Amours, vices et vertus


Beauvais, Galerie nationale de la Tapisserie, du 30 mai au 16 août 2015.

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1. Le Monde mis en balance (détail)
Bruxelles, vers 1525-1530
Laine et soie - 390 x 345 cm
Paris, Musée des Arts décoratifs

Elle fait preuve d’un certain flegme, l’allégorie du Blasphème, pendant que la Justice lui arrache la langue avec une pince (ill. 1). Malgré les efforts de la Dévotion, de l’Humilité ou de la Chasteté pour lutter contre les vices, la Fol Outrecuidance frappe le Monde avec un marteau, l’Appétit désordonné trinque avec Friandise, le Fol amour caresse la jeunesse, l’Obstination traîne avec le Cœur déloyal et la Jactance n’est jamais très loin. Toutes ces allégories, identifiées par leur nom sur leur vêtement, peuplent trois tapisseries issues d’une même tenture qui fut sans doute réalisée vers 1520-1530 à Bruxelles et qui proviendrait du château de Landifer. Le sujet est précisé en vers dans la partie supérieure de chacune d’elles : l’une illustre Le Monde mis en balance, l’autre Le Triomphe de la Vanité, et sur la troisième Le Monde ne tient qu’à un fil (ill. 2)... Plus rassurante, une quatrième, conservée à l’Institute of Arts de Minneapolis représente Le Vaisseau des Vertus. L’auteur de la série a probablement puisé son inspiration dans le De Spectaculis de Tertullien et la La Psychomachie (combat pour l’âme) du poète chrétien Prudence (VIe siècle).

Ces trois œuvres spectaculaires, et bien sûr édifiantes, trônent actuellement à la Galerie nationale de la tapisserie de Beauvais qui s’attarde le temps d’une exposition sur les liens amoureux tissés par les vices ou par les vertus, et plus prosaïquement par les lissiers, à travers une vingtaine de tapisseries et papiers peints du XVIe au XIXe siècle, prêtés par le Musée des Arts décoratifs de Paris et confrontés à des œuvres d’art contemporaines judicieusement choisies, dans des sections thématiques telles que « délices et turpitudes », « engagement et possession », « naissance, mort et résurrection », bref, les vertiges de l’amour, les je t’aime, moi non plus et réciproquement. Le sujet est accrocheur et l’exposition n’est finalement qu’un florilège d’œuvres retenues pour leur iconographie ; elle n’aborde pas l’histoire de la tapisserie, les techniques ni les styles, et aucune publication – si ce n’est un fascicule distribué aux visiteurs - n’accompagne le propos. Elle est cependant l’occasion de voir de très belles pièces.


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2. Vue de l’exposition
Tenture du Monde :
Le Monde ne tient qu’à un fil, Le Triomphe de la Vanité,
Le Monde mis en balance
Bruxelles, vers 1520-1530
Laine et soie - environ 390 x 345 cm
Photo : Ville de Beauvais / Pascal Bruandet
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3. Vue de l’exposition
Au premier plan : L’Amour sacré
Au second plan : L’Amour profane
France, atelier de la Marche ? vers 1525
Laine - 253 x 281 cm et 274 x 239 cm
Photo : Ville de Beauvais / Pascal Bruandet

Deux œuvres en pendants ouvrent le parcours sur L’Amour sacré et L’Amour profane (ill. 3), le premier incarné par un homme, le second par une femme, évidemment, dont les postures identiques ne font que souligner leurs différences : l’homme tend le bras vers le Christ, la femme vers l’Amour aveugle ; lui a le pied coincé dans un travail (instrument pour ferrer les chevaux), ce qu’une citation du psaume XXV explique : « j’ai toujours les yeux sur le Seigneur car il dégage mes pieds du filet  » ; elle, a le pied libre car «  l’amour se nourrit du luxe, de l’oisiveté parmi les joies venues des biens de la fortunes  ». Les nombreux phylactères expliquent chaque image tout en participant à son effet décoratif.
La morale chrétienne disparaît dans les tapisseries ornées de grotesques sur fond jaune, issues d’une tenture réalisée en 1572 par Benedetto di Michele Squilli, lissier de Florence, d’après les cartons de Domenico d’Antinio Buti et de Johannes Stradanus. Au centre, une femme nue sous une treille tient des grappes de vigne, elle est entourée d’une multitudes de personnages, sirènes, pélicans, singes, êtres hybrides, cavaliers, oiseaux, dispersées rigoureusement entre des guirlandes.
Le contraste est grand avec les trois pièces narratives présentées dans la salle voisine, issues de la tenture inspirée de La Jérusalem délivrée du Tasse et tissée vers 1645-1660 à partir des cartons de Michel Ier Corneille par la manufacture de Raphaël de La Planche (ill. 4) : les tapisseries racontent comment Tancrède rencontre Clorinde, rend à Herminie la liberté et baptise Clorinde.


