Art Nouveau & Design, 1830-1958. Les arts décoratifs de 1830 à l’Expo 58


Bruxelles, Musées royaux d’Art et d’histoire, 25 mai - 31 décembre 2005.

1. Entrée de l’exposition

A l’occasion du 175e anniversaire de la Belgique, de nombreuses expositions sont organisées dans tout le royaume et tout particulièrement à Bruxelles ; si les Musées royaux des Beaux-arts se consacrent à une présentation assez discutable et quelque peu limitée du « romantisme belge » (voir article), c’est à l’Art nouveau que revient la palme de l’événement le plus intéressant. Il ne nous est pas possible d’en étudier toutes les manifestations mais il faut saluer l’excellente organisation globale de cette thématique avec un vaste programme intégrant les musées et expositions temporaires (dont l’exposition sur les Façades Art nouveau au Musée de La Loge), l’architecture et les lieux vivants (500 édifices) qui témoignent de la splendeur du Bruxelles Art Nouveau miraculeusement conservé dans cette ville si souvent saccagée sur le plan urbanistique.

Les Musées royaux d’Art et d’Histoire, logés dans le palais du Cinquantenaire, accueillent l’exposition phare de ce dispositif en y intégrant nombre de pièces de leurs collections peu connues du public étranger et pourtant considérables (350.000 objets). Par la séquence chronologique retenue, il s’agit de défendre, à juste titre, la créativité des artisans et créateurs belges du point de vue du « décor » depuis la fondation du pays jusqu’à l’Exposition universelle de 1958 (et au-delà puisque des objets de designers actuels sont présentés au terme du parcours). Une succession de sièges suspendus permet dès la salle introductive de l’exposition de visualiser ce panorama transhistorique depuis la chaise « Dürer » de Charles Albert (1870) jusqu’aux création de l’époque Art nouveau et Art déco et, plus loin, aux modèles des années 1940-1950 (ill.1). On postule donc pour une continuité et une logique décorative proprement belge, ce qui est peut-être toutefois un peu excessif.


2. Charle-Albert
Fauteuil Dagobert, Vers 1880-1890
Chêne
Château de Gaasbeek, Gaasbeek
© Musées Royaux d’Art et
d’Histoire, Bruxelles

3. Ensemble de mobilier et objets
néo-gothiques de diverses prove-
nance dont le château de Gaasbeek.


Une première partie de l’exposition s’attache au XIXe siècle avant l’Art nouveau. On y évoque l’époque romantique, celle du début du règne de Léopold Ier, mais surtout l’éclosion de styles néo-renaissance flamande et néo-gothique, parfois compliqués d’influences régionales, et qui se poursuivront jusque dans les années 1880. Ces deux esthétiques s’inscrivent dans un processus de construction identitaire du nouvel état belge, fondé sur une revisitation idéalisée du passé. Une tendance éclectique cohabite d’ailleurs avec ces styles. Des ensembles mobiliers ainsi que de nombreux objets permettent de saisir la richesse de la production qui correspond aussi à l’industrialisation du pays et à sa prospérité. Une projection vidéo et l’indispensable consultation du catalogue permettent de situer objets et mobilier dans des lieux significatifs dont les décors complètent l‘appréhension. C’est le cas des meubles produits par Charles Albert pour le château de Gaasbeek entre 1870 et 1880 (ill.2 et 3) et ceux du baron de Bethune, influencé par l’anglais Pugin, pour l’abbaye de Maredsous.


4. Ensemble de mobilier de Gustave Serrurier-Bovy

5. Gustave Serrurier-Bovy
Coiffeuse de chambre à coucher modèle Silex, vers 1904
Bouleau, fer et verre mercurisé
Musées royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles
© Musées Royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles


6. Estrade présentant plusieurs meubles de
Victor Horta parmi lesquels le bureau.

Cette présentation a le mérite de suggérer les sources industrielles et stylistiques de l’Art nouveau qui demeure évidemment le « clou » et la partie centrale de l’exposition. Le plan du parcours, d’une clarté éloquente, s’arrête essentiellement aux personnalités fortes du mouvement. Un bel ensemble de mobilier de Serrurier-Bovy, qu’accompagnent des échantillons de tissus, inaugure cette section (ill. 4 et 5) ; on y voit confirmée l’influence nette de l’Ecole de Glasgow et des productions Liberty que Serrurier-Bovy avait présentées dès 1884 dans son magasin de Liège. De très beaux meubles d’Horta viennent ensuite, parmi lesquels le bureau (ill. 6), tandis que l’on peut admirer plusieurs exemples de papiers peints dus à Walter Crane. La présentation successive d’ensembles importants des plus grands maîtres de l’Art nouveau belge a le grand mérite de révéler, au-delà d’une image unique et réductrice de ce « style », la singularité de chaque artiste : choix des matériaux, vision d’ensemble et tout simplement conception de la ligne diffèrent sensiblement. Avec Henry Van de Velde, par exemple, la recherche de la structure s’éloigne d’un certain goût sinueux et ornemental propre à Horta. Le salon et le célèbre candélabre impressionnent par leur construction rigoureuse (ill. 7 et 8).


