
1. Boleslas Biegas (1877-1954)
Richard Wagner, 1904
Bronze - 75 x 32 x 17 cm
Paris, collection privée
Photo : Service de presse
La dernière présentation monographique consacrée à Boleslas Biegas remonte à 1992 au Trianon de Bagatelle. Cet événement, qui avait été une révélation, était déjà orchestré par Xavier Deryng, maître de conférence à Rennes II, spécialiste incontesté de l’artiste et qui assure le commissariat de l’actuelle exposition avec Anna Czarnocka, responsable des collections de la Bibliothèque polonaise. En dehors de quelques œuvres incluses ça et là dans des expositions consacrées au Symbolisme, l’œuvre du sculpteur polonais n’était donc pas apparu plus amplement depuis une petite quinzaine d’années. C’est dire l’intérêt de la réunion d’une quarantaine de peintures et sculptures dans les salons pleins de charme de la Bibliothèque polonaise dont on sait qu’elle conserve le legs Biegas depuis 1954. C’est d’ailleurs aussi une occasion de visiter le bel hôtel du quai d’Orléans qui abrite cette vénérable institution.
On ne peut que conseiller la visite de cette exposition qui présente nombre de sculptures peu vues, en particulier d’admirables plâtres (malheureusement non disponibles pour la reproduction « presse »), et certaines peintures étonnantes, mais aussi un ensemble de documents du plus haut intérêt. On fera abstraction des conditions de présentation des œuvres, trop nombreuses dans des salles peu spacieuses et assez mal servies par la scénographie. Le manque de moyen explique l’installation spartiate de l’exposition : on ne saurait en vouloir aux organisateurs qui ne bénéficient pas des budgets dont usent les grands musées. Malgré ces circonstances atténuantes, peut-être aurait-il été toutefois souhaitable de ne pas en rajouter par l’utilisation de papier kraft et d’étiquettes scolaires qui semblent si éloignés de l’univers idéaliste et échevelé de Biegas. Passée cette surprise, on ne boude pas son plaisir et si la conception thématique de l’exposition, parti pris à la fois intéressant et toujours périlleux par les choix qu’il entraîne, n’évite pas le recours à des fontes récentes (aux patines bien souvent médiocres) et à certaines huiles à la limite du risible (Bach, oui, mais quelle peinture !), l’ensemble révèle efficacement l’empathie musicale du sculpteur.

2. Boleslas Biegas (1877-1954)
Chopin, 1902
Bronze, 148 x 90 x 40 cm
Paris, collection privée
Photo : Service de presse
Comme la plupart des artistes symbolistes, Biegas était inspiré par la musique, art immatériel et puissamment évocateur à la fois. Il est particulièrement intéressant de mesurer l’impact de Chopin, Beethoven, Bach et bien entendu Wagner (ill. 1) sur les artistes en général mais tout particulièrement dans le cas d’un sculpteur. Quel défi, en effet, que de « figurer » une émotion musicale par une création en trois dimensions, plastique, à la présence lourdement matérielle. Biegas figure parmi les rares sculpteurs qui sont parvenus à transcender leur art au point de suggérer les harmonies magiques et insaisissables de l’art musical. L’exposition permet de le constater avec brio : plus que dans la plupart des sujets traités par l’artiste, les œuvres à caractère musical atteignent à cette fluidité si singulière qui donne à l’art de Biegas l’aspect d’une incandescence en mouvement. Le caractère monolithique de certaines œuvres, véritables totems, cède le pas ici à des visions mouvantes et sinueuses qui impressionnent par leur virtuosité et leur force. Le plâtre du Monument à Chopin et le relief en bronze dédié au même Chopin (ill. 2) sont de véritables chefs d’œuvre, sans doute les sommets de l’art de Biegas. On reste cependant plus circonspect devant les peintures. Certaines d’entre elles séduisent par leur atmosphère mystérieuse mais elles sont assez tardives et flirtent avec une ambiance dont la spiritualité demeure assez extérieure : le Richard Wagner de 1928 (ill. 3) est drapé dans une robe scintillante qui fait plus penser au music hall qu’à la Tétralogie. Les palais féeriques et les visions nocturnes, exposées à l’époque dans le cadre d’une manifestation intitulée « La mystique de l’infini », échappent cependant quelque peu à cette facilité et ne manquent pas d’intérêt. Ces œuvres, à la technique intéressante, disent aussi la solitude et l’éloignement d’un homme dans le contexte d’un monde qui l’a oublié (ill. 4). On admirera aussi le portrait de Paderewski, à la technique « sphériste » dont Biegas était l’inventeur et qui n’eut guère de postérité.

3. Boleslas Biegas (1877-1954)
Richard Wagner, 1928/1931
Huile sur panneau - 46 x 55 cm
Paris, collection privée
Photo : Service de presse

4. Boleslas Biegas (1877-1954)
Le Chevalier du mystère, 1926/1929
Huile sur panneau - 59,5 x 80 cm
Paris, collection privée
Photo : Service de presse
Le catalogue est un véritable ouvrage scientifique, nourri des recherches considérables de Xavier Deryng, et les essais comme les notices constituent une source inépuisable pour les chercheurs, tant à propos du sculpteur lui-même que sur le contexte musical de son temps. La Bibliothèque polonaise a fort bien fait de concentrer son effort financier sur cette publication durable tandis que l’exposition ne sera malheureusement visible qu’un peu plus d’un mois. Il faut donc se procurer cet ouvrage, sans pour autant négliger l’exposition : les sculptures de Biegas comptent vraiment parmi les œuvres les plus saisissantes du début du siècle dernier.
Biegas et la musique, Bibliothèque polonaise de Paris, 128 pages, 91 illustrations, 20 €. ISBN 83-88385-75-5
