Charles Gleyre. Le génie de l’invention


Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts. Du 7 octobre 2006 au 7 janvier 2007.

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1. Charles Gleyre (1806-1874)
Autoportrait, 1841
Huile sur toile - 51 x 41 cm
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
© R.M.N./Gérard Blot

L’année 2006 n’est pas seulement celle de l’anniversaire de Rembrandt, Cézanne, ou encore Mozart ; en Suisse et dans le canton de Vaud, cette date marque le bicentenaire de la naissance de Charles Gleyre (ill. 1), peintre tutélaire de la région qui a eu son heure de gloire à Paris. Aussi, le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne célèbre-t-il cet anniversaire avec une rétrospective importante qui occupe l’intégralité de ses salles.
Depuis la dernière exposition sur Gleyre en 19941, la littérature consacrée au peintre s’est considérablement enrichie avec notamment la parution du catalogue raisonné de son œuvre peint et dessiné dû à William Hauptman, historien de l’art américain installé à Lausanne2. Catherine Lepdor, conservatrice pour la période moderne au musée et William Hauptman, commissaires, effectuent avec cette exposition et l’ouvrage qui l’accompagne une relecture du catalogue raisonné, publié il y a une décennie déjà.


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2. Charles Gleyre (1806-1874)
La Séparation des apôtres, 1845
Huile sur toile - 197 x 294 cm
Montargis, Musée Girodet
© Montargis, Musée Girodet

Ils ont opté en effet pour une facette du peintre peu traitée jusqu’à présent, son « génie de l’invention », qui est mis en avant et constitue à raison le sous-titre de l’exposition. Les sujets sans précédents iconographiques sont effectivement fréquents dans la production de Gleyre, comme La séparation des apôtres (ill. 2), Les Romains passant sous le joug (ill. 9), ou Minerve et les Grâces (Lausanne, MCBA). Au-delà du cas de Gleyre, l’un des mérites de cette exposition est de souligner une caractéristique majeure de la période : face à l’effondrement de la hiérarchie des genres, quelques-uns des plus grands artistes de la période s’efforcent de renouveler les thématiques de l’histoire (citons juste Ingres et son Martyre de Saint Symphorien).
La rétrospective présente en outre le grand intérêt de montrer de très nombreux dessins et peintures : un quart de l’œuvre est exposé (278 numéros sur les 1.112 du catalogue raisonné). La confrontation avec des toiles de contemporains aurait certes permis de souligner les convergences d’intérêt ou la dette du peintre du Soir envers des artistes comme Ingres, Delaroche et Horace Vernet, mais aussi Picot, Cogniet et nombre d’autres peintres dits du « juste milieu », ou encore Géricault. La figure sommitale du fameux Radeau de la Méduse de ce dernier semble par exemple avoir directement inspiré une étude pour les Romains (cat. 168, Hauptman 696). Mais ce n’est pas le propos de cette manifestation qui se veut avant tout un examen scientifique d’une production foisonnante.


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3. Charles Gleyre (1806-1874)
Etude pour la danse des bacchantes, 1848-49
Crayon noir - 27,7 x 44,5 cm
Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts
Photo : J.-C. Ducret, Lausanne /
musée cantonal des Beaux-Arts
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4. Charles Gleyre (1806-1874)
La danse des bacchantes, 1849
Huile sur toile - 147 x 243 cm
Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts
Photo : J.-C. Ducret, Lausanne /
musée cantonal des Beaux-Arts

L’exposition démontre également la grande fiabilité de l’ouvrage de William Hautpman. En effet, seules deux œuvres mineures sont des découvertes : d’une part une petite toile, considérée comme une étude préparatoire au Penthée de Bâle et déjà mentionnée en 1878 par Charles Clément dans son catalogue de l’œuvre de Gleyre3, identifiée dans une collection suisse (cat. 220) ; d’autre part un dessin préparatoire (ill. 3) pour La danse des bacchantes (cat. 124, ill. 4), acquis en 2003 par le musée.

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5. Charles Gleyre (1806-1874)
Intérieur du Temple d’Amon, Carnac, 1835
Crayon et aquarelle - 37,7 x 26,8 cm
Boston, Museum of Fine Arts
© Boston, Museum of Fine Arts
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6. Charles Gleyre (1806-1874)
Femme turque ("Madame Langdon"), Smyrne, 1834
Crayon, plume et aquarelle -
37,2 x 24,9 cm
Boston, Museum of Fine Arts
© Boston, Museum of Fine Arts

L’ensemble de vingt-quatre feuilles prêtées par le Museum of Fine Arts de Boston (ill. 5 et 6) constitue une nouveauté de taille pour le visiteur assidu du musée, la majorité de l’œuvre de Gleyre se trouvant à Lausanne. Croqué au cours de son voyage en Orient, ce fascinant ensemble graphique occupe, en compagnie de nombreux dessins lausannois, la place d’honneur du musée, la plus grande salle – où l’on s’attend à voir les grands tableaux d’histoire. Présentés selon la chronologie de son périple effectué en tant que dessinateur de John Lowell Jr., riche industriel américain, ces dessins constituent un captivant carnet de voyage où le peintre se révèle un dessinateur et un aquarelliste hors pair.

