Nous avons déjà parlé sur ce site de Bruno Chérier, l’un des ces innombrables peintres religieux du XIXe siècle à avoir couvert nos églises de décors souvent de grande qualité mais aujourd’hui bien oubliés (voir brève du 31/8/09). L’artiste, originaire de Valenciennes, était resté un peu connu au titre d’ami de Carpeaux. Cet aspect de sa vie est traité dans le livre que vient de publier Catherine Guillot mais c’est au peintre lui-même et à son œuvre qu’il s’intéresse d’abord.
Après des études dans sa ville natale, Chérier se rendit à Paris où il entra successivement dans les ateliers de Périn et d’Orsel ainsi que dans celui de Picot. Il fit partie des nombreux artistes qui firent leurs armes sur le chantier de Notre-Dame-de-Lorette où il travailla sur les ornements qui encadrent les médaillons dans la chapelle du Sacré-Cœur confiée à Alphonse Périn. Après avoir échoué plusieurs fois au concours du Prix de Rome, il se rendit en Italie en 1847. De 1848 à 1852, il demeura à Valenciennes avant de s’installer à Tourcoing à partir de 1852 où il devint professeur de l’école communale de dessin de Tourcoing, poste pour lequel il fut recommandé par Abel de Pujol. Vers 1870, après un nouveau voyage en Italie, Chérier se fixa définitivement à Paris où il resta très proche de Carpeaux jusqu’à la mort de celui-ci en 1874.

1. Bruno Chérier (1817-1880)
L’Education de la Vierge, 1854
Huile sur panneau
Lille, église Saint-Martin d’Esquermes
Photo : Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais
Il est intéressant de noter, au début de sa carrière, l’influence de la peinture allemande sur Chérier qui réinterprèta à plusieurs reprises des modèles germaniques. A Notre-Dame-des-Anges à Tourcoing [1], son chemin de croix est fortement inspiré de celui de l’autrichien Joseph Führich pour l’église Saint-Jean Népomucène de Vienne qui fut largement diffusé par la gravure. A l’église Saint-Martin d’Esquermes de Lille il peignit une Education de la Vierge (ill. 1) dérivée d’une composition de Philip Veit.
La carrière de peintre monumental de Chérier se déroula entièrement dans le Nord où il réalisa de très nombreux décors d’église, notamment à Tourcoing et à Lille. Le contexte dans lequel il évolua est très bien décrit dans un article publié en ligne dans la revue In Situ et dû au même auteur. Si l’école lyonnaise est désormais mieux connue grâce à de nombreuses publications et expositions, les peintres actifs dans la région lilloise ne font que depuis peu l’objet de l’attention des historiens de l’art [2]. Bruno Foucart, dans son ouvrage pionnier sur le renouveau de la peinture religieuse du XIXe siècle [3], qu’on ne se lasse pas de citer, ne parle que de Victor Mottez qui fit l’essentiel de sa carrière à Paris.

2. Bruno Chérier (1817-1880)
La Cour céleste, vers 1873
Huile sur toile
Lille, église Notre-Dame de Fives
Photo : Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais
Les reproductions données dans les articles d’In Situ et dans ce livre sur Bruno Chérier montrent pourtant un artiste d’un réel mérite, dont le style reflète bien celui des élèves de François-Edouard Picot, qui avait l’un des plus grands ateliers à l’époque et dont l’influence reste à étudier [4]. Certains de ses décors ont hélas disparu, soit par accident (incendie en 1896 à l’église Saint-Sauveur de Lille qui a détruit son chemin de croix), pendant la Seconde guerre mondiale (décor de l’église Saint-Pierre-Saint-Paul de Wazemmes à Lille), soit encore à la suite du concile Vatican II [5] comme à l’église Saint-Christophe de Tourcoing où deux autels sculptés et peints ont été en partie détruits. Néanmoins, plusieurs ensembles importants subsistent dont nous ne citerons que celui de l’église Notre-Dame de Fives, Lilles (ill. 2) et surtout la Vie de la Vierge à Notre-Dame-de-Grâce à Loos, dans la périphérie de Lille [6] (ill. 3 et 4). Il est évident - et ce point fut relevé dès l’origine par la presse locale - que ce cycle est conçu sur le modèle créé par Hippolyte Flandrin à Saint-Germain-des-Prés. Comme pour Flandrin d’ailleurs, coïncidence tragique, l’artiste ne put le terminer entièrement, son élève Archange Bodin se chargeant de peindre Jésus parmi les docteurs d’après le projet de Chérier, après sa mort en 1880. Le même Bodin réalisa également le transept [7]

3. Bruno Chérier (1817-1880)
Le Mariage de la Vierge, vers 1869-1880
Huile sur toile
Loos, église Notre-Dame-de-Grâce
Photo : Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais

4. Bruno Chérier (1817-1880)
Les Moines de l’abbaye devant la statue
primitive sous le tilleul, vers 1873
Huile sur toile
Loos, église Notre-Dame-de-Grâce
Photo : Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais

5. Charles Gaudelet (1817-1870) (?)
d’après des cartons de Bruno Chérier (1817-1880)
Vierge à l’enfant et Saint Josep, vers 1857
Vitraux
Tourcoing, Hospice d’Avré
Photo : Catherine Guillot
Chérier créateur de vitraux, un aspect de sa carrière abordé au Palais des Beaux-Arts de Lille dans une exposition récente, ne doit pas être négligé même si l’artiste se montre moins à l’aise dans cet exercice que dans la peinture décorative. Plusieurs peintres à la même époque ont développé une activité de cartonnier. Certains même, tels le lyonnais Claudius Lavergne, allèrent plus loin et créèrent eux-mêmes les verrières qu’ils dessinaient. Chérier se contenta de fournir des modèles à plusieurs peintres-verriers, comme Antoine Lusson et Charles Gaudelet. Plusieurs ensembles subsistent, à l’église Saint-Jacques de Tourcoing notamment ou à Saint-Maurice de Lille : nous renvoyons sur ce sujet à l’article que nous avons consacré à l’exposition Du dessin au vitrail à Lille, en 2006. On notera cependant la redécouverte, depuis cette date, à l’hospice d’Havré de Tourcoing, de deux verrières probablement peintes par Charles Gaudelet d’après des cartons de Chérier conservés au Palais des Beaux-Arts [8] (ill. 5).
Sans doute pour des raisons de coût, toutes les œuvres de l’artiste ne sont pas illustrées dans ce livre ce qui est regrettable. On y trouve cependant pour la première fois l’ensemble des seize peintures pour la nef de Notre-Dame-de-Grâce de Loos. On pourra néanmoins découvrir dans la revue In Situ, plusieurs fois citée, d’autres reproductions en ligne.
Grâce à Catherine Guillot, Chérier reprend enfin sa place dans l’histoire de l’art, pas seulement comme l’ami de Carpeaux. On ne peut que renouveler ici notre souhait que ses décors subsistants soient enfin protégés au titre des monuments historiques et restaurés.
Catherine Guillot, préface de François Rebichon, Bruno Chérier (1817-1880) Peintre du Nord, ami de Carpeaux, Septentrion Presses Universitaires, 2010, 112 p., 27 €. ISBN : 9782757401156.
