Certains titres d’exposition sont trompeurs. Celle de Caen n’est pas une succession de grands noms, simplement déplacés d’un musée à un autre comme pourrait le faire penser son intitulé. Elle ne dépouille pas l’Accademia Carrara de Bergame de ses chefs-d’œvre pour les présenter à Caen. D’abord parce que le musée italien est actuellement fermé pour travaux. Ensuite parce que, loin de se contenter de tableaux majeurs, elle se préoccupe d’abord d’histoire de l’art, et de construire un vrai discours. Oublions donc le marketing qui oblige à choisir des titres accrocheurs pour nous pencher sur le véritable contenu, bien plus passionnant.
Créée en 1796, l’Accademia Carrara s’installe en 1810 dans un bâtiment construit spécialement pour abriter la collection léguée par le comte Giacomo Carrara. Sa naissance est donc exactement contemporaine de nos musées de province et le parallèle ne s’arrête pas là, puisque son fonds s’enrichit au cours du XIXe siècle et du XXe siècle par le don et legs de nombreux collectionneurs privés, notamment celle du célèbre historien d’art Giovanni Morelli en 1891. C’est seulement en 1958 cependant que la collection devient publique et est administrée par la ville de Bergame.

2. Bartolomeo Vivarini
(vers 1430/32-après 1491)
Polyptyque de Scanzo, 1488
Tempera sur panneaux
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Didier Rykner
Le discours de l’exposition est structuré en quatre parties qui sont autant de thèmes en rapport avec la peinture à Bergame et l’histoire de l’Accademia Carrara.
La première est consacrée aux tableaux d’autel à Bergame aux XVe et XVIe siècles. Le musée s’étant constitué principalement d’une addition de collections privées, sa présentation s’est longtemps organisée en exposant séparément ces ensembles. L’histoire de la peinture locale n’était donc pas, comme dans d’autres institutions régionales en Italie, le fil conducteur sur lequel elle s’est construite. Il n’y avait pas, pendant longtemps, de politique systématique cherchant à représenter la grande peinture religieuse bergamasque. Les œuvres exposées dans cette section proviennent essentiellement du legs d’origine du comte Carrara et d’acquisitions ponctuelles réalisées plus tardivement.
On appréciera la muséographie [1] qui évoque de manière légère et subtile la nef d’une église, ses chapelles et son autel principal (ill. 1). Nous parlions plus haut d’un discours d’histoire de l’art : outre la volonté de regrouper ici un groupe cohérent de retables présents à Bergame aux XVe et XVIe siècles, les commissaires ont cherché à reconstituer certains polyptyques dispersés, quelques éléments provenant ainsi d’autres collections, privées ou publiques. Même ceux conservés intégralement à Bergame n’ont jamais été montrés ainsi à l’Accademia, c’est-à-dire en cherchant à retrouver la disposition d’origine. C’est le cas par exemple pour le polyptyque de Scanzo, par Bartolomeo Vivarini (ill. 2). Si quelques « chefs-d’œuvre » sont présents – le Mariage mystique de sainte Catherine de Lorenzo Lotto notamment – bien des œuvres sont beaucoup moins connues, mais pas moins intéressantes. Qui connaît en France les bergamasques Giovanni Giacomo Gavasio (Vierge à l’Enfant en trône avec quatre saints et un dévôt [2], Antonio Boselli ou Giovan Paolo Cavagna ?) D’autres polyptyques sont exposés, par des artistes d’origine vénitienne ou actif à Venise (le parmesan Cristoforo Caselli, dit Temperelli, très influencé par Giovanni Bellini), rappelant ainsi que l’art de Bergame est fortement influencé par celui de la Sérénissime.

3. Giovanni Bellini (vers 1438/40-1516)
Vierge à l’Enfant, vers 1488
Huile sur panneau - 84 x 65 cm
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Didier Rykner

4. Vincenzo Civerchio (vers 1470-1544)
L’Annonciation, 1490/95
Retable portatif
Huile sur panneau - 32,9 x 13,5 cm (partie peinte)
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Didier Rykner

