Il n’est pas simple d’organiser des expositions de sculpture, la taille et le poids des œuvres rendant souvent leur déplacement compliqué, voire impossible, et parfois non souhaitable. La sculpture baroque est encore plus difficile à montrer hors de son contexte, tant elle se fond en général avec celui-ci. Il était en revanche plus aisé de se pencher sur le portrait baroque sculpté, un sujet qui n’avait d’ailleurs pas vraiment fait l’objet d’études auparavant (à l’exception d’une exposition à Sarasota et Hartford en 1985, mais qui se limitait aux bustes conservés dans les collections nord-américaines). C’est l’ambition du Getty Museum et du Musée d’Ottawa. Si nous n’avons pas vu l’exposition, il nous semblait important de parler de son excellent catalogue.
Trois essais replacent le thème dans son contexte, la figure de Bernin dominant évidemment la scène, suivi de près par l’Algarde, François Duquesnoy et Francesco Mochi. Les auteurs rendent sa place, non loin de ces trois grands sculpteurs, à Giuliano Finelli, un élève de Bernin qui n’est connu que des spécialistes, caractérisé par l’extrême raffinement de son traitement du marbre et par la manière virtuose avec laquelle il utilise le trépan. L’exposition montre le beau buste du cardinal Scipion Borghèse (ill. 1 ; cat. 5.4) qu’il exécuta peu avant celui du Bernin [1] (Rome, Galleria Borghese ; cat. 4.1), alors que le cardinal pensait que ce dernier, entièrement au service d’Urbain VIII, avait définitivement renoncé aux commandes privées de portraits. Le regard très vivant du prélat, qui ouvre la bouche comme s’il allait s’adresser à nous, renvoie à la notion de « ressemblance parlante », employée pour la première fois par Rudolf Wittkower à propos des bustes du Bernin [2], dont l’analyse tient une place importante dans le catalogue.

1. Giuliano Finelli (1601-1653)
Portrait du cardinal Scipion Borghese,
1631-1632
Marbre - H. (avec socle) : 99,1 cm
New York, Metropolitan Museum
Photo : Metropolitan Museum

2. Alessandro Algardi (1598-1654)
Portrait d’Antonio Cerri, vers 1640
Marbre - H. : 85,5 cm
Manchester, City Art Gallery
Photo : Metropolitan Museum
Le catalogue se penche sur les différentes fonctions du portrait baroque sculpté. Outre les bustes faits pour eux-mêmes et destinés à orner les demeures de leurs propriétaires, beaucoup furent exécutés pour des tombeaux ou des décors d’église. Certaines effigies, sculptées pour des monuments ou des chapelles dédicacées à une famille, furent même déposées à un certain moment de leur histoire et transformés en bustes indépendants. Parfois même, leur qualité était telle qu’ils ne furent jamais installés. C’est par exemple le cas du Portrait d’Antonio Cerri par l’Algarde (ill. 2 ; cat. 5.6), remplacé dans la chapelle Cerri au Gesù par une copie due aux ciseaux de Domenico Guidi, l’un de ses meilleurs élèves.
Un autre exemple, encore différent, est fourni par le buste de Camilla Barberini (Copenhague ; cat. 2.1), probablement commandé pour une chapelle de Sant’Andrea della Valle avec un pendant (qui reste à retrouver) représentant son époux Antonio Barberini. On ne sais si les deux œuvres furent effectivement mises en place, mais elles furent en tout cas rapidement remplacées, dès 1626, non par des répliques mais par des portraits en relief taillés dans le porphyre dues à Tommaso Fedele. C’est grâce à la ressemblance avec la physionomie de la femme figurant sur le relief exécuté par Fedele que le buste du Bernin put être identifié.
Les problèmes d’attribution sont au moins aussi complexes que pour les peintures, parfois davantage encore. Le Portrait d’Antonio Coppola (ill. 3 ; cat. 1.2 mais non exposé) pose ainsi d’intéressantes questions. Il fut redécouvert dans les années 1960 dans les caves de la basilique de San Giovanni dei Fiorentini et son attribution oscille entre Pietro Bernini et son fils. Il s’agit probablement, pour les auteurs du catalogue, d’une collaboration entre les deux. Bien qu’âgé seulement de treize ans, on sait que Gian Lorenzo fut un enfant prodige qui contribua rapidement aux commandes reçues par son père. La qualité du buste - semblant dépasser les capacités de Pietro - et des éléments d’archives incitent à penser que son fils en fut largement responsable.
Rappelons à ce propos que Bordeaux peut s’enorgueillir de posséder non seulement deux sculptures d’anges par Pietro Bernini, conservés dans l’église Saint-Bruno (et reproduits dans le catalogue), mais surtout d’un admirable buste du Bernin lui-même, représentant le cardinal François de Sourdis (ill. 4 ; cat. 1.7), déposé au Musée d’Aquitaine et assez peu connu du public malgré son importance. Il serait intéressant un jour d’organiser une exposition sur le Bernin et la France.

