Carel de Nerée Tot Babberich et Henri van Booven. La Haye fin de siècle


Carel de Nerée Tot Babberich en Henri van Booven. Den Haag in het fin de siècle

Auteur : Sander Bink

Le néerlandais Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909) ne fait certes pas partie des artistes les plus connus du mouvement symboliste, et tout particulièrement en France (ill. 1). Son œuvre avait toutefois été présente dans l’exposition pionnière de 1976 Le Symbolisme en Europe, mais il est significatif qu’une seule de ses peintures ait figuré dans le catalogue de l’exposition, par ailleurs remarquable, consacrée au symbolisme aux Pays-Bas, organisée à Zwolle et à Assen en 2004, dans la patrie même de l’artiste1 ; la part belle y était faite à Toorop, Thorn Prikker et Mondrian, ainsi qu’aux arts décoratifs et à l’architecture intérieure, tandis que bien des noms moins célèbres n’étaient qu’évoqués, aiguisant la curiosité du lecteur. L’œuvre présentée était toutefois l’un des chefs d’œuvre de l’artiste, le Portrait d’Henri van Booven en jeune prêtre (ill. 2). L’exposition à laquelle ce livre sert de catalogue est d’ailleurs conçue autour de l’amitié du peintre avec l’écrivain Henri van Booven (1877-1964), et permet d’évoquer la vie à La Haye à la fin du XIXe siècle.


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1. Photographie de
Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
vers 1901
Collection particulière
Photo : D. R.
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2. Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
Portrait d’Henri van Booven
en jeune prêtre
, 1900-1901
Pastel sur papier - 81,5 x 57 cm
Collection particulière
Photo : D. R.

Figure singulière et très caractéristique du décadentisme, Carel de Nerée Tot Babberich, peintre et écrivain mort à vingt neuf ans, semble un personnage tout droit sorti d’un roman de Jean Lorrain, du dernier Huysmans ou d’Oscar Wilde. Issu d’une famille aristocratique, fils d’un lieutenant de vaisseau, auteur, dès l’âge de dix-huit ans, d’un roman qu’il détruisit sans le publier (Bourgeoisie) et de poésies la plupart inédites, Nérée fit des études commerciales à Anvers puis entra dans la carrière diplomatique où il exerça diverses fonctions tout en se consacrant à l’art à partir de 1898. Nommé en 1901 au consulat des Pays-Bas à Madrid, il y contracta la tuberculose. Après un certain nombre de séjours dans des sanatoriums en Suisse à Arosa et en Italie, il succomba à la maladie en 1909 à Todtmoos en Allemagne. De formation totalement autodidacte, il laisse quelques centaines de dessins d’une grande qualité graphique, inspirés par l’art de Beardsley et de Toorop et en communion avec l’imaginaire de la littérature décadente, mais où se devine l’univers plastique et mental très personnel de l’artiste. À ces influences, on peut ajouter l’impact probable de l’art japonais. Une aquarelle comme Le Grand prêtre (ill. 3) et un dessin tel celui inspiré à l’artiste en 1904 par la pièce de Max Halbe Der Strom (ill. 4), sont de bons exemples de cet art sophistiqué et non exempt d’étrangeté : on y trouve des caractéristiques (androgynie, névrose) que n’auraient pas reniées Péladan, ou vilipendées Max Nordau, s’ils avaient connu cet artiste. De Nerée se livra aussi quelque peu à la réalisation d’objets décoratifs, vases et éventails, en 1903, et certains de ses dessins furent reproduits sous forme de broderie par sa mère (Colloque sentimental, d’après Verlaine). Au-delà de l’image très attachante d’un artiste dandy, esthète, peintre d’images quelque peu ambiguës (la question sous-jacente de son homosexualité reste en suspens dans le livre), et figure d’une Hollande symboliste, décadente et « Art nouveau », Carel de Nerée fournit un remarquable exemple des connections artistiques et littéraires auxquelles le symbolisme donna lieu dans toutes les cités cultivées d’Europe.


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3. Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
Le Grand prêtre, 1900-1901
Encre et aquarelle sur papier - 70 x 30 cm
Collection particulière
Photo : D. R.
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4. Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
Composition inspirée par
Der Strom de Max Halbe, 1904
Encre de Chine
Collection privée
Photo : D. R.