5. Giovanni Antonio Bazzi,
dit le Sodoma (?) (1477-1549)
Figure allégorique, vers 1530/40
Huile sur panneau - 56,2 x 43 cm
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Accademia Carrara
La deuxième section est dédiée à la collection Morelli. On connaît la technique d’attribution de cet historien (également médecin), qui voulait reconnaître les auteurs des tableaux dans la manière dont certains détails caractéristiques de chaque artiste (oreilles, doigts, etc.) sont peints.
Malgré l’intérêt d’une telle théorie, qui peut s’avérer encore utile pour aider à l’attribution de certains tableaux, son application systématique appartient désormais à l’histoire du connoissorship. Les progrès de l’histoire de l’art se sont d’ailleurs chargés de démentir les travaux de Morelli, plusieurs œuvres montrées à Caen ayant perdu l’attribution que leur avait donné le collectionneur : un Bacchiacca est devenu un Mariotto Albertinelli, un Pontormo est aujourd’hui simplement un Pier Francescho Foschi, un Ludovico Carracci s’est vu rétrogradé (et rajeuni) en un Giovan Gioseffo Dal Sole… Reste que nombre de ses attributions ont gardé leur pertinence et que certaines œuvres sont très importantes, au premier rang desquelles bien sûr le Giovanni Bellini (Vierge à l’Enfant) exposé à Caen (ill. 3). On pourra citer aussi le raffiné petit panneau de Lorenzo Monaco, Christ au tombeau, le Saint Jérôme de Bartolomeo Montagna, le petit retable portatif de Vincenzo Civerchio (ill. 4) ou encore l’étonnante Figure allégorique donnée sans conviction à Sodoma (ill. 5).
Moins attendu, et plus rare en Italie, Morelli a fait entrer à l’Accademia Carrara un ensemble de tableaux nordiques dont quelques-uns sont exposés à Caen (Jan Miense Molenaer - ill. 6, Barend Fabritius…). Là encore, certaines attributions ont dû être revues à la baisse, comme un Saint Jérôme à l’ange dans un paysage que son propriétaire donnait à Adam Elsheimer et qui n’est plus aujourd’hui qu’un prudent « à la manière de ».

6. Jan Miense Moelenaer (vers 1610-1668)
Jeune homme à la pipe, vers 1632-1634
Huile sur panneau - 70 x 55 cm
Photo : Didier Rykner

7. Giovanni Battista Moroni (vers 1520/25-1578)
Portrait d’un gentilhomme âgé de vingt-neuf ans, 1567
Huile sur toile - 64 x 57 cm
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Accademia Carrara
La partie suivante est consacrée aux portraits, avec notamment deux très beaux ensembles de Giovan Battista Moroni (ill. 7) et de Fra Galgario, les deux grands représentants bergamasques de ce genre. Comme souvent dans cette exposition, on découvre aussi les œuvres d’artistes beaucoup moins célèbres : Giuseppe Belli notamment, avec un Portrait du musicien Gasparo de Albertis (ill. 8), aussi fascinant par l’implacable réalisme du personnage représenté que par son arrière-plan, le haut du fauteuil qui ressemble presque à un meuble Art Déco et le parallélisme obsédant des livres posés sur l’armoire. Enea Salmeggia, dit le Talpino, Giovan Paolo Lolmo, Francesco Zucco sont autant de peintres que l’on pourra découvrir. De Carlo Ceresa, dont le nom est moins obscur, on pourra admirer le sévère moine fanciscain (ill. 9), superbe figure d’ecclésiastiques qui, d’après la notice, « résume ce qu’était la peinture à Bergame au XVIIe siècle : sobre, sincère, dévote… et immobile. »

7. Giuseppe Belli (vers 1526-après 1581)
Portrait du musicien Gasparo de Albertis, 1547
Huile sur toile - 80 x 64 cm
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Accademia Carrara

9. Carlo Ceresa (1609-1679)
Portrait d’un moine franciscain, vers 1641
Huile sur toile - 142 x 107 cm
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Accademia Carrara

10. Luca Carlevarijs (1663-1730)
Vue d’un port de mer avec une citadelle, 1706
Huile sur toile - 71 x 115 cm
Bergame, Accademia Carrara
Photo : Accademia Carrara
L’exposition se conclut sur un ensemble qui représente le goût des collectionneurs de Bergame pour la peinture vénitienne du XVIIIe siècle. On notera de Lucas Carlevarijs, peintre inégal mais représentée ici par un chef-d’œuvre, Vue d’un port de ville avec une citadelle et deux curiosités, deux œuvres de Bernardo Canal, père de Giovanni Antonio Canal plus connu sous le nom de Canaletto. Les autres toiles présentées sont des vedute (de Canaletto lui-même, de Guardi et un ravissant Arc de Titus à Rome par Bernardo Bellotto), des paysages (Giuseppe Zais et Francesco Zucarelli), des scènes de genre (Pietro Longhi) et des esquisses religieuses par les Giovanni Battista et Giovanni Domenico Tiepolo.
Raffaella Colace, Simone Facchinetti, Giovanni Valagussa et Patrick Ramade, Botticelli, Bellini, Guardi... Chefs-d’œuvre de l’Accademia Carrara de Bergame, 2010, Hazan, 216 p., 32 €. ISBN : 9782754104609.
Catalogue très dense, chaque tableau bénéficiant de longues notices. Les reproductions sont dans l’ensemble de bonne qualité.
Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, Le Château, 14000 Caen. Tél : + 33 (0)2 31 30 47 70. Ouvert tous les jours de 9 h 30 à 18 h. Tarif : 5,20 € (réduit : 3,20 €).

