Bologne et le pontifical d’Autun. Un chef-d’œuvre inconnu du premier Trecento 1330-1440


Autun, Musée Rolin, du 12 septembre au 9 décembre 2012.

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1. Bologne, vers 1340
Rituel de la consécration du pape à Rome
Folio 36 bis du pontifical d’Autun
Photo : P. Lecat

Alors que Paris propose un nombre considérable d’expositions - trop sans doute car il est presque impossible de tout voir, la province n’est pas pour autant un désert, bien au contraire. Il ne faudrait donc pas oublier les musées de région dont certains proposent des événements tout à fait remarquables. Ils méritent largement le voyage et permettent par la même occasion de découvrir des collections que l’on connaît parfois mal. C’est le cas, en ce moment, du Musée Rolin à Autun, qui plus est dans le cadre d’une vertueuse coopération avec le Louvre qui concernera en tout cinq expositions.

Celle que présente ce musée est donc la première du partenariat. Elle s’articule autour de la découverte, en 2008, à l’occasion des Journées du Patrimoine, d’un précieux manuscrit enluminé conservé par l’évêché d’Autun, un pontifical (ill. 1), c’est-à-dire un « livre liturgique réservé à l’évêque pour la célébration des cérémonies qui sont propres à sa fonction ». Totalement ignoré jusqu’à cette date, cet ouvrage italien tout de suite identifié comme un chef-d’œuvre de l’enluminure bolonaise de la première moitié du Trecento, donna alors lieu à une véritable enquête policière pour connaître son origine et comprendre comment il est arrivé à Autun. Celle-ci s’avéra peu concluante : aucune mention ancienne n’a été retrouvée. La première trace qu’il a laissée sur place se trouve dans un livre publié en 1899 où est reproduit son frontispice. Il est ainsi possible que ce manuscrit précieux ait été offert à l’évêché d’Autun dans la seconde moitié du XIXe siècle. Après une éclipse de plus d’un siècle et sa récente réapparition, il a été déposé à la bibliothèque d’Autun où il pourra désormais être vu par les spécialistes. Cette remarquable exposition, qui bénéficie d’un catalogue qui ne l’est pas moins, l’étudie de manière très érudite tout en le replaçant dans le contexte de sa création.

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2. Maître de 1346 (Bologne,
première moitié du XIVe siècle)
Crucifixion
Folio 189r du Missel du
Cardinal Bertrand de Dreux

Cité du Vatican, Bibliothèque Apostolique
Photo : D. R.

On le sait, la première moitié du XIVe siècle en Italie se termina brutalement en 1348 avec la grande peste qui frappa une partie considérable de la population et qui eut aussi de grandes conséquences sur l’histoire de l’art. Bologne ne fit pas exception à la règle : la floraison artistique soudaine qui commença dans les années 1330 s’interrompit avec l’épidémie. Après une introduction consacrée à la redécouverte du manuscrit, l’exposition se penche sur les deux décennies 1330-1340 particulièrement riches sur le plan artistique. On y voit de nombreux manuscrits enluminés provenant de bibliothèques françaises (BnF, Bordeaux...) mais aussi du Vatican. C’est en effet dans la Bibliothèque Apostolique Vaticane qu’est conservé l’un des plus beaux ouvrages montrés ici, le Missel du cardinal Bertrand de Dreux (ill. 2), dû au peintre anonyme appelé le Maître de 1346.

Celui-ci, cependant, n’a pas participé aux enluminures du pontifical d’Autun pour lesquelles les spécialistes reconnaissent aujourd’hui l’intervention de trois artistes différents. Le premier, auteur notamment de 43 des initiales historiées sur les 54 que compte le volume, est considéré comme le principal maître d’œuvre de l’entreprise. Marqué par l’art de Giotto, il est connu sous le nom de Maître du Gratien de Paris (aussi nommé dans le catalogue Maître du Décret de Gratien). L’ouvrage qui lui a donné ce nom de convention, appartenant à la BnF, est également présenté dans l’exposition.

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3. Bologne, vers 1340
Rituel du couronnement de l’Empereur (détail)
Folio 44 v du pontifical d’Autun
Photo : P. Lecat

A cette figure, importante dans l’art de l’enluminure à Bologne, se sont adjoints deux collaborateurs dont l’art, d’après la notice du catalogue, est considéré comme « plus sophistiqué ». L’un a été reconnu comme ayant participé à l’enluminure de trois autres manuscrits, le second n’est connu que par ce pontifical où il a peint uniquement deux folios. Ces discussions autour des mains respectives sont complexes à comprendre. On touche en effet là aux limites d’exposition qu’imposent les livres enluminés : il est en effet impossible de montrer davantage qu’une page (deux si elles se font face). Cette contrainte peut néanmoins être contournée en partie grâce à la numérisation, ce qui est fait à la fin de l’exposition grâce à une projection d’images d’excellente qualité de la totalité de l’ouvrage que les visiteurs peuvent « feuilleter ». Il est cependant dommage que le catalogue, qui reproduit largement les peintures du pontifical, ne précise pas, dans les légendes, le nom de leurs auteurs, ce qui impose à chaque fois de se référer au corps de la notice pour identifier les artistes en question.

L’exposition ne se contente pas de montrer des livres enluminés. Elle s’intéresse également aux conditions de la production artistique à Bologne dans la première moitié du siècle, en réunissant des peintures, des sculptures et des objets d’art originaires de cette ville.
On pourra ainsi admirer notamment des sculptures de Giovanni di Balduccio, un artiste d’origine pisane (ill. 4), des panneaux de Vitale da Bologna (ill. 5), le grand peintre bolonais de l’époque, mais aussi des tissus, des reliquaires, des calices ou des croix dont on peut voir les équivalents représentés dans les miniatures du pontifical.
Malgré sa grande érudition sur un sujet souvent complexe, la beauté et l’intérêt des objets et une présentation assez didactique devraient intéresser même les néophytes, preuve que l’on n’est pas forcément obligé de choisir entre le grand public et les spécialistes et que l’on peut satisfaire l’un et l’autre.


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4. Giovanni di Balduccio (attesté de 1318 à 1349)
Saint Dominique
Marbre - H. 60,5 cm
Marseille, Musée Grobet-Labadié
Photo : Didier Rykner
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5. Vitale di Aymo degli Equi, dit Vitale da Bologna
(attesté de 1330 à 1359)
Couronnement de la Vierge, vers 1350
Tempera sur bois - 52 x 59,2 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/G. Blot

Signalons pour conclure cet article que la Ville d’Autun a pour projet d’agrandir le musée en annexant à celui-ci la remarquable prison qui jouxte le bâtiment et qui représente un exemple passionnant d’architecture panoptique. Une excellente initiative dont nous aurons l’occasion de reparler, même s’il est important de veiller à ce que cette magnifique architecture ne soit pas dénaturée par sa nouvelle affectation.

Commissaires : François Avril, Brigitte Maurice Chabard, Massimo Medica.

Collectif, Bologne et le pontifical d’Autun. Chef-d’œuvre inconnu du premier Trecento 1330-1340, 2012, Editions Dominique Guéniot, 320 p., 35 €. ISBN : 9782878255119.

Informations pratiques :Musée Rolin, 5 rue des Bancs, 71400 Autun. Tél : +33 (0)3 85 52 09 76. Ouvert tous les jours sauf mardi de 10 h à 17 h, les samedis et dimanches de 10 h à 13 h et de 14 h à 17 h. Tarifs : 8 € (réduit : 5 €).
Site internet.

English Version


Didier Rykner, jeudi 1er novembre 2012





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