Camille Claudel. Au miroir d’un art nouveau


Roubaix, La Piscine - Musée d’Art André Diligent, du 8 novembre au 8 février 2015.

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1. Camille Claudel (1864-1943)
La Vieille Hélène, 1882-1902
Terre cuite (1885) - 27 x 20 x 22 cm
Nogent-sur-Seine, musée Camille Claudel
Photo : Nogent-sur-Seine,
musée Paul Dubois-Alfred Boucher

Malgré la première rétrospective organisée en 1951 au Musée Rodin, malgré la mémorable exposition de 1984, au même endroit, Camille Claudel restait peu connue jusqu’en 1988, lorsque sortit le film de Bruno Nuytten avec Isabelle Adjani. Depuis cette date, l’artiste est devenue l’un des rares sculpteurs dont le nom évoque quelque chose au grand public.

L’exposition de La Piscine est le résultat des travaux de Bruno Gaudichon, son directeur, qui travaille sur Camille Claudel depuis fort longtemps et d’Anne Rivière, aidés de nombreux auteurs. Il ne s’agit donc pas d’une simple rétrospective qui se contenterait de refaire ce qui avait déjà été fait. Si le parcours permet de suivre et d’admirer toute sa carrière, les commissaires ont choisi de recontextualiser sa carrière bien au delà de l’influence de Rodin. Camille Claudel s’inscrit en effet complètement dans l’art de son temps comme le montre la juxtaposition de ses œuvres avec celles de ses contemporains.
Elle ne fut pas seulement proche, à ses débuts, du nogentais Alfred Boucher. Une figure comme La Vieille Hélène (ill. 1), présente, par son réalisme, des affinités avec celui-ci, mais aussi avec d’autres sculpteurs moins connus, comme Jean Dampt et Jean Baffier (ill. 2), ou que l’on n’attend pas là, comme François Pompon qui commença lui aussi dans ce style. On voit ainsi à Roubaix certaines de leurs œuvres extraordinairement proches de cette tête de vieille femme ridée, que l’on peut également rapprocher du vérisme de La Misère par Jules Desbois, dont une petite terre cuite est aussi présentée. On pourra également admirer de rares dessins de Claudel dans la même veine (ill. 3).


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2. Jean Baffier (1851-1920)
La Mère de l’artiste, 1886
Bronze - 55 x 27 x 25 cm
Paris, musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/
Adrien Didierjean
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3. Camille Claudel (1864-1943)
Mennie-Jean, 1885
Fusain et rehauts de craie sur papier
48 x 37 cm
Honfleur, musée Eugène Boudin
Photo : musée Eugène Boudin/Illustria

Rodin devint le maître (et l’amant) de Camille Claudel lorsqu’il remplaça Alfred Boucher comme son professeur. Mais elle n’avait sans doute plus grand-chose à apprendre puisqu’elle exerça rapidement la fonction de praticien dans son atelier. Commence alors l’histoire d’une collaboration tumultueuse dont on ne rappellera pas, ici, les diverses phases. Notons seulement que certaines sculptures indubitablement de Camille Claudel passèrent longtemps pour avoir été réalisée par Rodin. C’est, par exemple, le cas d’un bronze de Giganti (Brême, Kunsthalle), marqué Rodin, probablement parce qu’au moment de sa fonte tardive à partir d’un plâtre le nom de son véritable auteur avait disparu des mémoires.
Mais l’exposition – et son catalogue – ne cède pas à la tentation facile de tout ramener à Rodin. Camille Claudel n’a pas forcément besoin qu’on la compare toujours à cette figure tutélaire pour exister. En témoignent, par exemple, ses portraits d’enfants (auquel un essai du catalogue est consacré) qui s’inscrivent dans le courant néoflorentin de l’époque (ill. 4). Il n’était pas forcément nécessaire de déplacer le Buste de saint Jean-Baptiste de Mino da Fiesole du Musée des Beaux-Arts de Lyon (ill. 5) pour s’en persuader, mais il est vrai que le rapprochement est éloquent. Comme Paul Dubois, à qui Camille Claudel fut présentée très tôt, elle fut attirée par la douceur et la grâce de la sculpture florentine. Si le Chanteur florentin de Dubois date de 1865, ce courant ne s’était pas tari comme le montrent ici d’autres bustes d’enfant d’Alfred Lenoir, Jean Gautherin ou Antoine Bourdelle, tous datés des années 1880.


