Alfred Bellet du Poisat. Du romantisme à l’impressionnisme


Musée de Bourgoin-Jallieu, du 29 mars au 24 août 2014

JPEG - 95.6 ko
1. Alfred Bellet du Poisat (1823-1883)
Jeune sculpteur dans son atelier, 1865
Pastel et craie branche sur papier - 112,5 x 88,5 cm
Musée de Bourgoin-Jallieu
Photo : Musée de Bourgoin-Jallieu

On ne peut tout de même pas souhaiter aux artistes de tirer le diable par la queue ; certains pourtant, qui n’ont pas besoin de vivre de leur art, produisent peu, exposent peu et sombrent dans l’oubli. Ce fut le sort d’Alfred Bellet du Poisat, issu d’une famille relativement aisée1, qui n’a pas laissé un œuvre peint très conséquent, ni même d’écrits, de correspondances ou d’archives, et n’a pas eu de descendance directe.
À Bourgoin-Jallieu, sa ville natale, le musée ne possédait aucun de ses tableaux. Certes, les collections sont désormais consacrées à l’histoire du textile2, mais la directrice Brigitte Roboreau a réveillé sa vocation première de musée des beaux-arts et entrepris, de fil en aiguille, un travail de recherches sur Bellet du Poisat lorsqu’en 2003 un fonds d’atelier de 150 pochades, esquisses, études préparatoires lui a été proposé par une galerie parisienne. Cet ensemble était issu de la collection de Gustave Girardon, cousin du peintre, qui fut aussi son exécuteur testamentaire. Ce fut ensuite un beau pastel, Portrait de jeune sculpteur (ill. 1) qui fut acquis en 2008, suivi en 2011 d’un grand paysage de Hollande (ill. 2). Enfin La Jetée de Trouville sur mer a été achetée à une galerie de Rouen en 2014 (ill. 10).

Ces recherches aboutissent aujourd’hui à la première exposition consacrée à l’artiste depuis 18843 : le fonds berjallien est complété de prêts de musées de la Région Rhône-Alpes et de collections particulières ; un ensemble important a notamment appartenu à Félix Thiollier, photographe et éditeur, qui a peut-être rencontré le peintre par l’intermédiaire de Ravier.
Le catalogue dans lequel malheureusement les œuvres ont pour seul commentaire quelques extraits de critiques de l’époque, fait malgré tout le point sur ce peintre méconnu. Outre les essais, une chronologie rédigée retrace sa carrière et une liste détaille toutes les expositions où furent présentées ses peintures.


JPEG - 129.2 ko
2. Alfred Bellet du Poisat
Canal bordé d’arbres avec bateaux, Pays-Bas, vers 1866-1870
Huile sur toile - 113 x 164 cm
Musée de Bourgoin-Jallieu
Photo : bbsg
JPEG - 125.3 ko
3. Vue de l’exposition (1823-1883)
A gauche : Le Poète et la Musée
A droite : Les Belluaires
Photo : bbsg

Le parcours thématique dispose les tableaux par genres : d’abord les peintures d’histoire, antique et mythologique d’un côté, religieuse de l’autre, puis les scènes de genre, enfin, à l’étage, le paysage auquel il se consacra à partir des années 1865.
Né à Bourgoin, Alfred Bellet du Poisat grandit à Lyon où il fréquenta en 1839 l’atelier d’Auguste Flandrin, rentré de Rome, puis celui de Louis Lacuria. Il se rendit à Paris en 1842 : ses parents voulaient qu’il entreprenne des études de Droit, il fut reçu à l’École des Beaux-Arts. Il suivit l’enseignement de Michel Martin Drolling puis d’Hippolyte Flandrin, revint à Lyon en 1847, où il exposa au Salon de la Société des Amis des Arts, voyagea beaucoup, et finit sa vie à Paris.

L’ensemble des peintures d’histoire présentées dans la première salle étonne par le mélange des styles : Bellet du Poisat fut probablement marqué par la rigueur ingresque des Flandrin, l’esthétique néo-classique du disciple de David qu’était Drolling mais, comme le souligne Jacques Beauffet dans le catalogue, cet apprentissage ne semble pas avoir eu de conséquences réelles sur sa peinture (ill. 3).
On ne retrouve pas l’austérité mystique des peintres lyonnais dans ses toiles religieuses, ni dans Le Christ sur le lac de Génésareth à l’aspect inachevé (ill. 4), ni dans Le Calvaire (ill. 5) dont l’atmosphère dramatique est obtenue par un contraste de lumières, laissant dans la pénombre le corps mort du Christ étendu au premier plan. Judas rapportant le prix de la trahison montre quelques maladresses dans la disposition des figures, mais révèle une influence des maîtres vénitiens du XVIe, confirmant le goût de Poisat pour la couleur.
Finalement l’influence de ses maîtres semble avoir moins de poids que celle de Delacroix, qu’il admirait avant tout. On retrouve dans Les Augures un chromatisme, un groupement dynamique des figures, une atmosphère orientaliste propres au romantisme.


