Beauté divine ! Tableaux des églises bas-normandes 16e-20e siècles


Caen, Musée de Normandie, du 7 février au 17 mai 2015.

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1. Joachim Rupalley (1713-1780)
Annonciation, 1761 (?)
Huile sur toile - 225 x 116 cm
Asnelles, église Saint-Martin
Photo : Région Basse-Normandie/
Inventaire général/Patrick Merret

Quarante tableaux provenant des églises de Basse-Normandie sont présentés au Musée de Normandie, à Caen. Mais cette exposition passionnante n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le catalogue qui l’accompagne, beaucoup plus complet, témoigne d’une activité remarquable des conservateurs de l’Inventaire et des Conservateurs des Antiquités et Objets d’Art de ces trois départements, Orne, Manche et Calvados, qui depuis plusieurs années s’efforcent de répertorier, identifier, protéger et restaurer des centaines d’œuvres conservées dans les églises.

Précisons tout de suite qu’il ne s’agissait pas ici de faire un choix uniquement basé sur la qualité. Les CAOA conservent, et c’est leur honneur, des tableaux qui appartiennent parfois autant à l’art populaire qu’aux beaux-arts. S’ils sortent du champ de La Tribune de l’Art qui s’intéresse à l’histoire de l’art, ils ont un intérêt historique et sociologique qui justifie qu’ils soient également l’objet de soins. Mais, pour notre part, nous ne retiendrons ici que les œuvres dont la qualité est suffisante pour justifier la visite de l’édifice qui les conserve. Et parmi les 40 œuvres exposées, beaucoup sont dans ce cas.

On y trouve même des copies, pourvu qu’elles soient de bonne qualité. C’est le cas, par exemple, d’une Annonciation peinte par un dénommé Joachim Rupalley (ill. 1) d’après Louis de Boullogne. L’artiste, mal connu, fut actif à Bayeux après avoir été l’élève de Jean Restout. Si l’œuvre se base sur celle d’un autre peintre, ses qualités font penser qu’il dut certainement être l’auteur de compositions originales.
Les Restout, dont on connaît l’attache normande, sont largement présents dans l’exposition. On peut ainsi y admirer une belle Annonciation dont la restauration effectuée pour cette exposition a révélé la signature de Marc Restout (ill. 2), le fondateur de la dynastie, père de Jean I Restout, et grand-père de Jean II qu’on connaît plutôt sous le simple nom de Jean Restout. Né à Caen, Marc Restout se montre proche, comme l’indique la notice, du rouennais Pierre Le Tellier ce qui est particulièrement visible dans cette œuvre.
On peut également voir, attribuée à Jean I, qui fut aussi le beau-frère de Jean Jouvenet, une Naissance de saint Jean-Baptiste (ill. 3), identifiée par Guillaume Kazerouni, ainsi que de Jean II Restout une Résurrection signée, mais qui lui est seulement attribuée1.


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2. Marc Restout (1616-1684)
Annonciation, 1669
Huile sur toile - 208 x 132 cm
Les Yveteaux, église Saint-Taurin
Photo : Région Basse-Normandie/Inventaire
général/Patrick Merret
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3. Attribué à Jean I Restout (1666-1702)
Naissance de saint Jean-Baptiste
Huile sur toile - 172 x 112 cm
Loucé, église Saint-Brice
Photo : Région Basse-Normandie/Inventaire
général/Patrick Merret

Beaucoup de tableaux restent anonymes, dont certains sont sans doute dus à des peintres locaux qui sont encore mal connus. La plus belle, qui reste en quête d’auteur, est certainement une Annonciation (ill. 4) qui illustre un essai du catalogue consacré à l’école caennaise2. La plupart de ces œuvres sont in situ placées dans de beaux retables sculptés.


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4. France, vers 1660
Annonciation
Huile sur toile
Caen, église Saint-Jean
Photo : Région Basse-Normandie/Inventaire
général/Patrick Merret
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5. Attribué à Claude Vignon (1593-1670)
Vierge à l’enfant, vers 1640
Huile sur toile - 167 x 110 cm
Coutance, cathédrale Notre-Dame
Photo : Région Basse-Normandie/Inventaire
général/Patrick Merret

L’exposition mérite d’être vue car plusieurs œuvres inédites (ou fort peu connues) et importantes y sont montrées. C’est le cas d’un Christ en croix de Frère André, d’un Baptême du Christ de Joseph-Benoît Suvée, d’une Vierge à l’enfant attribuée à Claude Vignon (ill. 5 ; certainement de lui) et, pour la peinture italienne du XVIIe siècle, d’une toile attribuée à Luca Giordano (ill. 6), et d’une autre à Francesco Cairo (ill. 7). Notons l’extrême prudence des auteurs qui emploient le terme « attribué à » en attendant que tous les spécialistes aient pu se prononcer, même si ces identifications ont été confirmées par plusieurs d’entre eux et semblent plus que probables.
Le XIXe siècle français est également bien représenté avec notamment une Sainte Famille d’Émile Signol, et un tableau inédit de Benjamin-Constant, qui fait la couverture du catalogue, Saint Joseph et l’enfant Jésus.


