Barbouillage d’un chemin de croix : en tirera-t-on les leçons ?

Résumons l’affaire. D’abord parue dans La Voix de la Haute-Marne, un reportage de France 3 Grand-Est (voir le tweet ci-dessous, et lire aussi ici) a enfoncé le clou : un chemin de croix a été retrouvé dans une église de Haute-Marne, à Chatonrupt-Sommermont, et sa « restauration » se termine grâce à un bénévole amateur. Les images sont effrayantes (ill. 1 à 4) : la majeure partie des tableaux a été entièrement repeinte avec des couleurs psychédéliques. Tout le monde se félicite : les journalistes, le « restaurateur », un peintre amateur, le maire du village, sans voir que les tableaux « restaurés » sont désormais massacrés.



L’histoire est édifiante, peut-être encore davantage sur le principe et sur la manière dont elle a été traitée par les médias que sur l’atteinte patrimoniale subie. Si les qualités artistiques du chemin de croix, vu les photographies, semblaient limitées, il avait au moins un intérêt historique, d’autant qu’il s’agit de la donation d’un maître de forge [1]. D’ailleurs, l’histoire de l’art n’est pas faite que de chefs-d’œuvre, sinon elle serait très ennuyeuse. Le patrimoine, ce sont aussi ces œuvres mineures qui ornent nos églises et qui leur donnent le charme que n’auront jamais les temples protestants quasiment privés d’objets. Et cette mésaventure - qui est beaucoup plus fréquente qu’on ne pourrait le penser - aurait pu tout aussi bien concerner une œuvre importante du point de vue historique ou artistique. Dans le journal, on l’expédie d’une simple phrase : « il n’a aucune valeur commerciale ». Car c’est bien connu, le patrimoine de nos églises se mesure au prix qu’il coûte. Et au prix de la « restauration » sans doute. Là encore, on s’extasie : le « restaurateur » travaille bénévolement, la commune ne dépense que 40 € par tableau. Une véritable gifle pour les restaurateurs professionnels : détruire un tableau en prétendant que le restaurer pourrait ne coûter que 40 €…


1. France, vers 1860 ?
Jésus meurt sur la Croix, XIIe station
Avant d’avoir été repeint
Huile sur toile
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Brice
Photo : Patrick Quercy
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2. France, vers 1860 ?
Jésus meurt sur la Croix, XIIe station
Après avoir été repeint
Huile sur toile
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Brice
Photo : Patrick Quercy
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Cette affaire est significative aussi de la perte totale par nos contemporains de la compréhension de ce qu’est une œuvre et de ce qu’est une restauration. Car France 3 Région Grand-Est et La Voix de la Haute-Marne s’en réjouissent, ne comprenant absolument pas qu’il y a un gros problème, parlant de « restauration » pour ce qui est en réalité du vandalisme. Le maire du village est heureux car il croit que le chemin de croix est sauvé. Nous avons pu le contacter et constater que celui-ci est de parfaite bonne foi. « Je suis maire depuis trente ans et je ne savais pas ». Il ne savait pas en effet que les œuvres de l’église, si elles appartiennent à la commune, sont néanmoins inaliénables et imprescriptibles. Il nous a avoué que les tableaux, retrouvés dans les combles de l’église sous une couche de fiente de pigeons, auraient pu finir à la déchetterie ! Le « restaurateur », lui aussi certainement de bonne volonté [2] est tout content : il passe à la télévision, il est encouragé, il aurait donc très probablement continué ailleurs son œuvre si la divulgation de l’histoire grâce à Twitter n’avait alerté les responsables de ce qui était en train de se passer. Nul doute, si on l’avait laissé faire, qu’il aurait fini par détruire un vrai chef-d’œuvre. Bref, l’absence d’enseignement en histoire de l’art à l’école, l’absence de culture artistique, historique et juridique de nos contemporains, y compris des élus, aboutit à ce paradoxe ultime : on prétend sauver le patrimoine alors qu’on le détruit.


3. France, vers 1860 ?
Jésus est détaché de la Croix, XIIIe station
Après avoir été repeint
Huile sur toile
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Brice
Photo : Patrick Quercy
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4. France, vers 1860 ?
Jésus est détaché de la Croix, XIIIe station
Après avoir été repeint
Huile sur toile
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Brice
Photo : Patrick Quercy
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Peut-on imaginer désormais une vraie restauration, sans doute possible mais qui cette fois ne coûtera pas 40 € par œuvre d’autant qu’il faudra d’abord enlever l’intégralité des ajouts du barbouilleur ? À vrai dire, il serait souhaitable qu’effectivement ces toiles soient vraiment restaurées. Le ministère de la Culture s’honorerait à prendre en charge cette remise en état du chemin de croix, non pour sa valeur artistique - à vrai dire une inscription n’était sans doute même pas justifiée - mais afin de faire la plus large publicité possible à ce cas d’école pour que cela ne se reproduise plus.