3. Gian Lorenzo Bernini (1598-1680) et
Pietro Bernini (1562-1629)
Portrait d’Antonio Coppola, 1612
Marbre - 67,8 (avec socle) x 48 cm
Rome, Museo della Chiesa di
San Giovanni dei Fiorentini
Photo : D. R.

4. Gian Lorenzo Bernini (1598-1680)
Portrait du Cardinal de Sourdis, 1621-1622
Marbre - 75 (avec socle) x 61 cm
Bordeaux, Musée d’Aquitaine
Photo : Mairie de Bordeaux
Les rapports des portraits peints et dessinés avec la sculpture sont également étudiés. Une section entière est consacrée aux impressionnantes études de Bernin à la sanguine ou aux deux crayons. Une seule (où le modèle est représenté de profil, contrairement aux autres) est préparatoire à une sculpture, celle du cardinal Scipion Borghese (cat. 3.6). Les autres, de trois-quarts, montrent des personnages rarement identifiés, et sont souvent pris à tort pour des autoportraits. Il s’agissait sans doute d’amis du sculpteurs et ces feuilles présentent un caractère intime que n’ont en général pas ses bustes, hors celui, fameux, de sa maîtresse Costanza Bonarelli (cat. 4.3 ; Florence, Bargello). Certains tableaux catalogués sont pourtant éloignés des sculptures peintes, tant par leur cadrage que par leur fonction, et semblent être là seulement parce qu’ils appartiennent aux deux musées organisateurs. C’est le cas du Domenico Fetti, Portrait d’un homme tenant une partition du Getty (cat. 5.5) ou le Portrait du cardinal Lelio Biscia d’Andrea Sacchi (cat. 2.10) appartenant à Ottawa. D’autres sont en revanche très comparables aux bustes : le Portrait d’Urbain VIII (ill. 5 ; cat. 2.4), librement peint par le Bernin est proche, dans le cadrage et dans la vivacité du regard, de ses marbres représentant le même personnage. Le Portrait de Clément IX par Pierre de Cortone (collection particulière ; cat. 6.9), d’une collection particulière, possède également une intensité exceptionnelle.

5. Gian Lorenzo Bernini (1598-1680)
Portrait du pape Urbain VIII,
vers 1631-1632
Huile sur toile - 67 x 50 cm
Rome, Museo Nazionale d’Arte Antica,
Galleria Barberini
Photo : Wikipedia

6. Philippe de Champaigne (1602-1674)
Portrait du cardinal de Richelieu, 1640 ou 1642
Huile sur toile - 67 x 46 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musées de Strasbourg
Les rapports les plus évidents entre peinture et sculpture sont ceux qui relient les toiles ayant servi de modèles aux sculpteurs. Le triple portrait de Charles Ier par Van Dyck, utilisé par le Bernin pour son buste du roi (détruit dans un incendie en 1698) a été prêté par la reine d’Angleterre (cat. 6.2) ainsi que le Portrait de Richelieu de profil de Philippe de Champaigne par le Musée de Strasbourg (ill. 6 ; cat. 6.3). On pense maintenant que le Triple portrait de la National Gallery de Londres est une réplique, en partie due à l’atelier, de celui utilisé par le Bernin qui aurait été coupé, celui de Strasbourg étant un de ces fragments.
Le catalogue se conclut par un utile répertoire illustré des bustes sculptés par le Bernin dont on aurait souhaité qu’il puisse s’étendre aux autres sculpteurs présentés dans l’exposition.
Sous la direction de Andrea Bacchi, Julian Brooks et Jennifer Montagu, avec la collaboration d’Anne-Lise Desmas, Bernini et la naissance du portrait sculpté de style baroque, Musée des Beaux-Arts du Canada et J. Paul Getty Museum, 2008, 326 p. ISBN : 978-088848567. Il existe une version anglaise du catalogue.
L’exposition a eu lieu au J. Paul Getty Museum du 5 août au 26 octobre 2008 ; elle se déroule actuellement à Ottawa, au Musée des Beaux-Arts du Canada du 28 novembre 2008 au 8 mars 2009.