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6. Attribué à Francesco Cairo (1607-1665)
Immaculée Conception
Huile sur toile - 155 x 120 cm
Lion-sur-Mer, église Saint-Pierre
Photo : Région Basse-Normandie/Inventaire
général/Patrick Merret
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7. Attribué à Luca Giordano (1632-1705)
Moïse et le serpent d’airain
Huile sur toile - 126 x 152 cm
Gacé, église Saint-Pierre
Photo : Région Basse-Normandie/Inventaire
général/Patrick Merret

Mais, comme nous le disions, l’exposition ne constitue qu’un aspect du travail accompli. Le catalogue est beaucoup plus complet, non seulement par le nombre d’œuvres étudiées, mais aussi par les essais qu’il contient et par son iconographie abondante3.
On lui fera cependant quelques reproches : si les couleurs sont assez bien respectées, les illustrations sont trop brillantes ; plus gênant, le texte est très pâle, tandis que les notes sont d’une police minuscule, ce qui rend la lecture difficile et inconfortable. Il comporte pourtant nombre de notices et d’essais passionnants. Parmi ceux-ci, plusieurs sont consacrés à des ensembles d’œuvres conservées dans des églises particulièrement bien dotées : les toiles du chœur de la cathédrale Saint-Pierre de Lisieux, peintes par des artistes parisiens à la fin de l’Ancien Régime ; les tableaux de la cathédrale de Bayeux (rappelons que cette ville fut la seule grande métropole de la région à ne pas avoir été bombardée) ; les treize peintures flamandes données par un collectionneur, Jean-Pierre Le Chanteur, à trois églises normandes4 et, enfin, les peintures murales du peintre Guillaume Fouace, qui a décoré entre 1879 et 1881 la voûte de la nef de l’église Notre-Dame de Montfarville, dans la Manche (l’exposition présente une étude préparatoire qui y est également conservée).


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8. Attribué à Carle van Loo (1705-1765)
Apothéose de saint Isidore
Huile sur toile - 67 x 36,5 cm
Cormelles-le-Royal, mairie
Photo : Région Basse-Normandie/Inventaire
général/Patrick Merret
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9. Charles Lefebvre (1805-1882)
Scène de la fin du monde ou
La vallée de Josaphat au Jugement dernier, 1835
Huile sur toile - 600 x 470 cm
Alençon, basilique Notre-Dame
Photo : Région Basse-Normandie/Inventaire
général/Patrick Merret

On découvre dans ce catalogue un nombre considérable d’œuvres de premier plan. Certaines sont bien connues comme le Laurent de La Hyre de Valogne ; d’autres sont récemment réapparues tel le Zurbarán d’Étreham (voir la brève du 30/9/05)5, d’autres sont de vraies découvertes, comme une esquisse de Carle van Loo6 (ill. 8) déposée à la mairie de Cormelles-le-Royal, un Saint Hugues de Lincoln du XVIIIe siècle, anonyme mais peut-être proche d’un autre Restout, Eustache ou un tableau proche de Jean-Paul Laurens, Robert Le Pieux lave les pieds aux pauvres, par Raoul Boudier (église de Damigny dans l’Orne). Il serait beaucoup trop long de citer ici toutes ces toiles identifiées, restaurées, qui sortent de l’ombre grâce à cet ouvrage7. Nous conclurons cet article qui devrait donner envie à nos lecteurs d’acheter ce livre – et de se rendre à Caen – en reproduisant un très beau tableau du XIXe siècle, peint par Charles Lefebvre (ill. 9), exposé au Salon de 1836, Scène de la fin du monde. Pour le voir, il faudra se rendre à Alençon, dans la basilique Notre-Dame !

Commissaires : Emmanuel Luis, Servanne Desmoulins-Hémery et Sandrine Berthelot.

Sous la direction d’Emmanuel Luis, Beauté divine. Tableaux des églises bas-normandes 16e-20e siècles, 2014, Éditions Lieux Dits, 408 p., 34 €. ISBN : 9782362191077.
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Informations pratiques : Musée de Normandie, Château - 14000 Caen, Tél : 02 31 30 47 60. Ouvert de 9 h 30 à 18 h tous les jours sauf le mardi. Tarifs : 3 €. Gratuit le 1er dimanche du mois.
Site du musée.


Didier Rykner, mardi 7 avril 2015


Notes

1Il pourrait aussi s’agir d’une œuvre d’un autre membre de la famille qui comportait d’autres peintres.

2Rappelons qu’une exposition sur la peinture religieuse à Caen, 1580-1780, avait eu lieu en 2000 au Musée des Beaux-Arts de Caen.

3Les œuvres exposées n’étant pas signalées, nous donnons ici, grâce à l’amabilité d’Emmanuel Luis, co-commissaire de l’exposition, la liste des tableaux qui y sont présentés, avec le renvoi vers la page du catalogue ; à éditer et à glisser dans le catalogue.

4Il s’agit de l’église Saint-Pierre de Saint-Pierre-Azif (Calvados), l’église Saint-Pierre de Le Rozel (Manche) et de le l’église Sainte-Catherine de Honfleur (Calvados).

5Publié comme « attribué à » alors qu’il est sans aucun doute de cet artiste.

6Attribuée là encore, mais avec beaucoup de vraisemblance.

7Nous les inclurons dans notre base de données Stella, réservée aux abonnés.





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