L’une est en blanc et s’appelait Joanna Hifferman, l’autre en noir et se nommait Virginie Gautreau. Whistler a peint la première en 1862 (ill. 1), Sargent la seconde vingt ans plus tard (ill. 1). L’exposition Americans in Paris les réunit comme elle rapproche les deux maîtres de la peinture américaine de la fin du XIXe siècle à travers un parcours qui les mêle à leurs contemporains. En ce temps-là, la capitale française était « the place to be », à la fois un lieu de formation et un espace de consécration. De liberté conquise aussi sur les servitudes et les frustrations qu’on laissait au pays en partant. « We’ll always have Paris ». Le mot est célèbre, qui réveille en chacun de nous le beau film de Michael Curtiz. Casablanca, en 1942, fixait à jamais cette nostalgie des Américains pour cette seconde patrie, celle du cœur... Combien de films ont brodé depuis sur cette fascination avec sentimentalisme et humour parfois. Mais les Français savent moins que, dès le Second Empire, les peintres ont ouvert la voie au cinéma. L’imaginaire de la ville providentielle s’est d’abord constitué sur la toile.

1. James Abbott
McNeill Whistler (1834-1903)
Symphonie en
blanc n°1.
La jeune fille en blanc, 1862
Huile sur toile - 213 x 107,9 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : National Gallery of Art
Image 2005 Board of Trustees

2. John Singer Sargent (1856-1925)
Madame X
(Madame Pierre Gautreau, 1883-1884
Huile sur toile - 208,6 x 109,9 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : Metropolitan Museum of Art
La vieille Europe, alors en pleine mutation industrielle, attirait à elle les enfants du Nouveau monde et parmi eux beaucoup d’artistes, des hommes et surtout des femmes. Ces héroïnes, comme sorties d’un roman de James ou de Wharton, étaient trop heureuses de quitter les États-Unis pour une vie moins corsetée. L’autoportrait d’Ellen Day Hale, peint à Paris en 1885 et exposé à Boston en 1887, illustre avec la crânerie nécessaire cette indépendance féminine. Cheveux courts, défi du regard et présence obsédante de la main immense qui vient vers nous, pour bousculer nos convenances. Courbet et Manet se font entendre ici, notamment dans le grand accord de bleu et de noir, l’effet japonais de la mise en page tranchante, la vision en contre-plongée, etc. Le passage d’Ellen Day Hale en France fait partie de ces destins dont l’exposition piste les traces d’un continent à l’autre. Sans doute la rencontre, comme on dit aujourd’hui, a-t-elle été inégalement fructueuse. Autour de Whistler et Sargent, Homer, Eakins et Cassatt, on a regroupé un grand nombre d’artistes plus obscurs et de tableaux secondaires.

3. Ellen Day Hale (1855-1940)
Autoportrait, 1885
Huile sur toile - 72,4 x 99 cm
Boston, Museum of Fine Arts
Photo : 2003 Museum of Fine Arts Boston

4. John Singer Sargent (1856-1925)
Portrait de Carolus-Duran, 1879
Huile sur toile - 72,4 x 99 cm
Williamston, Sterling and Francine Clark Art Institute
Photo : Sterling and Francine Clark Art Institute
Paris, on l’a dit, ce fut d’abord un lieu de formation, des ateliers, une école des Beaux-Arts, qui finit même par accueillir les femmes... La première salle évoque l’enseignement des maîtres, petits et grands, académiques ou plus modernes, auprès de qui on apprenait le métier. En 1879, Sargent signait le portrait de Carolus-Duran en pensant à Velázquez, qui leur était cher à tous les deux. Le tableau, manifeste d’un naturalisme pondéré, élégant, fit le tour du monde, New York, Boston, Londres, avant d’être exposé à Paris en 1883. De l’atelier au Salon, le chemin était plus ou moins court. La seconde salle rassemble une dizaine de peintures qui ont eu les honneurs d’une exposition publique, sinon retenu l’attention des critiques. On y voit le portrait de la mère de Whistler, que Mallarmé fit acheter par l’État en 1891, sa Dame blanche, scandale du Salon des refusés de 1863, évoqué plus haut ; il y a là aussi l’étonnante Crucifixion d’Eakins, dans l’esprit de son maître Bonnat, que le jury du Salon de 1890 rejeta comme on repousserait un cadavre répugnant... Plus séduisante, assurément, est la Jeune fille au chat de Cecilia Beaux, tableau méconnu d’Orsay qui, chat noir compris, fait songer au monde de Manet, piquant et espiègle. L’animal diabolique et sa propriétaire ont les mêmes yeux, pleins de danger.

5. Thomas Eakins (1844-1916)
Crucifixion, 1880
Huile sur toile - 243,8 x 137,2 cm
Philadelphie, Museum of Art
Photo : Philadelphia Museum of Art
Les trois espaces suivants illustrent, avec des hauts et des bas, picturalement parlant, l’intégration continue des Américains dans le tissu de l’art français et de la société parisienne. Mary Cassatt joua un rôle particulier au cœur de cette dynamique par ses activités de courtage. Médiatrice de la modernité française auprès de ses riches compatriotes, elle a laissé un corpus de tableaux, de dessins et d’estampes dont le charme doit beaucoup à Degas. Elle exposa d’ailleurs aux côtés des impressionnistes en 1880, 1881 et 1886. On peut préférer cependant à son japonisme contrôlé le néo-baroque teinté d’hispanisme d’un Sargent. On a déjà laissé deviné qu’il était à son meilleur dans le portrait de Mme Gautreau, robe échancrée, corps fuselé et nez au vent, qui scandalisa lors du Salon de 1884. Un chef-d’œuvre, au même degré que le portrait des filles d’Edward Darley Boit, influencé par les Ménines. La façon d’y faire circuler la lumière et le mystère justifie un parallèle aussi flatteur. Peu de tableaux ont su dire l’enfance lovée, préservée et inaccessible à la fois, dans l’espace des adultes. Henry James y reconnut son propre monde romanesque. Après ce moment de haute élégance, l’exposition faiblit, à proportion du médiocre intérêt que suscite l’impressionnisme américain, né souvent à Giverny même. Dans l’ultime salle, le Joueur de violoncelle d’Eakins, décoré lors de l’Exposition universelle de 1900, clôt le parcours sur une note plus heureuse. La leçon de Courbet et de ses héritiers fut plus profitable à la peinture américaine que l’émulation de Monet.
Catalogue : Kathleen Adler, Erica H. Hirshler, Barbara H. Weinberg, Americans in Paris, 1869-1900, National Gallery, Londres, 2005, 288 pages, £40 (édition reliée, ISBN : 1-8570930-1-1), £25 (édition brochée, ISBN : 1-8570930-6-2).
