
Lucas Cranach (1472-1553)
Les Trois Grâces, 1531
Huile sur panneau - 37 x 24,2 cm
Collection particulière
Photo : Musée du Louvre
16/7/10 – Appel au mécénat – Paris, Musée du Louvre – Suite à son refus d’exportation par arrêté paru dans le Journal Officiel du 13 juillet 2009, un tableau de Lucas Cranach représentant Les Trois Grâces a été peu après classé trésor national (Journal Officiel du 23 juillet 2009). Le Louvre souhaite acquérir cette œuvre et, à cet effet, lance un appel au mécénat.
Au sein de la production pléthorique de l’atelier de l’artiste, il n’est pas toujours évident de discerner la main du maître de celle de ses assistants, au premier chef son fils, Lucas Cranach le Jeune. La grande qualité d’exécution des Trois Grâces, que l’on voit même sur la reproduction photographique, permet d’attribuer assurément le tableau à Cranach lui-même. Des traits stylistiques tels que la minceur de la chevelure, les yeux allongés et les mentons arrondis confortent cette opinion. De plus, l’œuvre est datée (1531), et porte le monogramme bien reconnaissable [1] : un dragon ailé tenant un anneau, les armes que lui octroya Frédéric le Sage en 1508. Le site du musée indique que l’œuvre jouit d’un excellent état de conservation ; on remarque seulement quelques craquelures, Cranach ayant l’habitude de peindre sur bois. L’historique connu des Trois Grâces ne semble pas remonter au-delà de 1932, date où le panneau est mentionné dans la collection Seligmann à Paris.
Les collections publiques françaises abritent plusieurs tableaux importants de Lucas Cranach, notamment La Mélancolie (signé et daté 1532, Colmar, Musée d’Unterlinden :) et La Nymphe à la source (vers 1537, Besançon, Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie). Le Louvre lui-même possède déjà un fonds estimable de tableaux de l’artiste, essentiellement des portraits (Jean Frédéric le Magnanime) et des sujets mythologiques (L’Âge d’argent, Vénus debout dans un paysage). Les Trois Grâces appartient à cette dernière catégorie, abondamment développée par Cranach et son atelier dès la fin des années 1500 [2], le maître ayant été fort considéré pour son érudition antiquaire. De nombreux musées exposent quelques versions de Vénus et Amour, Le Jugement de Pâris ou Lucrèce, thèmes traités avec un érotisme ambigu et une liberté de la forme propres à Cranach. Or, et ce n’est pas là un des moindres intérêts du tableau convoité par le Louvre, on ne connaît à l’heure actuelle que trois panneaux probablement autographes ayant pour sujet Les Trois Grâces : outre notre œuvre, une version légèrement postérieure [3], provenant de la collection de Sir Herbert Cook à Richmond (Angleterre), est aujourd’hui au Nelson-Atkins Museum de Kansas City. Quant à la dernière version, conservée dans la collection Law à Cambridge, elle fait l’objet de débats car, selon certains spécialistes, il ne s’agirait pas des trois Grâces mais des déesses présentes au Jugement de Pâris . Bien que ces trois tableaux présentent les personnages sur un fond sombre, ils diffèrent sensiblement par la pose et les accessoires des femmes.
Le trois Grâces connurent un grand engouement auprès des humanistes de la Renaissance, notamment dans les milieux néo-platoniciens florentins : en témoignent la médaille de Pic de la Mirandole fondue par Niccolo Fiorentino (British Museum) ou encore le tableau de Raphaël au musée Condé à Chantilly. Tous deux dérivent du fameux antique de la Libreria Piccolomini au Duomo de Sienne, et constituent une triple incarnation de la beauté, l’amour et la volupté. Si Cranach entreprend lui aussi une variation sur les attitudes, il diffère de ses homologues italiens par le canon encore gothique de ses nus (petite poitrine haut placée, bassin large, ventre rond). De même, ses Grâces ne symbolisent pas l’harmonie, bien au contraire ; le regard aguicheur des jeunes femmes a valeur d’avertissement contre la luxure, à l’instar d’autres nudités païennes peintes par l’artiste [4]. Autre trait propre à Cranach : l’intégration d’éléments contemporains dans un sujet antique, en l’occurrence d’épais colliers et un grand chapeau à plumes. On retrouve ainsi de tels accessoires dans une Vénus et l’Amour (Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts) , peinte la même année que Les Trois Grâces.
Cranach connaîtra bientôt une autre actualité en France, puisque lui sera consacrée une exposition monographique au Musée du Luxembourg à Paris, première manifestation du musée qui rouvrira ses portes début 2011 sous la gestion de la RMN.