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7. Charles Gleyre (1806-1874)
Hercule aux pieds d’Omphale, 1862
Huile sur toile - 145 x 111 cm
Neuchâtel, musée d’art et d’histoire
© Musée d’art et d’histoire, Neuchâtel

Plusieurs grands tableaux conservés dans d’autres musées sont exposés, comme La séparation des apôtres (ill. 2), Hercule aux pieds d’Omphale (ill. 7), ou Penthée poursuivi par les Ménades (ill. 8). En revanche, plusieurs œuvres n’ont pu faire le voyage comme Les brigands romains (Paris, Musée du Louvre, en dépôt au Cleveland Museum of Art, Ohio), Saint Jean sur l’île de Patmos (redécouvert tout récemment à Abbeville, collégiale Saint Vulfran, voir la brève du 31/8/06), ou l’étude inédite pour la tête de Minerve, actuellement exposée à la galerie Talabardon & Gautier à Paris4. L’absence notable de l’exposition est sans conteste Le Soir ou Les illusions perdues (Paris, Musée du Louvre), toile majeure de Gleyre. Pour des questions de conservation, la peinture à laquelle l’artiste doit sa réputation au Salon de 1843 n’a pu être déplacée ; déjà absente de l’exposition de 19745, elle n’a jamais été exposée en Suisse.


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8. Charles Gleyre (1806-1874)
Penthée poursuivi par les Ménades, 1864
Huile sur toile - 121,1 x 200,7 cm
Bâle, Kunstmuseum
© Kunstmuseum Basel

Le catalogue, quant à lui, fournit un apport décisif face au catalogue raisonné grâce aux regards nouveaux et différenciés des nombreux auteurs, dont certains, non spécialistes de l’artiste, enrichissent l’interprétation de son œuvre. Au nombre des contributions les plus novatrices figure celle de Marie Alamir sur Les Romains passant sous le joug (ill. 9). Après avoir identifié de nouvelles sources textuelles et iconographiques dont la Justice de Trajan de Delacroix (Rouen, Musée des beaux-arts), elle soumet la peinture à quatre lectures (antique, suisse, vaudoise et républicaine), identifiant à chaque fois d’autres enjeux. Dario Gamboni se penche quant à lui sur Le Soir. Il revient sur la dimension visionnaire de la toile et la lie aux recherches du père Enfantin, que le peintre rencontre en Egypte, sur le Messie féminin. Par ailleurs, l’identification d’une source raphaélesque pour une Jeanne d’Arc inachevée sert de départ à une vaste réflexion de Dominique Radrizzani sur la tension entre la ligne et la couleur chez Gleyre qui se conclut par la victoire du dessin, cette sentence de Gleyre synthétisant le propos : « Cette satanée couleur va vous tourner la tête ! », aurait-il dit à ses élèves. Enfin, Catherine Lepdor replace Gleyre parmi les peintres philosophes de Lyon, où le Vaudois a effectué sa première formation. Plutôt que de tenter d’identifier un pendant au Soir, elle propose d’inclure cette toile à un véritable cycle d’œuvres (achevées ou restées à l’état d’études). Dans ce complexe « système d’oppositions entre les heures de la journée (le crépuscule et l’aube), les âges de la vie (la vieillesse et la jeunesse), le déclin et la naissance des civilisations (la destruction et la création) » figurent Les éléphants, Le paysage antédiluvien, Le Déluge (ill. 10), La Guerre, Le Matin (ill. 11) et La Gloire.


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9. Charles Gleyre (1806-1874)
Les Romains passant sous le joug, 1858
Huile sur toile - 240 x 192 cm
Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts
Photo : J.-C. Ducret, Lausanne / musée cantonal des Beaux-Arts
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10. Charles Gleyre (1806-1874)
Le Déluge, 1856
Huile et pastel sur toile - 98,5 x 197 cm
Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts
Photo : J.-C. Ducret, Lausanne /
musée cantonal des Beaux-Arts

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11. Charles Gleyre (1806-1874)
Esquisse pour le Matin (ou le Paradis terrestre), 1869-74
Huile sur bois - 24 x 24 cm
Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts
Photo : J.-C. Ducret, Lausanne /
musée cantonal des Beaux-Arts

L’effort entrepris, la réussite du projet et la qualité de l’artiste nous font encore plus regretter que cette exposition ne voyage pas au-delà de la Suisse romande. La conservation de la majorité des œuvres du peintre en Suisse joue certainement un grand rôle dans l’oubli dont le peintre est frappé du côté français où il a pourtant réalisé la majorité de sa carrière.

local/cache-vignettes/L115xH135/e469807e9fad31e8-0429f.jpgSous la direction de Catherine Lepdor, Charles Gleyre. Le génie de l’invention, Milan, 5 Continents éditions, 2006. 55 euros


Laurent Langer, dimanche 17 décembre 2006


Notes

1Charles Gleyre et la Suisse romande, Lausanne, Musée historique, 23.09–31.12.1994.

2William Hautpman, Charles Gleyre 1806–1874. Vol. 1 : Life and Works. Vol. 2 : Catalogue raisonné, Zurich et Lausanne, Institut suisse pour l’étude de l’art, Princeton, Princeton University Press. Bâle, Wiese Publishing, 1996 (Institut suisse pour l’étude de l’art. Catalogues raisonnés d’artistes suisses 17), 2 vol.

3Charles Clément, Gleyre. Etude biographique et critique, Paris, Librairie Didier et Cie, 1878.

4Le XIX e siècle, cat. exp., Paris, Talabardon & Gautier, 2006, cat. 28

5Charles Gleyre ou les illusions perdues, Winterthour, Kunstmuseum, Marseille, Musée Cantini, Munich, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Kiel, Kunsthalle, Aarau, Aargauer Kunsthaus, Lausanne, Musée cantonal des beaux-arts, 1974–1975.





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