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4. Camille Claudel (1864-1943)
La Petite Châtelaine, 1892-après 1898
Marbre (après 1898) - 32 x 28 x 20 cm
Collection particulière
Photo : David Bartholomew
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5. Vue de l’exposition Camille Claudel à La Piscine
À droite, Buste de saint Jean-Baptiste par Mino da Fiesole
Photo : Didier Rykner

Cet aspect de la production de l’artiste est examiné dans deux essais du catalogue, celui dédié à ces portraits d’enfants par Bruno Gaudichon, et « Camille Claudel et la Renaissance », signé de Philippe Sénéchal. L’ouvrage s’attache à étudier à la fois les différentes phases de la vie de l’artiste, ses grandes sources d’inspiration (les rapports avec le Japonisme et l’Art nouveau, visibles dans certaines œuvres comme Les Causeuses, dite aussi Les Bavardes, sont abordés par Emmanuelle Héran) et les principaux chefs-d’œuvre qui marquent sa carrière. Même si ces textes sont passionnants et assez complets, l’absence de notices - pour ne rien dire de celle d’un index - est dommageable non parce que certaines œuvres ne seraient pas traitées (elles semblent l’être toutes) mais parce qu’il est impossible de retrouver simplement où elles le sont (des renvois systématiques auraient été utiles).


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6. Vue de l’exposition Camille Claudel à Roubaix
Plusieurs exemplaires de La Valse
Photo : Didier Rykner
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7. Camille Claudel (1864-1943)
Persée et la Gorgone, 1902
Marbre - 196 x 111 x 104 cm
Nogent-sur-Seine, Musée Camille Claudel
Photo : Didier Rykner

Toutes les sculptures célèbres de Camille Claudel sont représentées par un ou plusieurs exemples, en différentes matières et différentes tailles : La Valse (ill. 6), ( L’Âge mûr, Persée et la Gorgone (ill. 7)… Parmi tous ces chefs-d’œuvre, on retiendra l’impressionnante Clotho, qui retrouve, plus de dix ans plus tard, la veine réaliste de ses débuts. Les comparaisons sont nombreuses avec La Misère de Desbois, déjà citée, Rodin évidemment et Celle qui fut la Belle Heaulmière ou, bien sûr, les transis de la Renaissance.
Concluons en signalant que les œuvres de Camille Claudel, disparue en 1943 (enfermée dans un asile et ayant depuis longtemps cessé de sculpter) sont enfin entrées dans le domaine public et peuvent désormais être reproduites librement, et en renvoyant vers un site, très complet, celui de l’Association Camille Claudel. On y trouve des informations sur les publications, les expositions, et plus largement l’actualité la concernant, une chronologie, une liste complète de ses œuvres dont certaines sont complétées par une notice, une petite partie de sa correspondance...

Commissaires : Anne Rivière et Bruno Gaudichon.


Collectif, Camille Claudel. Au miroir d’un art nouveau, Gallimard, 2014, 288 p., 39 €. ISBN : 9782070147380.


Informations pratiques Roubaix, La Piscine, 23 rue de l’Espérance, 59100 Roubaix. Tél : +33 (0)3 20 69 23 60. Ouvert tous les jours sauf le lundi, du mardi au jeudi de 11 h à 18 h, le vendredi de 11h à 20h, le samedi et le dimanche de 13h à 18h . Tarif : 9 € (réduit : 6 €).


Didier Rykner, mercredi 14 janvier 2015





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