Bon Boullogne 1649-1717. Un chef d’école au grand siècle


Dijon, Musée Magnin, du 5 décembre 2014 au 5 mars 2015. Exposition prolongée jusqu’au 8 mars 2015

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1. Attribué à Bon Boullogne (1649-1717)
Saint Jean-Baptiste
Huile sur toile - 62 x 45 cm
Toulouse, Musée des Augustins
Photo : Didier Rykner

Dans la préface du catalogue, Pierre Rosenberg rend hommage à l’ « énergie jamais démentie » que François Marandet consacre à la redécouverte des peintres de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle, dont une grande partie est aujourd’hui bien oubliée mais que ses travaux contribuent à remettre sur le devant de la scène. On ne saurait être davantage d’accord avec le président honoraire du Musée du Louvre. Articles, expositions, François Marandet est d’une activité inlassable et fait redécouvrir non seulement des artistes, mais aussi des tableaux oubliés dans les réserves des musées ou dans l’obscurité des églises, qui, grâce à lui, reprennent vie et retrouvent leur place dans l’histoire de l’art.

Ceci dit, la rétrospective que le Musée Magnin consacre à Bon Boullogne possède les mêmes qualités – évidentes – mais aussi les mêmes défauts – petits – que la précédente que l’historien avait dédié à Daniel Sarrabat au Musée de Brou. Là encore, on découvre un artiste que l’on connaissait mal, on peut admirer des œuvres jusqu’à aujourd’hui inédites, mais là encore on se demande dans quelques cas comment l’attribution a pu se faire, et si tous les tableaux exposés sont bien de la même main. Il suffirait pourtant à François Marandet d’ajouter ici ou là un « attribué à », et de prendre davantage de temps pour expliquer pourquoi et comment il arrive à ses conclusions, pour parler d’une exposition parfaite. L’intime conviction, en histoire de l’art, est sans doute utile, mais elle ne suffit pas.

Nous prendrons ainsi l’exemple de deux tableaux dont les démonstrations de paternité ne nous convainquent pas vraiment, pas davantage que les arguments utilisés. Nous voulons parler du Saint Jean-Baptiste du Musée des Augustins à Toulouse (ill. 1), et du Pyrame et Thisbé du Musée Thomas-Henry de Cherbourg (ill. 2), l’un et l’autre présentés en plein comme de Bon Boullogne.
Pour le premier, le raisonnement de la notice du catalogue est assez curieux. Résumons le :
1. Dezallier d’Argenville explique que Bon Boullogne a peint un « saint Jean-Baptiste à mi-figure ».
2. Le tableau n’a pas de rapport évident avec Bon Boullogne, ce qui est normal car on ne connaît aucune œuvre chronologiquement proche ou peinte avant son retour de Rome.
3. Le tableau fut attribué successivement à Poussin et à Bourdon – noms aujourd’hui justement abandonnés – ce qui s’explique puisque Bon Boullogne avait travaillé aux côtés de son père à la grande galerie du Louvre, d’après des dessins de Poussin, et que Louis Boullogne père était lié à Sébastien Bourdon.
4. L’œuvre a un « caractère à la fois prometteur et naïf ».
Conclusion : c’est donc une toile de jeunesse de Bon Boullogne, le Saint Jean-Baptiste à demi-figure dont on n’a par ailleurs aucune trace !
En mathématique, cette démonstration ne tiendrait pas une seule seconde. L’histoire de l’art n’est pas une science exacte, mais tout de même. Peut-être cette toile est-elle de Bon Boullogne, peut-être François Marandet a-t-il raison, mais c’est purement une affaire de foi. La mention « Attribué à » ou plutôt « Ici attribué à » nous semble ici indispensable. Notons que la proposition d’un Le Brun jeune, citée dans la notice, due à Sylvain Laveissière et que Bénédicte Gady estime possible, ne devrait pas être écartée si facilement d’un revers de main. Dans la base de données, il porte le nom de Nicolas Loir, ce qui est rejeté par le spécialiste de cet artiste, Moana Weil-Curiel, qui lui aussi le croit de Le Brun.

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2. Attribué à Bon Boullogne (1649-1717)
Pyrame et Thisbé
Huile sur toile - 132 x 163 cm
Cherbourg, Musée Thomas-Henry
Photo : Musée Thomas-Henry

Autre tableau problématique, le Pyrame et Thisbé du Musée de Cherbourg, là encore un ancien « Poussin » logiquement désattribué depuis longtemps. Le nom de Charles-Alphonse Dufresnoy a été pour la première fois prononcé par Stéphane Loire, et confirmé par Sylvain Laveissière. François Marandet lui préfère celui de Bon Boullogne, là encore sans mention « attribué à », qui ne fonctionne pas du tout dans l’exposition. Et là encore, les explications sont particulièrement ténues, essentiellement des éléments stylistiques pas très convaincants car portant sur des détails qu’on retrouve aussi chez d’autres peintres à la même époque. Le nom de Charles Dufresnoy ne nous semble pas pouvoir être écarté aussi facilement.