7. Henry van de Velde (1863-1957)
Ensemble de salon, vers 1897-1898
Padouk et tissu (nouveau garnissage)
Collection J.-M. Pochet, Bruxelles
© Musées Royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles

Henry van de Velde (1863-1957)
Candélabre, vers 1898-1899
Argent
Musées royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles
© Musées Royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles


9. Henry van de Velde (1863-1957)
Berceau pour le fils de Karl Ernst, 1900
Musée de Hagen

C’est aussi le cas du mobilier pour la chambre « von Münchausen » de Weimar auquel est associé le très beau berceau dessiné pour Karl Ernst (ill. 9). Des céramiques d’Arthur Craco, des terres cuites vernissées de Coppens et des panneaux en terre cuite de Finch ainsi que les grands panneaux brodés d’Isidore et Hélène De Rudder montrent l’étendue des recherches décoratives qui accompagnaient le mobilier fonctionnel proprement dit. Les objets précieux de Philippe Wolfers, alliant ivoire et argent, rappellent le caractère luxueux d’une production souvent destinée à une clientèle élitiste en dépit des théories sociales de la plupart des concepteurs de l’Art nouveau ; une vitrine réunit à ce titre le coffret La Parure, deux vases en ivoire et bronze et le spectaculaire groupe Civilisation et barbarie1 (toutes pièces appartenant aux Musées royaux d’Art et d’Histoire) (ill.10). Le « deuxième souffle » de l’Art nouveau belge est représenté par un ensemble d’Oscar Van de Voorde, influencé par l’esthétique autrichienne et que l’on peut juger un peu massif tandis qu’est évoqué l’apogée de la tendance Art nouveau avec l’exposition internationale de Bruxelles en 1897 et son pavillon du Congo à Tervueren : Serrurier-Bovy, Georges Hobé, Paul Hankar et Van de Velde sont réunis et nombre de pièces rappellent que l’on qualifia un temps leur travail de « style Congo ».

Au-delà des spécificités des artistes, la démonstration confirme combien l’Art nouveau belge allie observation de la nature, recherche dynamique et travail essentiel de la ligne, échappant toujours à l’anecdote ou à ces formes affaiblies qui, à travers des sous-produits, ont longtemps nui à la pérennité de cette esthétique.


10. Vitrine présentant plusieurs pièces de Philippe Wolfers :
le coffret La Parure, deux vases en ivoire et argent et le
groupe Civilisation et barbarie
Bruxelles, Musées royaux d’Art et d’Histoire

11. Alfred Hendrickx,
Fauteuil S3 et table pour l’aéroport de Bruxelles, 1958
Col. Galerie Michael Marcy, Anvers.


Nous ne détaillerons pas intégralement l’exposition parce qu’elle excède de beaucoup les limites chronologiques que s’est donnée La Tribune de l’art ; néanmoins, il n’est pas interdit d’évoquer les questions que pose sa dernière section. Si les années 1920-1930 et l’Art déco s’inscrivent dans une certaine continuité avec l’époque précédente (on y retrouve par exemple Philippe Wolfers), l’importante partie consacrée aux années 1940-1950, livrée au regard à la suite des salles Art nouveau, laisse un sentiment mitigé. Certes, le discours obligé rappelle combien cette évolution peut être identifiée avec un modernisme plein d’épurement, de simplicité et de fonctionnalité. Disons qu’après les extraordinaires meubles d’Horta et de Van de Velde, on a plutôt l’impression d’un appauvrissement (formes, technique et matériaux) tandis que l’aspect fonctionnel (qui était aussi un des principes essentiels de l’Art nouveau) nous échappe parfois devant tel siège inconfortable ou telle structure alambiquée : la modernité vient bien souvent se loger dans une recherche assez gratuite et le « meuble » qui clôt l’exposition (œuvre d’un créateur actuel parmi les dix qui se succèderont durant toute la durée de l’événement) ne parvient pas à divulguer sa fonction, ni son sens d’utilisation… La table et le fauteuil « S 3 »créés par Alfred Hendrickx pour l’aéroport de Bruxelles en 1958, judicieusement disposés devant une photographie d’époque (ill. 11), nous invitent certes au décollage mais, n’en déplaise à ceux qui nous reprocheront peut-être une certaine nostalgie, c’est plutôt à un voyage dans le temps que ces meubles en formica, tissus et métal nous pousseraient ! Et l’on se hâte de repartir vers les salles précédentes admirer Van de Velde (mort en 1957 !), Horta et Serrurier-Bovy.

L’exposition, dont il faut souligner la qualité de la scénographie et la multiplicité des domaines représentés (céramique, orfèvrerie, textiles etc.), bénéficie d’un remarquable catalogue absolument complémentaire de la visite et dont les essais (malheureusement sans notices d’objets) font véritablement le tour de la question.

IMG/jpg/Couverture_Art_nouveau.jpgCatalogue Art nouveau & design, les arts décoratifs de 1830 à l’Expo 58. Sous la direction de Claire Leblanc, contributions de Werner Adriaenssens, Françoise Aubry, Geert Bekaert, Anna Bergmans, Thomas Coomans, Virginie Devillez, Fredie Floré, Mil de Kooning, Denis Laurent, Jan De Maeyer, Linda Van Santvoort, Iwan Strauven, Jos Vandenbreeden, Editions Racine, 2005, 29,95 euros. ISBN : 2-87386-392-7.


Jean-David Jumeau-Lafond, jeudi 16 juin 2005


Notes

1. Civilisation et barbarie a été acquis en 2001 par la Fondation Roi Baudoin et déposé aux Musées royaux d’Art et d’Histoire. Voir le remarquable catalogue exhaustif publié sur cet objet : Philippe Wolfers, Civilisation et Barbarie, sous la direction de Dominique Allard, Bruxelles, Fondation Roi Baudoin, 2002, 2-87212-393-8.



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