5. France, première moitié du XIXe siècle
Poutre de gloire
Fer forgé, bois (?) - 300 x 490 cm
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Brice
Photo : Conservation de Haute-Marne
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6. France, première moitié du XVIIIe siècle
Retable du maître-autel
Calcaire - 500 x 545 cm
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Brice
Photo : Conservation de Haute-Marne
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7. France, premier quart du XVIe siècle
Sainte Barbe
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Brice
Calcaire (polychromie probablement moderne - 108 x 35 cm
Photo : Conservation de Haute-Marne
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Le ministère devrait aussi en tirer les leçons : d’une part, est-il normal que les œuvres des églises non protégées monument historique puissent être ainsi restaurées sans que la DRAC soit au moins informée et puisse ainsi exercer son contrôle ? Car celles-ci sont innombrables : la consultation de la base de données du patrimoine de la Haute-Marne [3] répertorie en effet de nombreux objets importants dans les deux églises de la commune (mais pas le chemin de croix, qui n’avait pas été vu dans les combles de l’église Saint-Brice) qui ne sont ni inscrits ni classés et qui pourtant mériteraient au moins l’inscription, tant à l’l’église Saint-Brice (ill. 5 à 7) qu’à église Saint-Maurice (ill. 8 à 11). Aucun de ces objets ne devrait être restauré par quelqu’un d’autre qu’un professionnel.

Est-il normal que seules les restaurations des objets classés dussent faire l’objet d’une autorisation de la DRAC, celle des objets inscrits devant seulement donner lieu à une information deux mois avant les travaux du conservateur des antiquités et objets d’art (CAOA) ?
Une telle affaire devrait inciter à revoir le code du patrimoine mais aussi la manière dont le ministère informe les maires et les curés :

8. France, première moitié du XIXe siècle
Vierge à l’enfant (bâton de procession)
Bois peint et doré - 55 x 46 cm
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Maurice
Photo : Conservation de Haute-Marne
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- les restaurations sur objets inscrits devraient, comme celles sur les objets classés, faire l’objet d’une autorisation de la DRAC,
- les restaurations des œuvres non protégées devraient faire l’objet d’un signalement au moins deux mois avant le début à la DRAC, ce qui permettrait de s’interroger sur leur intérêt, et éventuellement sur leur protection.
- la direction des Patrimoines devrait avoir avec toutes les DRAC une politique concertée et systématique d’information et de formation régulière des curés et des maires sur le patrimoine de leurs églises et la nécessité de le confier à des professionnels reconnus, sous le contrôle des DRAC ; on pourrait même espérer que régulièrement le ministre de la Culture aborde cette question (dont aucun, à notre connaissance, n’a jamais parlé). La connaissance et l’information sont les meilleurs remparts contre cet obscurantisme.


9. France, XVIIe siècle
L’Adoration des Mages
Huile sur toile - 197 x 136 cm
Chatonrupt-Sommermont, église Saint-Maurice
Photo : Conservation de Haute-Marne
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Remarquons que la DRAC Grand-Est, aussitôt avertie, a été très réactive puisqu’elle a contacté la mairie pour interrompre l’opération. Dans sa bonne foi certaine, le maire - qui a fait carrière dans la police municipale et est très à cheval sur la légalité - n’a d’ailleurs violé aucune loi en faisant repeindre ces tableaux par un barbouilleur, puisqu’ils n’étaient pas protégés [4] ! Mais des œuvres inscrites ou classées auraient pu tout autant faire l’objet d’un tel traitement : le maire nous a avoué ne pas savoir que plusieurs sculptures dans l’une de ses deux églises étaient classées monument historique : un calvaire du XVIe siècle, et un Saint Maurice du XVIIe. Nous ne comprenons d’ailleurs pas pourquoi le Saint Roch de cette église, de même facture, de même taille [5], de même époque, manifestement le pendant du Saint Maurice, n’est pas protégé.


10. France, XVIIe siècle
Saint Roch (ni classé, ni inscrit)
Calcaire - 100 x 35 cm
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Maurice
Photo : Conservation de Haute-Marne
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11. France, XVIIe siècle
Saint Maurice (classé)
Calcaire - 100 x 35 cm
Chatonrupt-Sommermont,
église Saint-Maurice
Photo : Conservation de Haute-Marne
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Résumons : tout est légal ici, la DRAC ne peut être tenue responsable d’une affaire qu’elle ignorait absolument, le maire et le « restaurateur » croyaient bien faire… Et pourtant, onze tableaux d’un chemin de croix ont été vandalisés. Si le ministère de la Culture n’est objectivement responsable de rien, il faudrait qu’il réagisse de manière forte, à un niveau autre que local, pour s’assurer que des affaires de ce type, qui ne sont pas rares, ne soient plus possibles [6]. Une action via l’association des maires de France serait à mener. Nous comptons nous rapprocher de son président, David Lisnard, dont nous connaissons l’intérêt pour le patrimoine, afin de savoir si et comment celle-ci pourrait être mise en place.

Didier Rykner

Notes

[1Rappelons que nous avons publié récemment un article de Thierry Zimmer parlant de la redécouverte d’un chemin de croix dû au peintre Alphonse Le Hénaff

[2Nous n’avons pas réussi à le joindre avant la parution de cet article.

[3Une excellente base que nous ignorions et que nous avons découverte à cette occasion.

[4Ce ne serait en revanche pas le cas s’il les avait jetés.

[5Il s’agit bien sûr d’un Saint Roch et non d’un Saint Jean-Baptiste comme nous l’a signalé M. Babey (modification faite le 30/3/22). Nous avons repris trop vite l’identification de la base de la Haute-Marne, à l’évidence erronée. Les dimensions de ce « Saint Jean-Baptiste » données par la base - hauteur : 95 cm, largeur : 255 cm - sont également fausses.

[6On rêve d’une ministre qui interviendrait publiquement à la télévision pour répondre à ce reportage et dire que cette initiative, qui risque de donner des idées à d’autres, est un non sens.

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