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4. Tancrède rend à Herminie la liberté
France, vers 1645-1660
Manufacture de Raphaël de La Planche
Cartonnier : Michel Ier Corneille (vers 1606-1664)
Laine et soie - 348 x 455 cm
Paris, Musée des Arts décoratifs
Photo : Jean Tholance
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5. Vue de l’exposition
Section des papiers peints
Photo : Ville de Beauvais / Pascal Bruandet

La section consacrée au papier peint (ill. 5) est intéressante et aurait mérité d’être développée. Cette production connaît un âge d’or au XIXe siècle : en camaïeu ou polychrome, le papier peint peut orner les dessus de porte, les devants et les dessus de cheminées, les paravents ou les trumeaux pour compléter le décor d’une pièce. Ainsi la Séduction est suivie de la Réparation, deux papiers réalisés par la manufacture de la Veuve Mader en 1830-1838 ; L’Amour navigateur et L’Amour messager sont dus à la manufacture Dufour & Leroy en 1826-1827, tandis que Le Sommeil de Psyché est un camée qui va de paire avec Sapho et Phaon. Était-il indispensable de présenter ces œuvres sur un papier peint contemporain détaillant le kâmasûtra par une multitude de dessins miniatures sur fond jaune ? Il a été en tous les cas spécialement conçu pour l’exposition par Fariba Hajamadi et recouvre intégralement les murs de la section, soit 150 m2, précise le cartel...


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6. Papier peint panoramique en grisaille
Les Métamorphoses d’Ovide
France vers 1790-1800
Jean-Gabriel Charvet dessinateur (1750-1829)
Paris, Musée des Arts décoratifs
Photo : Jean Tholance
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7. Vue de l’exposition
Papier peint panoramique en grisaille
Les Métamorphoses d’Ovide
France vers 1790-1800
Photo bbsg

Le parcours s’achève par un très bel ensemble en grisaille de la fin du XVIIIe siècle, époque où apparaissent en France des papiers peints de paysages historiés, que l’on appelle des papiers peints panoramiques. Les motifs ne se répètent pas, chaque lé présente une scène différente, mais dans un cadre similaire à celui du voisin, afin d’assurer une continuité tout autour de la pièce, jusqu’au dernier lé qui se raccorde au premier. Beauvais présente l’un des plus anciens (ill. 6 et 7), composé de trente lés imprimés en grisaille, en sépia ou camaïeu vert (tous ne sont pas exposés) qui racontent les Métamorphoses d’Ovide. Chacun représente un épisode, passionné ou sanglant, dont le titre est imprimé dans un cartouche au bas du paysage : Pyrame et Thisbé, Cadmus tuant le dragon, Actéon dévoré, Thésée tuant le Minotaure, Eurydice blessée, Déjanire enlevée, Pluton amoureux, Narcisse en fleur… et l’on termine ainsi par l’amour de soi ; vice ou vertu ?

Commissaires : Monique Blanc, Véronique de La Hougue, Françoise-Claire Prodhon, Gaïdig Lemarié.

Informations pratiques : Galerie nationale de la Tapisserie, 22 rue Saint-Pierre 60000 Beauvais. Tél : +33 (0)3 44 15 67 00. Ouvert du mardi au vendredi de 12 h à 18 h, le samedi et dimanche de 10h à 18h.

Site du musée.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 7 juillet 2015





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