Beaucoup d’inquiétudes après la conférence de presse d’Aurélie Filippetti


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L’église Saint-Jacques d’Abbeville
en cours de démolition
Photo : Marc Roussel
(Licence Creative Commons)

Aurélie Filippetti donnait ce matin une conférence de presse pour présenter son programme concernant le patrimoine (il était temps, cela ne fait jamais que près d’un an et demi qu’elle est ministre de la Culture). Nous reviendrons dans les semaines qui viennent sur les principales annonces faites, certaines devant donner lieu à des analyses très précises. Parmi celles-ci, notons bien sûr la nouvelle loi patrimoniale qui, c’est le moins que l’on puisse dire, suscite une grande inquiétude. La ministre parle en effet de créer un seul type de zone de protection du patrimoine tout en affirmant la vouloir aussi protectrice que toutes celles qui existent actuellement. Dit comme cela, c’est tout simplement absurde à moins de la créer avec un niveau de prescriptions aussi haut que la plus exigeante d’entre elle, le secteur sauvegardé. C’est évidemment impossible et ce n’est d’ailleurs pas ce que dit le dossier de presse qui parle lui de trois catégories...
D’autres mesures telles que le souci de préserver l’intégrité des domaines nationaux (et si elle commençait par Versailles et le terrain Pion ?) ou l’amélioration de la protection des ensembles d’objets mobiliers (une proposition de loi existe déjà à ce sujet) vont assurément dans le bon sens. Nous examinerons donc en détail le projet de loi (qui n’est pas public mais que nous allons nous procurer dans les jours qui viennent) afin d’en faire une étude exhaustive et argumentée.

La ministre a annoncé par ailleurs au moins une bonne nouvelle : la relance du projet de rénovation et d’agrandissement du Musée National de la Voiture et du Tourisme de Compiègne sur les anciennes écuries du château (nous y reviendrons). Elle a également lancé quelques projets qui feront également l’objet d’articles de notre part. Les principaux (concernant directement le champ couvert par La Tribune de l’Art) sont :

- l’installation des réserves du Louvre à Lens, une nouvelle qui avait déjà filtré dans la presse (qui parlait alors de Liévin, qui jouxte Lens).
Nous nous contenterons de faire deux remarques pour l’instant à ce sujet. Sur le principe, installer les réserves d’un musée à 180 kilomètres de celui-ci est une absurdité complète. Il faut cependant espérer qu’il n’en ira pas complètement ainsi, et que les réserves construites à Lens auront pour principal objectif d’y installer uniquement les œuvres n’ayant pas vocation (en raison de leur taille et/ou de leur état) à être exposées à Paris, ce qui pourrait permettre en revanche de les présenter à terme au Louvre-Lens et de donner un véritable usage à celui-ci. On ne peut imaginer que l’intégralité des réserves soient déplacées à Lens, ce qui obligerait les objets à des allers-retours permanents (pour remplacer notamment ceux prêtés à des expositions ou partant en restauration), privant les conservateurs de leur outil de travail et obligeant les spécialistes étrangers à des déplacements incessants entre Paris et Lens. Nous suivrons bien entendu cette affaire de très près.

- créer une extension au Musée de Cluny pour y loger l’accueil des visiteurs. Là encore, il faudra faire preuve de vigilance. À l’emplacement prévu (sur la terrasse donnant sur la rue du Sommerard), il est sans doute possible de construire, mais sûrement pas n’importe quoi (on craint le « geste architectural ») ; on espère que tout cela restera discret et se fondra au mieux dans les bâtiments existants.

- recruter une dizaine d’architectes en chef des monuments historiques : on souhaite simplement que dans l’élaboration des épreuves du concours soit retenu le critère essentiel du respect de la déontologie de la restauration... Notons à ce propos, et il faut s’en réjouir, que la ministre s’est déclarée fortement opposée aux restitutions de monuments historiques (on pense actuellement au stupide projet de reconstruction de la flèche de Saint-Denis...).

La loi patrimoine devrait également prévoir l’intégration du label « Patrimoine du XXe » siècle. Une idée certes louable, mais un peu surréaliste alors que l’on vient de laisser détruire le siège de Sanofi à Rueil-Malmaison, dû à Prouvé et Zehrfuss, que la halle de Fontainebleau de Nicolas Esquillan va être démolie, sauf miracle, le 23 septembre et que tant de bâtiments Art Déco majeurs ont été démolis ces dernières années (l’Hôtel Reichenbach, la piscine Molitor pourtant inscrite, le bassin des carènes des frères Perret...).
Elle inclura aussi un volet « circulation des œuvres ». Nous sommes en train d’analyser le rapport demandé à ce sujet par la ministre à Alain Seban et nous en parlerons très bientôt. Un seul mot nous vient à l’esprit : consternant.

Enfin, la ministre a abordé la question des églises que l’on détruit. D’abord pour dire qu’il n’était pas question de créer un étage de protection supplémentaire, feignant ainsi d’ignorer (ou ignorant vraiment, ce qui est finalement plus probable) que personne n’a demandé cela mais que les bâtiments récemment démolis, notamment l’église de Gesté et Saint-Jacques d’Abbeville méritaient amplement au moins une inscription monument historique. Elle a déclaré à ce sujet que la protection de ce patrimoine local devrait être inclus dans les documents d’urbanisme, notamment les PLU. Penser une seule seconde que les maires à l’initiative de l’élaboration de ces documents y incluraient les édifices qu’ils veulent détruire est ridicule. Imaginer que des PLU vont sauver les églises actuellement menacées par les élus ne l’est pas moins. Le dédain du ministère de la Culture pour ces églises menacées dont beaucoup méritent d’être conservées (bien au delà de la sous-protection actuelle) est désolant.

Bref, on le voit, cette conférence de presse a soulevé plus de questions qu’elle n’en a résolues, et s’est révélée sous bien des points très inquiétante. Nous n’en avons donné qu’un aperçu et approfondirons tous ces sujets dans des articles à venir.


Didier Rykner, samedi 14 septembre 2013





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