Beautés monstres. Curiosités, prodiges et phénomènes


Nancy , Musée des Beaux-Arts. Du 24 octobre 2009 au 25 janvier 2010

1. Anonyme
Miroir à
main d’Hortense Schneider
,
XIXe siècle
Ivoire
Compiègne, Musée National
du Château
Photo : RMN

Le « monstrueux », dérivé du latin "monstrum", est, étymologiquement parlant, ce qui est offert à la vue ; il a donc pu faire la fortune de nombreux forains ou entrepreneurs de spectacles. Dés lors, une exposition intitulée « Beautés monstres » aurait très bien pu se contenter d’offrir soit un florilège digne d’un cabinet de curiosités, soit une suite de chefs-d’œuvre, qui nécessiterait seulement de larges moyens financiers, tant ce thème a inspiré, au cours des siècles, de nombreux artistes. Si celle organisée au Musée des Beaux-Arts de Nancy n’est pas dénuée de pièces remarquables, dans des techniques variées (ill. 1), ses deux commissaires scientifiques, Martial Guédron et Sophie Harent, ont su éviter l’une ou l’autre de ces facilités. Leur travail montre une nouvelle fois qu’une collaboration université-musée peut donner de très beaux résultats. Choisissant comme point de départ chronologique le XVIe siècle qui voit l’apparition de l’imprimerie, permettant désormais une large diffusion des textes ou des témoignages relatifs aux monstres, et surtout de leurs illustrations, ils ont su judicieusement multiplier les approches d’un thème qui ne peut qu’échapper, par ses évolutions successives, à une définition normative ou restrictive.

Le catalogue, sobrement édité par Somogy, s’ouvre sur trois essais qui introduisent le propos (M. Guédron « Le monstre en théorie »), puis soulignent justement la relativité chronologique et géographique de la notion de « monstre » (M. Melot, « La Fabrique du monstrueux »), dont les racines sont d’abord religieuses, mais qui s’exprime le plus souvent au travers du corps, réel ou supposé, et de l’hybridation, jusqu’à l’approche scientifique et médicale (P. Ancet, « Angoisses rationnelles et perceptions des corps monstrueux »), notamment illustrée par les cires anatomiques très en vogue à partir du XVIIIe siècle. Un intéressant entretien avec ORLAN1 qui a, en quelque sorte, fait de sa personne un champ évolutif entre beauté et monstruosité, précède le catalogue proprement dit, où les deux auteurs principaux se sont entourés d’un certain nombre de spécialistes. La porosité des classifications qu’on peut vouloir appliquer aux différentes représentations du « monstrueux », difficulté dont les commissaires étaient pleinement conscients, tant s’y multiplient les échos et les correspondances, apparaît déjà dans les sept rubriques2 qui composent cette partie. Si une exposition, même complétée par un catalogue, oblige à faire des choix, un effort a été fait, dans ce cas précis, pour que certains des usages et des formes qui n’y apparaissent pas (monstres de foire, contes de fées, métamorphoses ou trucages fantastiques, etc.) soient évoqués dans le cycle de films et le colloque organisés en parallèle3. Mais nous conviendrons volontiers avec M. Guédron et S. Harent que chacun d’entre eux pourrait, à lui seul, constituer le motif d’une autre exposition.

2. « Cabinet d’Histoire Naturelle »
Lithographie en couleurs publiée dans la Caricature, 1833
Photo : Musée des Beaux-Arts de Nancy

Par son parti-pris, celle-ci a donc su éviter l’amas de bizarreries immergées dans le formol, de cires anatomiques ou de squelettes, même si on y rencontre deux ou trois "chimères" zoomorphes. Elle se rapproche plutôt d’un cabinet des Merveilles, autre aspect « monstrueux » puisque hors normes. Le parcours de l’exposition conduit le visiteur sur deux niveaux, mêlant assez adroitement les époques4 et les techniques, dans des espaces plutôt ouverts, sauf un plus intime et aux murs recouverts de rouge sombre à l’image d’un cabinet d’études. Nous souhaitons particulièrement insister sur le large corpus de gravures et des dessins, dont un certain nombre ont été sélectionnés par Sophie Harent à partir des richesses encore trop méconnues du Cabinet d’Arts Graphiques du musée (notamment ses Callot et, surtout, son fonds Granville - ill. 2) ou des bibliothèques nancéennes (ill. 3).