Nous avons préféré commencer cette recension par les points les plus discutables, car pour le reste (à l’exception de deux ou trois petites toiles sur lesquelles la discussion n’est sans doute pas close) les autres tableaux nous semblent restituer un parcours cohérent, grâce à quelques points d’ancrage indiscutables.
C’est ainsi que la Naissance de Jupiter du Musée de Cholet (ill. 3), naguère conservé sous le nom de Collin de Vermont et que François Marandet donne à Bon Boullogne, nous semble bien de cet artiste et fonctionne parfaitement avec, par exemple, Vénus sur les eaux du Musée Magnin (signé) et avec Diane et Actéon, d’une collection particulière, également une nouvelle attribution d’une œuvre jusque là anonyme.
Boullogne reste un maître modeste, mais capable de se surpasser dans quelques tableaux. Le Saint Bruno en prière de Lyon (signé) est très beau, et Le retour de Jephté (ill. 4) que le Musée Magnin a réussi à faire venir de Saint-Pétersbourg est un grand morceau de peinture, bien composé, et qui fut vendu un gros prix à la vente après décès de la collection de la comtesse de Verrue en 1737 ce qui témoigne de l’estime dans lequel on tenait l’artiste.


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3. Bon Boullogne (1649-1717)
La Naissance de Jupiter
Huile sur toile - 94 x 128 cm
Cholet, Musée d’Art et d’Histoire
Photo : Didier Rykner
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4. Bon Boullogne (1649-1717)
Le Retour de Jephté
Huile sur toile - 152 x 217 cm
Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage
Photo : Musée de l’Ermitage

Parmi les nombreuses œuvres méconnues ou inédites et réattribuées, on signalera la très jolie Sainte Geneviève (ill. 5) de Mâcon (l’attribution à Bon Boullogne est due à Sylvain Laveissière comme le signale la notice) et une Assomption du Musée des Beaux-Arts d’Orléans que l’on pensait de l’école italienne et dont l’attribution nous semble vraisemblable, même si là encore elle aurait dû être mieux défendue. La proximité de certains tableaux comme avec l’art de Nicolas Colombel (lui même sujet d’une récente exposition – voir l’article) est frappante.
Autres œuvres intéressantes : les dessins (ill. 6). Si l’on connaît bien désormais le style de son frère, Louis Boullogne, ceux de Bon restent rares et méconnus. En admettant que les propositions faites par François Marandet soient exactes, les feuilles présentées dans l’exposition et le catalogue permettent au moins de bénéficier d’une base de travail qui devrait s’enrichir ultérieurement. Il n’y a en effet pas de raison que l’artiste, formé à la tradition académique, n’ait pas beaucoup dessiné et certaines œuvres doivent encore se cacher sous d’autres noms dans les cabinets d’art graphique.


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5. Bon Boullogne (1649-1717)
Sainte Geneviève
Huile sur toile - 35 x 28 cm
Mâcon, Musée des Ursulines
Photo : Didier Rykner
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6. Bon Boullogne (1649-1717)
Étude pour un faune
Craie noire et rehauts de blanc - 34 x 18 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Didier Rykner

L’exposition montre aussi plusieurs très jolies esquisses préparatoires aux décors que Bon Boullogne exécuta aux Invalides. La chapelle Saint-Ambroise lui fut d’abord attribuée (ill. 7) puis, les peintures réalisées par Charles-François Poerson n’ayant pas plu, la chapelle Saint-Jérôme lui fut à son tour affectée (ill. 8).
Signalons enfin la question des portraits dont plusieurs ne sont connus que par l’estampe. François Marandet en expose ici deux, un de femme, et un d’homme, celui-ci étant ayant lui-même été gravé.


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7. Bon Boullogne (1649-1717)
L’Apothéose de saint Ambroise
Huile sur toile - D. 56 cm
Paris, Musée Carnavalet
Photo : Didier Rykner
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8. Bon Boullogne (1649-1717)
La Gloire de saint Jérôme
Huile sur toile - D. 56 cm
Paris, Musée Carnavalet
Photo : Didier Rykner

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9. Joseph Christophe (1662-1748)
Persée tranchant la tête de la gorgone Méduse
Huile sur toile - 60 x 50 cm
Toulouse, collection particulière
Photo : Didier Rykner

L’exposition se conclut sur une section très intéressante dédiée aux élèves de Bon Boullogne. C’est, une nouvelle fois, l’occasion de découvrir des toiles souvent inédites ou identifiées faussement. Nous ne discuterons pas ici les attributions : plusieurs de ces artistes sont mal connus et nous n’avons pas ici de points de comparaison.
C’est ainsi qu’un Renaud et Armide jusque là anonyme du Musée des Beaux-Arts de Nantes est reconnu ici comme un rare tableau profane du provençal Michel Serre, qu’une très jolie esquisse récemment acquise par un particulier, est donnée à Joseph Christophe (ill. 9) ou qu’une Danaë inédite du Musée des Beaux-Arts d’Arras serait de Pierre Dullin (on voit en tout cas dans cette œuvre une parenté évidente avec celles de son maître). Daniel Sarrabat lui même se voit gratifié d’une œuvre redécouverte depuis l’exposition de Bourg-en-Bresse appartenant au Musée Greuze à Tournus. Bon Boullogne fut bien un chef d’école comme le dit le sous-titre de cette exposition. Elle lui rend dignement hommage.


Commissaires :Rémi Cariel (commissariat général), François Marandet (commissariat scientifique).


François Marandet, préface de Pierre Rosenberg, Bon Boullogne. 1649-1717. Un chef d’école au grand siècle, 2014, RMN, 144 p., 35 €. ISBN : 9782711862160.


Informations pratiques :Musée Magnin, 4 rue des Bons Enfants
21 000 Dijon. Tél : 00 33 (0)3 80 67 11 10. Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 12 h et de 14h à 18h. Tarif : 5,50 € (réduit 4,50 €).

Site du musée


Didier Rykner, mercredi 4 février 2015





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