Chefs-d’œuvre de la Maison d’Albe


El Legado Casa de Alba. Mecenazgo al servicio del Arte, du 30 novembre au 31 mars 2013
Madrid, CentroCentro, Palacio de Cibeles

Les grands maîtres et les Grands d’Espagne formèrent d’illustres duos et se disputent aujourd’hui l’attention du public à Madrid. Un florilège d’œuvres issues de la collection des ducs d’Albe, habituellement conservées au palais Liria pour la plupart, réunit en toute simplicité Fra Angelico, Titien, Rubens, Ribera, Goya, Mengs et quelques autres... L’exposition se tient jusqu’à la fin du mois de mars au palais de Cibeles, ancienne maison des télécommunications idéalement située sur l’avenue des arts madrilène, non loin du Prado et du Thyssen-Bornemisza. Quelque 150 peintures, sculptures, objets d’art et documents illustrent la place de la Maison d’Albe sur les scènes historique et artistique de l’Europe. C’est l’occasion de contempler des pièces majeures accumulées au fil des siècles et habituellement cachées au regard ; certaines sont même présentées pour la première fois au public.


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1. Tiziano Vecellio, dit le Titien (1489/1490-1576)
Portrait de Fernando Álvarez de Tolède, IIIe duc d’Albe
Huile sur toile - 100 x 80 cm
Madrid, Fundación Casa de Alba
Palacio de Liria
Photo : Fundación Casa de Alba
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2. Francisco Goya (1746 - 1828)
La marquise de Lazán, 1800-1804
Huile sur toile - 193 x 115 cm
Madrid, Fundación Casa de Alba
Palacio de Liria
Photo : Fundación Casa de Alba.

La visite commence par le rapprochement savoureux de deux ouvrages : La Bible et Don Quichotte. Richement enluminée, la fameuse Bible d’Albe date de 1430 et offre l’une des premières traductions en langue romane du Livre, directement effectuée de l’hébreu en castillan ; quant à l’œuvre de Cervantès, il s’agit de la première édition de 1605. Plus loin, des lettres autographes de Christophe Colomb détaillent les périples de l’explorateur, dessinateur à ses heures, esquissant entre deux lignes la silhouette de la première île du Nouveau Monde qu’il découvrit.

Le parcours à la fois thématique et chronologique met en exergue certains membres de la dynastie plus que d’autres. De nombreux portraits bien sûr ponctuent l’exposition et entraînent le visiteur du IIIe duc peint par Titien (ill. 1), à la XVIIIe duchesse représentée par Mariano Benlliure en 1928. Entre les deux, on est tenté de citer les portraitistes plutôt que les portraiturés : Rubens, Mengs, Winterhalter fixèrent les traits des ducs et duchesses d’Albe qui se succédèrent, Juan Adán choisit quant à lui la blancheur du marbre et Goya la blancheur du tissu dans un célèbre portrait de 1795 auquel la marquise de Lazán n’a rien à envier (ill. 2).


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3. Vue de l’exposition avec deux œuvres de José de Ribera
Paysage avec fort et Paysage avec bergers
Au fond, La Cène de Titien.
Photo : Fundacion Casa de Alba
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4. Gerard Seghers (1591-1651)
Artémise sur le point de boire les cendres de Mausole
Madrid, Fundación Casa de Alba
Palacio de Liria
Photo : Fundación Casa de Alba.

La collection fait logiquement la part belle aux créations espagnoles, à la peinture tout d’abord, du Siècle d’Or évidemment, évoqué par deux grands paysages de Ribera, un genre suffisamment rare dans son œuvre pour être signalé (ill. 3) ; les deux toiles avaient été redécouvertes en 1982 dans le palais de Monterrey et considérées comme des œuvres anonymes jusqu’à leur restauration. On pourra aussi admirer les silhouettes noires et blanches de religieux, le chanoine Don Juan Antonio de Miranda par Murillo côtoyant Saint Dominique de Zurbaran.
Plus loin, c’est la production de faïence et de porcelaine qui fut encouragée par le IXe comte d’Aranda, fondateur en 1727 de la Manufacture royale d’Alcora, près de Valence ; son fils, Pedro Pablo Abarca de Bolea (1719-1798) reprendra les rênes et lui donnera une véritable impulsion, lui permettant de rivaliser avec les grands centres européens. Une série de bustes et un plat donnent une idée des créations de la manufacture.

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5. Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
Le Chemin du marché
Madrid, Fundación Casa de Alba
Palacio de Liria
Photo : Fundación Casa de Alba.