Dû à Sander Bink, qui consacre des recherches sur l’artiste depuis de nombreuses années, ce livre accompagne donc une exposition qu’accueille le musée Louis Couperus à La Haye. L’écrivain Louis Couperus (1863-1923) auquel est dédié cette institution est en effet célèbre aux Pays-Bas, et loin d’être inconnu en France ; il était admiré de Carel de Nerée et de Henri van Booven. Cette complicité artistique est en effet le pivot autour duquel on peut évoquer toute la vie culturelle vers 1900 à La Haye, cité qui vit un développement de l’Art nouveau comme nulle part ailleurs aux Pays-Bas. Est, par exemple, abordée la figure de la mère de l’artiste, Constance (1858-1930) et sa participation à l’organisation de l’Exposition nationale du travail des femmes de 1898, à l’occasion de laquelle le jeune Carel révéla son talent en aidant spontanément au décor d’un des pavillons. L’étude biographique du catalogue n’apporte pas seulement les informations convenues nécessaires à la connaissance de son parcours, elle permet de dresser un portrait du personnage et de ses connections. Ainsi, lors de ses études de commerce à Anvers entre 1895 et 1897, rencontre-t-il divers artistes néerlandais tels que Gerard Gratama, futur directeur du musée Franz Hals, le luministe Hendrik Jan Wolter ou encore Simon Maris (1973-1935) qui fut un proche de Mondrian. Lecteur de la littérature et de la poésie symbolistes françaises et belges (en particulier Maeterlinck), Carel de Nerée admirait aussi tout particulièrement le roman néo-mystique de Louis Couperus Ectasy (1892) qui lui inspira plusieurs dessins et aquarelles, et le conte du néerlandais Henri Borel De laaste incarnation (traduit en français en 1916 dans La Revue de Hollande).


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5. Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
Autoportrait, 1901
Crayon
Collection particulière
Photo : D. R.
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6. Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
Autoportrait, 1901
Crayon
Collection particulière
Photo : D. R.

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7. Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
Extase - Après le sacrifice, 1900-1901
Encre et aquarelle - 34 x 23 cm
La Haye, Gemeentemusuem
Photo : Gemeentemuseum

Si le livre de Sander Bink réunit une importante documentation et permet de faire le point sur la vie, l’œuvre et les amitiés du peintre, il est aussi l’occasion de s’interroger sur son art. De Nerée avait refusé qu’on exposât ses œuvres de son vivant, craignant qu’on les jugeât trop décadentes, voire « pornographiques », à l’instar de celles de Beardsley ou de Franz von Bayros. Les premières présentations au public, après sa mort, en 1910-1913 furent pourtant un grand succès. Quant à la redécouverte de l’artiste, elle commença en 1966 lorsque l’exposition Beardsley du Victoria & Albert Museum montra l’une de ses œuvres et que la Picadilly Gallery lui consacra une manifestation avec une quarantaine de numéros.
En parcourant le livre de Sander Bink, qui n’est malheureusement pas bilingue, et qui ne reproduit qu’une toute petite partie des œuvres exposée à La Haye, on peut toutefois se faire une idée plus précise de l’œuvre de Carel de Nerée. Certes, l’influence des anglais, et de Beardsley tout particulièrement, est évidente. On pense aussi à ce qu’un Alastair fera de l’héritage de ce dernier, avec des images qui rappellent l’artiste néerlandais. Certes, Toorop et Thorn Prikker sont là aussi, tout comme Georges de Feure et l’Art nouveau belge. Mais ce n’est pas dans les œuvres les plus proches de ce contexte qu’il faut rechercher la singularité de l’artiste, quelles qu’en soient les qualités : angulosité du dessin, maniérisme, mélange de graphisme « névrotique » et d’ironie qui ne sont pas sans rappeler Gustav Mossa. Non qu’il faille écarter telle ou telle partie du travail de Nerée au profit d’une autre ; il s’agit seulement de désigner la production la plus originale. C’est bien dans les dessins où l’artiste s’éloigne de ses modèles que son authenticité s’affirme ; le portrait déjà cité de van Booven en prêtre, avec son étrange harmonie de bleus et de verts sur un fond de paysage nocturne, les autoportraits de 1901 (ill. 5 et. 6) dans lequel Nerée semble une apparition médiumnique au regard d’âme errante, les œuvres inspirées par le roman néo-mystique Ectasy de Louis Couperus (ill. 7, 8 et 9) révèlent un vrai talent et une capacité de projeter sur la toile ou la feuille les questionnement métaphysique d’une personnalité complexe, probablement douloureuse, et magnifiquement représentative d’une jeunesse confrontée aux bouleversements d’une époque autant qu’à des questionnements personnels profonds. On n’est guère éloigné du monde de des Esseintes et de Dorian Gray.


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8. Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
Extase – final, 1900-1901
Encre et crayon - 34 x 23 cm
Collection particulière
Photo : D. R.
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9. Carel de Nerée Tot Babberich (1880-1909)
Extase – Jules, 1900-1901
Encre de Chine - 34 x 23 cm
Localisation actuelle inconnue
Photo : D. R.

Ce livre et l’exposition qu’il accompagne sont une contribution remarquable à la connaissance d’un artiste insuffisamment connu et exposé ; on ne peut que s’en féliciter.


Sander Bink, Carel de Nerée Tot Babberich en Henri van Booven. Den Haag in het fin de siècle, (néerlandais) préface de Caroline de Westenholz, WBOOKS, 2014, 64 p., 14,95 €. ISBN : 9789462580640.

Publié à l’occasion de l’exposition présentée au Louis Couperus Museum de La Haye du 9 novembre 2014 au 10 mai 2015.


Jean-David Jumeau-Lafond, lundi 22 décembre 2014


Notes

1Symbolisme in Nederland 1890-1935, Waanders Uitgevers, Zwolle, Drents Museum, Assen, 2004





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