3. Le Monstre de Cracovie,
illustration des Histoires Prodigieuses
de Pierre Boaistuau, 1576
Gravure sur bois
Nancy, Bibliothèque municipale municipale
Photo : P. Buren


4. Victor Prouvé (1858-1943)
Coupe La Nuit,1894
Bronze
Nancy, Musée de l’Ecole de Nancy
Photo : Claude Philipot

Si certaines des œuvres exposées ont pu choquer, pour des motifs variables et parfois discutables, ces réactions sont, sans doute, un révélateur de notre propre rapport à la notion de « monstrueux ». D’ailleurs, de façon assez paradoxale compte tenu du propos, l’impression qui se dégage au fil des salles est plutôt celle d’une certaine sérénité. Sans doute est-ce du à une scénographie qui se fait oublier tout en jouant adroitement des contraintes d’espace et de la fragilité de certaines œuvres5. Mais il y a aussi l’attention particulière qu’un certain nombre d’entre elles réclament au visiteur, avant de révéler progressivement des surprises (ill. 4), ou de nouvelles correspondances.

Outre le plaisir de l’œil et de ces découvertes, Martial Guédron et Sophie Harent ont sans doute aussi cherché à (dé) montrer les limites de la norme où on a souvent voulu enfermer le terme de "monstre" et donc celui de "beauté" pas toujours répulsive. Ce n’est pas leur moindre réussite que de nous amener de si belle manière et, souvent, non sans humour, à nous interroger sur cette vraie-fausse opposition normative (beauté-monstre, fascination-rejet), d’autant plus fertile qu’elle continue aujourd’hui encore d’évoluer, et parfois de régresser.

Collectif, sous la direction de Martial Guédron et Sophie Harent, Beautés monstres. Curiosités, prodiges et phénomènes, Somogy, 2009, 240 p., 29 euros, ISBN 978-2-7572-0300-2


Moana Weil-Curiel, vendredi 18 décembre 2009


Notes

1. Entretien mené par Agnès Vannouvong et Julie Estève

2. Voici leurs intitulés : « Monstres décoratifs », « Monstres symboliques et allégoriques », « La lutte contre les monstres », « Merveilles et animaux fabuleux », « Races étranges et monstres humains », « Monstres polémiques », « Monstres insolites ».

3. Colloque Rire avec les monstres (caricature, étrangeté et fantasmagorie), vendredi 11 et samedi 12 décembre 2009. Ses actes seront très prochainement édités.

4. A la différence de celles qui ont pu « scander » des manifestations récentes, organisées par des musées plus prestigieux, les œuvres d’art contemporain exposées à Nancy y trouvent vraiment leur place, des premières salles à la dernière, où un intéressant triptyque aux titres trompeurs dans leur innocuité (La chèvre violette, L’oiseau qui fait pipi, L’oiseau et l’imprimante, techniques mixtes sur toile, 2007), œuvre de Marlène Mocquet, est venu ingénieusement compenser un prêt refusé par le Centre Pompidou, d’où son absence dans le catalogue.

5. Ainsi les deux magnifiques chevaux à queue de sirène (cat. I-22, p. 86-87), jusqu’ici conservés dans les réserves du Musée de la Marine, et le complexe "dragon dans les nuages", commande récente de la manufacture de Sèvres à l’artiste Clémence Van Lunen (cat. I-24, p. 88-89), sont suspendus dans des semi-caissons de plexiglas. A l’inverse, la superbe coupe en bronze de Victor Prouvé (cat. I-28, p. 91) est plus accessible que dans son cadre habituel.


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