JPEG - 283.5 ko
3. Alfred Bellet du Poisat (1823-1883)
Le Christ prêchant sur le lac de Génésareth, vers 1862
Huile sur toile - 113 x 183 cm
Bourg-en-Bresse, Musée de Brou
Photo : Musée de Brou
JPEG - 195.1 ko
4. Vue de l’exposition
A gauche : Le Calvaire, 1870
A droite : Le Christ prêchant sur le lac de Génésareth, vers 1862
Photo : bbsg

Parmi les scènes de genre, le contraste est grand entre Le Marchand d’oiseau (1854) - présenté par un critique « dans la tradition de Véronèse » avec son « atmosphère fraiche et bleue »4, et Les Trois Bohémiens, toile inspirée d’une ballade de Nikolaus Lenau (ill. 6), aux couleurs sombres, au ciel agité, dans laquelle on « trouve tous les beaux défauts de la peinture romantique. »5, le thème de l’œuvre y compris.

JPEG - 80.7 ko
5. Alfred Bellet du Poisat (1823-1883)
Les Trois Bohémiens, 1857
Huile sur toile - 208,5 x 251 cm
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenoble

Les commissaires de l’exposition ont pris soin de confronter les tableaux avec leurs esquisses à l’huile, quand c’était possible, révélant ainsi la manière de travailler du peintre, qui s’attaque directement à la couleur, sans passer par la ligne. On connaît en effet très peu de dessins de Bellet qui aime définir l’effet général d’un tableau en quelques coups de pinceaux. Il reste souvent au stade de l’esquisse peinte et ses grandes compositions ont parfois un air d’inachevé qui lui fut reproché. Les critiques souvent s’agacent de ses « fautes de dessins » mais saluent la « faculté qu’il a de dramatiser les sujet » et la « puissance d’effet » de ses compositions6.

Il peignit peu de natures mortes et peu de portraits, ou alors indirectement, représentant La Prière sous les traits d’une jeune femme dans un tableau marqué par l’art des Flandrin, tandis que le Portrait d’une femme en blanc (1865) est d’abord un exercice de couleur, un travail subtil de camaïeux.
À partir de 1866, il consacra davantage son pinceau à la vie moderne : la grâce, l’insouciance, mais aussi l’élégance des Petites demoiselles de la place Bellecour à Lyon (ill. 7), ou les silhouettes plus guindées du Le Buffet de la Gare. Il illustre le Paris d’Haussmann et n’hésite pas à montrer ses Démolitions (ill. 8), un trou béant au premier plan, tandis que des immeubles éventrés se dressent vaille que vaille au second, le tout peint à grand coups de brosse dans un camaïeu de gris, beige et blanc, donnant une impression de poussière qui semble envahir le ciel voilé. Dubitative, la critique fit du peintre le « chantre du moellon et du macadam », l’auteur de sujets « insignifiants ».


JPEG - 134.2 ko
6. Alfred Bellet du Poisat (1823-1883)
Les Petites Demoiselles de Bellecour, vers 18§à
Huile sur toile - 140 x 123 cm
Lyon, collection particulière
Photo : Vincent Dargent
JPEG - 212.3 ko
7. Alfred Bellet du Poisat (1823-1883)
Les Démolitions de Paris, vers 1870
Huile sur toile - 115 x 147 cm
Collection particulière, descendance F.Thiollier
Photo : Mélanie Fagard