Parmi les membres de la dynastie, le XIVe duc d’Albe1 (1794-1835) est mis en avant pour son activité de collectionneur averti et de mécène infatigable qui mériterait à lui seul une exposition : il entreprit le Grand Tour, séjourna longtemps en Italie, à Rome où il se passionna pour Canova et soutint deux sculpteurs néo-classiques espagnols, Antonio Solá et José Álvarez Cubero. Il compléta en outre la collection familiale par de nombreux tableaux italiens et flamands, achetant Artémise se préparant à boire les cendre de Mausole de Gerard Seghers, qui faisait partie de la collection du marquis du Carpio y Eliche (ill. 4), ainsi que Le Chemin du marché de Rubens (ill. 5). C’est lui également qui acquit La Vierge à la grenade de Fra Angelico, aujourd’hui présentée pour la première fois au public (ill. 6). Enfin, il fit entrer le seul tableau d’Ingres dans les collections espagnoles en achetant Philippe V décorant le duc de Berwick de la Toison d’or.
Une vitrine rappelle son intérêt pour l’archéologie et les vestiges de l’Antiquité, avec des cratères grecs, une sculpture de tête féminine du Ve siècle avant J.-C. et une sculpture d’herme de Dionysos du Ier siècle. A côté sont accrochées des gravures de Mantegna, Dürer, Rembrandt. En plus des 268 œuvres qu’il avait reçues en héritage, Carlos Miguel possédait à la fin de sa vie 168 peintures, 5148 dessins, 293 livres et quelques autres choses...

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6. Fra Angelico (vers 1395/1400-1455)
Vierge à la grenade, 1426
Huile sur panneau
Madrid, Fundación Casa de Alba
Palacio de Liria
Photo : Fundación Casa de Alba.

Une section consacrée à Napoléon III et à l’impératrice Eugénie, rappelle que celle-ci fut la fille du VIIIe comte de Montijo et la sœur de María Francisca de Sales Portocarrero qui épousa le XVe duc d’Albe en 1844. Les deux sœurs échangèrent des présents et la Maison d’Albe reçut du mobilier, des vases de Sèvres, une tapisserie des Gobelins aux effigies de l’empereur et de l’impératrice d’après les portraits de Winterhalter aujourd’hui conservés au Louvre (ill. 7) ou encore l’Heure de la nuit de Pollet.
Quelques objets témoignent de cadeaux moins officiels, plus personnels, comme cette boîte en jade montée sur or de Fabergé qui appartint d’abord à l’impératrice douairière Maria Fedorovna et dont le couvercle arbore une miniature du dernier tsar de Russie, le jeune Nicolas II. Une minaudière de Cartier réalisée dans les années 1920 d’après les dessins de George Barbier est ornée d’une panthère en onyx.
Après une série de costumes, le parcours s’achève avec l’actuelle duchesse d’Albe2 heureuse héritière de cet ensemble, qui contribua à son enrichissement en acquérant des œuvres françaises, de Fantin-Latour, Corot, Renoir ou Chagall. Elle créa en 1975 une fondation pour la conservation, l’enrichissement, la mise en valeur de cette collection, et surtout pour sa présentation au plus grand nombre. Il ne s’agit d’ailleurs pas de la première exposition consacrée aux œuvres détenues par les ducs d’Albe3.


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7. Vue de l’exposition.
Les liens de la Casa de Alba avec Napoléon III et Eugénie
Photo : Fundacion Casa de Alba
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8. Vue de l’exposition avec portraits peints et sculptés
Photo : Fundacion Casa de Alba

Finalement, le propos qui paraissait simple n’est pas si clair. C’est avant tout le prestige des ducs d’Albe qui est exposé, à travers leur image (ill. 8) et leurs possessions, la splendeur des portraits, la rareté des objets. Les œuvres exposées sont hétérogènes, égrenées comme des échantillons. On aurait aimé que l’activité de collectionneurs de certains membres de la dynastie d’une part, leur rôle de mécènes et de commanditaires d’autre part, soient davantage explorés. Qu’importe, il faut prendre cette exposition comme elle est : l’occasion de voir des chefs-d’œuvre rarement visibles.

Commissaire : Pablo Melendo Beltrán

Informations pratiques : CentroCentro, Plaza de Cibeles, 1, 28014 Madrid. Tél : +34 91 5753738. Ouvert tous les jours de 10h à 20h. Tarfi : 10 € (réduit : 6 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, lundi 4 mars 2013


Notes

1Carlos Miguel Fitz-James Stuart y Silva, VIIe duc de Berwick XIVe duc d’Albe.

2Doña María del Rosario Cayetana Fitz-James Stuart y Silva, XVIIIe duchesse d’Albe de Tormes.

3En 2009, au Musée des Beaux-Arts de Séville furent présentées des œuvres conservées au Palacio de Dueñas, autre propriété des ducs d’Albe. En 1987, la Fundación Caja de Pensiones proposa une exposition, « El arte en las colecciones de la Casa de Alba » à Madrid.





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