
Caspar David Friedrich (1774-1840)
Chouette sur un arbre
Huile sur toile - 25,5 x 31,5 cm
Paris, Galerie Talabardon et Gautier
Photo : D. R.
Alors qu’il voyageait en Allemagne en 1834, David d’Angers rendit visite à Caspar David Friedrich dans son atelier de Dresde. Il explique dans ses carnets de voyage [1] :
« Le soir, j’ai été voir le peintre Fréderick (sic), c’est lui qui nous a ouvert la porte [...]. Il nous a introduit dans son atelier : un poêle, une petite table, un chevalet sur lequel il n’y avait rien, les murs peints en couleur verdâtre, rien d’accroché dessus - enfin, après l’en avoir bien prié, il nous a apporté plusieurs de ses ouvrages : un délicieux tableau représentant un arbre sans feuilles, une chouette sur une branche, et la lune qui joue derrière les branches, pas de terrain ; cela est d’un effet qui fait rêver. »
David d’Angers acheta ou se fit offrir par Friedrich le tableau qui l’avait tant séduit, puisque dans l’inventaire après décès du sculpteur on peut lire [2] :
« (494) Un petit tableau (Une chouette sur un arbre dépouillé par Friedrich) »
Selon Jouin, l’œuvre se trouvait toujours en 1878 chez les descendants de David [3]. Puis, on perd sa trace jusqu’à nos jours.
Le 10 février 2010, la Société de Vente Volontaire Azur Enchères Cannes, sous le marteau de Me Pichon, organisait une vente courante où se retrouvait divers objets sans grand intérêt, dont une partie était issue de successions. La vacation n’était annoncée que sur le site Internet Interenchères qui présente les objets vendus aux enchères dans les études de province.
Un lot attira l’attention de quelques-uns. Il s’agissait d’un tableau entouré d’un beau cadre doré de la première moitié du XIXe siècle, représentant un arbre sans feuilles sur lequel est perché une chouette (ill.). Le style pouvait faire penser à Caspar David Friedrich et la bibliographie sur cet artiste, qui reprend le texte des carnets de David d’Angers, permettait d’y voir l’historique prestigieux de l’œuvre estimée 80 à 100 €. Selon toute probabilité ce tableau était donc celui ayant appartenu à David d’Angers.
Vers 16 h, la vente du tableau commença. Mise à prix : 100 €, soit l’estimation haute. Dans un premier temps, les enchères montèrent de dix euros en dix euros puis, à partir de 1000 €, par tranches de cent. Il fallut un quart-d’heure montre en main pour que l’œuvre soit finalement adjugée 350 000 € à deux galeristes parisiens bien connus : Bertrand Gautier et Bertrand Talabardon. Incontestablement, un autre acheteur, sinon plusieurs, avait repéré la toile qui autrement serait peut-être partie pour 1000 ou 1500 € tant son estimation était trop basse pour un tableau en bon état, dont le cadre à lui seul valait davantage.
Le 9 mars 2010, les galeristes reçurent une assignation indiquant que le vendeur demandait l’annulation de la vente en faisant référence à l’article 1110 du Code civil pour erreur sur la substance.
L’histoire est en tous points extravagante. Il pourrait s’agir d’une redite de ce qui s’était passé notamment dans le cas des deux Poussin, celui acquis par le Louvre (affaire Saint-Arromans) et celui acquis par les frères Pardo (voir la brève du 17/8/04). Or, aussi étonnantes et à notre sens injustifiées qu’aient été les résolutions de ces deux affaires, où les acheteurs et inventeurs des tableaux avaient finalement été tenus de restituer les œuvres, nous sommes ici face à un cas de figure encore différent.
En effet, il faut constater que la description de l’objet était absolument exacte : il s’agit bien d’un tableau datant du XIXe siècle et représentant une chouette sur un arbre. Or, l’erreur sur la substance ne concerne en aucun cas le prix, mais l’objet lui-même.
Dans les affaires Poussin, le tableau était présenté sous une appellation erronée : pour le Poussin Saint-Arromans, il était question d’une « école des Carrache », ce qui était objectivement faux. Pour le Poussin Pardo, la dénomination du catalogue était : « atelier de Poussin ». Le juge a considéré que Poussin n’était pas dans son atelier, ce qui est déjà très curieux. Mais on peut cependant arguer que l’expression « atelier de » signifie que l’artiste n’y a pas mis la main, alors que ce tableau a finalement été reconnu comme peint entièrement par le maître. Ici, l’attribution n’est pas fausse : il s’agit bien d’un tableau du XIXe siècle. Seule la valeur était mal estimée. En outre, le commissaire-priseur n’avait pas fait appel à un expert (contrairement aux affaires Poussin).
Comment peut-on reprocher aux acheteurs d’avoir acquis ce tableau en vente publique uniquement grâce à leurs connaissances, en prenant tous les risques car ils n’avaient eux-même jamais vu l’œuvre (qu’ils n’ont d’ailleurs toujours pas pu voir, alors qu’en toute légalité elle leur appartient). Si ce tableau s’était avéré (ou s’avérait) n’être qu’une copie, le vendeur les rembourserait-il ? Evidemment non. Ils ne font que leur travail, un travail rendu à la fois plus facile grâce à Internet (qui seul leur a permis de connaître cette vente et cette œuvre), mais en même temps plus complexe car aujourd’hui leurs clients savent exactement combien ils ont acheté telle ou telle œuvre. Il suffit de cliquer sur Artprice ou Artnet.
Cette affaire risque de provoquer encore davantage d’insécurité juridique, qui d’ailleurs n’existe qu’en France.
Que se serait-il passé si les professionnels qui ont reconnu ce tableau ne l’avaient pas vus et que celui-ci s’était vendu quelques milliers d’euros ? Acquis par un brocanteur, il aurait pu disparaître à nouveau, peut-être définitivement. Adjugé à un marchand peu scrupuleux, il aurait sans doute été exporté immédiatement comme cela arrive hélas à beaucoup d’œuvres afin d’éviter que celles-ci ne soient revendiquées. S’il s’était vendu pour une somme dérisoire, jamais un musée français n’aurait pu un jour s’en porter acquéreur.
Dans une société ouverte comme la nôtre, ou jamais l’information n’a circulé aussi rapidement et avec tant de transparence, en grande partie grâce à Internet, il est nécessaire de garantir la sécurité juridique de ventes publiques. Les intermédiaires doivent jouer leur rôle et assurer la responsabilité des transactions qu’ils mènent. Il est du devoir du ministère de la Justice d’agir en ce sens, et celui de la Culture serait bien avisé de s’en préoccuper. Il est le garant de la protection du patrimoine. Grâce à Bertrand Talabardon et à Bertrand Gautier, un élément important de celui-ci fait une entrée fracassante sur le devant de la scène et il y a tout lieu de parier qu’un classement trésor national lui permettra un jour d’entrer dans un musée français. Il est temps que la jurisprudence mais aussi la loi clarifient le fonctionnement du marché de l’art faute de quoi la fuite des chefs-d’œuvre se poursuivra.
