 33).
Plus que le périple géographique, c’est le voyage intérieur de l’homme qui est intéressant à travers cette lecture. Bourdelle aime l’écriture qu’il pratique quotidiennement, souvent dès l’aurore dans son atelier parisien, en toutes circonstances durant ses déplacements, rendant la lecture des manuscrits parfois difficile quand les mots sont griffonnés à la hâte sur ses genoux.
Intimement lié à l’œuvre, le travail littéraire fait partie du processus créateur et les pages qui le démontrent sont parmi les plus émouvantes. La création du Monument aux morts de Trôo, dans le Loir-et-Cher, prend forme in situ au gré d’une prose qui a les accents d’une prière poétique.
Parfois, tout se confond dans la vision de l’artiste ; l’architecture et les formes féminines s’entremêlent pour conduire à sa propre sculpture : « Paysanne debout, […] autant de plis droits à la jupe que de fûts supportant les voûtes de l’église Sainte-Anne d’Auray » (p. 89) ; « Paysanne poussant sa brouette […] Sorte de colonne vivante et dont le vent agite les draperies » (p. 87) ; « Locronan. Divines arcades, tombeau d’archaïsme gothique formidable. Exécuter ainsi le nouvel Héraclès, sans crainte, hardiment. Mettre dedans les vastes angles, rudes, le flot que je sais de la vie » (p. 94-95).
Durant son voyage « en pays wallon » en 1907, Bourdelle bâtit la première ébauche de son essai « Les dessins du sculpteur Rodin » qui sera publié dans le n°1 de La Grande Revue en juillet 1908 : « Sommeil des Gorgones. Eschyle. Deux corps féminins, pleins, durs, solides. […] Ce qui va venir est là, ce dessin calme contient l’ouragan. Ah ! L’effort, l’analyse patiente, la science de Rodin, comme tout cela est au total ici. Ce dessin est sublime, il est une des totalisations de Rodin » (p. 45).
L’admiration de Bourdelle pour l’art du Moyen Age est bien connue, sa première lettre à Rodin en témoigne. Le projet de cette lettre est mêlé à son récit d’une visite au musée archéologique de Dijon où la vision d’un Christ en bois le bouleverse : « Tout cela est si absolu que devant cela je n’eus pu rien dire. On bégaie, on prie et au fond, hier, on s’est caché, on pleura abondamment. Le soir, impossible de dormir, et je dis ici un peu de ma joie pure » (p. 81).
Dans le cloître de Moissac, il reste seul après le passage du public (la description dudit public, de ses attitudes et commentaires, mériterait une séquence dans Les vacances de Monsieur Hulot). Ce sont alors des pages imprégnées d’émotion et de recueillement qu’il écrit, assis sur une marche. Elles remplaceront avantageusement, lors d’une visite de ce lieu, les guides les plus érudits, que Bourdelle trouve d’ailleurs fort indigestes « La description du même chapiteau emploie deux grandes pages. Il y a beaucoup de latin. Sachez qu’il y a ainsi soixante seize explications des sujets par chapiteau. Passons, je ne veux pas vous foutre mal aux dents » (p. 117).
Mais ces déambulations dans le sud-ouest de la France ont lieu à un moment critique de l’Histoire. Le magnifique texte inspiré par la vision d’un troupeau de bœufs se bousculant sur un pont, toujours à Moissac, contient l’annonce du charnier pressenti ; nous sommes en septembre 1914. Toujours pendant la guerre, un chapitre relate le convoi funèbre qui, au rythme des barrages militaires et du bruit sourd des bombardements, escorte la dépouille d’Emile Verhaeren, « l’ami incomparable », mort à Rouen le 27 novembre 1916 et conduit en Belgique, au cimetière militaire d’Adinkerque, près de La Panne [4], par André Gide et le couple Bourdelle soutenant l’épouse du poète.
Les carnets sont jalonnés de résolutions ou de confidences empreintes de gravité : « Traiter l’âme en homme instruit de notre solitude de cœur. Ménager et soi-même et les autres. [...] Ne pas s’attarder aux heures de doute et d’abandon [...].
Le travail est le désir actif de vivre. Sans le travail, à quoi serai-je bon ? » (p. 38-39).
Mais le ton se fait plus léger pour commenter la qualité du réseau ferroviaire en Bretagne : « Ces trains d’Ouest, état. Aux naturalistes, ils y trouveraient des champignons, des faunes et des flores sûrement inconnus ailleurs » (p. 86) et les propos de Bourdelle sont ponctués de jolies formules évocatrices qui ajoutent au plaisir de la lecture : « une fillette, à l’église, mange une pomme qui lui ressemble fort », « Une maison toiture de guingois semble avoir son toit sur l’épaule » (p. 95), « le petit chat Pompon est là semblable à une étoile rousse qui a de petites moustaches » (p. 168).
En ces temps de pérégrinations estivales, Chemin faisant constitue le parfait vade mecum pour parcourir musées, cloîtres romans, églises gothiques, petits villages et campagnes bucoliques de France et d’Europe avec un compagnon de voyage idéal, sculpteur-poète tour à tour drôle ou sensible, pragmatique dans les auberges, révolté par la guerre, ému par la beauté, jamais ennuyeux !
Antoine Bourdelle, Chemin faisant ; Notes et relations de voyages 1901-1927, édition établie par Marc Kopylov et Colin Lemoine, introduction de Juliette Laffon, Paris-Musées/Editions des Cendres, 2010, 282 pages, 30 euros, ISBN 978-2-7596-0122-6.