Bellet s’enfonça dans la nature, suivant, comme son cousin le peintre Pierre-Gustave Girardon, une formation auprès de Victor Nicolas Fonville. Il était surtout un proche ami de Ravier, tous deux entretenaient une correspondance dont on a pu retrouver deux lettres. Il admirait le talent de Ravier, sans pouvoir l’égaler, et si certains de ses paysages sont assez comparables à ceux du peintre lyonnais, il leur manque cette indicible poésie.
Le musée expose une multitude d’esquisses à l’huile qui témoignent des nombreux voyages qu’entreprit Bellet du Poisat tout au long de sa vie. Plutôt que de les regarder une par une, c’est l’ensemble qui est séduisant, par la rapidité de la touche, la fougue du pinceau. On le suit au cours des années 1860 à Alger, Constantine, puis en Italie. Entre 1866 et 1870, il voyagea dans les Flandres, aux Pays-Bas, et se laissa influencer par la peinture de paysage hollandaise. Il se rendit à Genève plusieurs fois entre 1872 et 1875. À côté des nombreuses esquisses et d’un rare lavis, on retiendra son Port de Pâquis (ill. 9), le dépouillement de la représentation et les larges effets de surface. Entre 1874 et 1876, il séjourna fréquemment en Normandie – Trouville, Le Tréport, Saint-Malo, voyagea en Espagne puis dans le Sud de la France entre 1880 et 1883.


JPEG - 134.1 ko
8. Alfred Bellet du Poisat (1823-1883)
Le Lac de Genève - Port du Pâquis, vers 1873
Huile sur toile - 70,5 x 116,5 cm
Collection particulière
Photo : bbsg
JPEG - 225 ko
9. Alfred Bellet du Poisat (1823-1883)
La Jetée de Trouville-sur-Mer, vers 1876
Huile sur toile - 71 x 118 cm
Musée de Bourgoin-Jallieu
Photo : Musée de Bourgoin-Jallieu

Au fil des esquisses et des toiles, les tonalités sourdes et l’épaisseur de la matière disparaissent pour plus de clarté et plus de légèreté. Sans doute faut-il y voir une influence des impressionnistes, qu’il côtoya, comme en témoigne son portrait par Degas dans les années 1860. Il rencontra probablement Monet, Sisley et Pissarro à Londres où il se réfugia pendant la guerre de 1870 et fut remarqué par le jeune Durand-Ruel qui présenta quelques-unes de ses œuvres dans ses expositions de la Society of French Artists, en 1871, 1872 et 1874. Les œuvres de Poisat furent aussi acquises par les premiers collectionneurs de peintures impressionnistes, Hoschedé et le baryton Faure. Pourtant, il ne participa à aucune des expositions parisiennes du groupe. Il faut dire qu’il n’adopta jamais la touche fragmentée - La Jetée à Trouville par exemple est plus proche des premières marines de Monet (ill. 10) - et réalisait ses paysages dans son atelier à partir des esquisses peintes sur le vif. Jamais il ne perdit « son ordinaire parti pris de négligence et son coup de brosse à la diable », séduisant pour son « son souffle vigoureux » autant que pour « son large sans gêne et sa brutalité »7.

Commissaires : Jacques Beauffet, Brigitte Riboreau


Jacques Beauffet, Christine Boyer Thiollier, Brigitte Riboreau, Alfred Belle du Poisat, du romantisme à l’impressionnisme, éditions Fage, 120 p., 25 €. ISBN : 9782849753279.

Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Informations pratiques : Musée de Bourgoin-Jallieu, 17 rue Victor-Hugo, 38300 Bourgoin-Jallieu. Tél : 04 74 28 19 74. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 12h et de 14h à 18h. Entrée gratuite.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 15 juillet 2014


Notes

1Son grand-père, membre de la municipalité de Bourgoin, était notaire royal et son père Joseph Antoine Bellet du Poisat, Contrôleur des contributions directes de l’arrondissement de La-Tour-du-Pin. La famille s’installe à Lyon vers 1830 et en 1832. Le Nouvel Indicateur de Lyon signale un Bellet du Poisat rentier rue du Plat, n°3.

2Le Musée de Bourgoin-Jallieu présente l’histoire de l’industrie textile en Nord-Isère, dont le savoir-faire perdure, des premières planches d’impression aux dernières technologies informatiques.

3Alfred Bellet du Poisat meurt en 1883. En 1884 une exposition posthume est organisée à l’École des beaux-arts de Lyon.

4Clair Tisseur, Société des Amis des Arts, Revue du Lyonnais, 1855. Catalogue de l’exposition p.44.

5Gustave Kahn, « L’Ecole lyonnaise », La Nouvelle Revue, 15 novembre 1904. Catalogue de l’exposition p.48.

6R. Albert, « L’Art sous le Second Empire », La Jeunesse, n°8, 27 juillet 1861. Catalogue de l’exposition p.56.

7Catalogue de l’exposition p. 22.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Expositions : Érasme Quellin. Dans le sillage de Rubens

Article suivant dans Expositions : Cathédrales 1789-1914. Un mythe moderne