Alexandre et Louis XIV. Tissages de Gloire


Paris, Galerie des Gobelins, du 21 septembre 2008 au 1er mars 2009.

1. D’après Charles Le Brun (1619-1690)
Le Triomphe d’Alexandre (quatre bandes)
Huile sur toile - 3,17 x 3,87 m
Paris, Mobilier National
Photo : Ph. Sébert

On croit souvent que les grandes compositions de l’Histoire d’Alexandre par Charles Le Brun exposées au Louvre (et Les Reines de Perse aux pieds d’Alexandre à Versailles) sont des cartons préparatoires à des tapisseries. En réalité, ces peintures, dont la destination première était probablement le décor d’une galerie jamais construite, ne furent pas directement à l’origine des tissages réalisés aux Gobelins. L’atelier du Premier Peintre du Roi fut chargé d’exécuter d’après chacune de ces toiles, deux cartons [1], l’un à l’endroit pour les tissages de haute lisse, l’autre à l’envers pour ceux de basse lisse [2], à partir desquels les artisans pourraient réaliser les tapisseries sans endommager les œuvres originales.

L’exposition qui vient de s’ouvrir dans la nouvelle Galerie inaugurée l’année dernière (voir article), permet ainsi de découvrir, pour la première fois, aux côtés de cette tenture, un de ces cartons (ill. 1). Il s’agit d’une véritable révélation : rien que pour le XVIIe siècle, les Gobelins en conservent environ 200 qui étaient jusqu’à aujourd’hui presque complètement ignorés des historiens de l’art. Très endommagées en raison de leur utilisation même, ces œuvres sont progressivement restaurées et posées sur des cylindres, ou sur des chassis pour les plus belles d’entre elles.


2. Tapisserie des Gobelins
D’après Charles Le Brun (1619-1690)
Le Triomphe d’Alexandre, tissage de haute lisse
Paris, Mobilier National
Photo : Ph. Sébert

3. Tapisserie des Gobelins
D’après Charles Le Brun (1619-1690)
Les reines de Perse aux pieds d’Alexandre,
tissage de haute lisse
Paris, Mobilier National
Photo : Ph. Sébert


La muséographie est assurée par le décorateur Jacques Garcia. L’aménagement du rez-de-chaussée est très réussi, avec ses grands arcs de triomphe reconstitués contre lesquels sont exposés les portes en bois de l’ancien garde-meuble. En revanche, le premier étage est très légèrement kitsch. Les bosquets de buis taillés donnent presque l’impression d’avoir été inventés par Jeff Koons...
Cela ne nuit en rien d’ailleurs à la présentation à cet étage de la somptueuse tenture de l’Histoire d’Alexandre (ill. 2 et 3). Celle-ci fut tissée à huit exemplaires, quatre de haute lisse dont trois appartiennent au Mobilier National et une qui fut offerte en 1699 par Louis XIV au duc Léopold de Lorraine (aujourd’hui au Kunsthistorisches Museum) ; quatre de basse lisse dont une conservée au Mobilier National, deux qui ont disparu et une dont seules deux éléments sont encore connues en mains privées.
Les tapisseries exposées ont été choisies parmi les tentures de haute lisse du Mobilier National en privilégiant les pièces les mieux conservées, afin de reconstituer un ensemble complet, soit treize pièces [3].


4. Soie peinte
Manufacture des Gobelins
D’après Charles Le Brun et
Adam-Frans Van des Meulen
Vues de Dotekom, Zwolle et Amersfoort
Paris, Mobilier National
Photo : Ph. Sébert

5. Charles Le Brun (1619-1690)
La bataille d’Arbelles
Sanguine, pierre noire, lavis gris - 26,8 x 42,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN / Michèle Bellot


Au rez-de-chaussée, trois grandes soies peintes (ill. 4) représentant des batailles de Louis XIV, d’après Le Brun et Adam-Frans Van der Meulen, accompagnées de trois tapisseries provenant de la tenture de L’Histoire du Roi donnent des éléments de comparaison avec la Tenture d’Alexandre. Des dessins préparatoires aux tapisseries, par Le Brun (ill. 5) et par Van der Meulen (dont le Mobilier National conserve le fonds d’atelier) ainsi que des estampes complètent la présentation. Le tout est somptueusement mis en situation grâce à du mobilier d’époque et à quelques sculptures.

L’ouvrage qui accompagne cette exposition, bien que succinct, est important à deux titres : il rectifie l’histoire de la tenture et de ses différents tissages et, surtout, il fait le point, pour la première fois, sur les cartons subsistants [4]. Leurs auteurs ne sont pas toujours identifiés précisément, mais les noms de René-Antoine Houasse, Henri Testelin, Guy-Louis Vernansal, ... devraient attirer l’attention des amateurs de peinture du XVIIe siècle. Le catalogue rappelle la gestation de cette tenture et sa place dans l’histoire de la tapisserie, soulignant notamment tout ce qu’elle doit à celle de L’Histoire de Scipion, par Giulio Romano, mais aussi à Pierre de Cortone ou à Jacob Jordaens qui fut l’auteur d’une Histoire d’Alexandre tissée dans les ateliers bruxellois.

Environ 700 tapisseries des XVIIe et XVIIIe siècle, appartenant à une centaine de tentures, constituent les collections du Mobilier National (auxquelles il faut bien sûr ajouter celles du XIXe et surtout du XXe, époque à laquelle les Gobelins connurent un véritable renouveau). Cela assure pour les années à venir un riche programme d’expositions, en alternance avec celles consacrées au mobilier.

Commissaire scientifique : Jean Vittet

local/cache-vignettes/L115xH90/Couverture_Alexandre-dddb2.jpgJean Vittet et al. La Tenture de l’Histoire d’Alexandre le Grand, Editions de la RMN, 2008, 112 p., 28 €. ISBN : 978-2-7118-5528-5.


Informations pratiques : Paris, Galerie des Gobelins, 45, avenue des Gobelins, 75013 Paris. Tél : + 33 (0)1 44 08 53 49. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 12 h 30 à 18 h 30. Accès : Métro Gobelins. Bus lignes 27,47, 83 et 91. Tarifs : 6 € (tarif plein), 4 € (tarifs réduits).
Site Internet

English version


Didier Rykner, samedi 4 octobre 2008


Notes

[1] Chaque carton est peint sur trois, quatre ou cinq bandes, ou lés, mesurant environ 3,20 par 1,20 cm. Ceci facilite le tissage. Il arrive que seulement certaines bandes soient conservées.

[2] Cependant, par exception, certains cartons de basse lisse peuvent être dans le sens de la composition originale, ce qui implique que la tapisserie est inversée.

[3] Les tapisseries de basse lisse ne comportaient que 11 sujets, une n’en avait même que 7.

[4] Il est cependant dommage qu’il ne dise rien des œuvres exposées en comparaison, les tapisseries de l’Histoire du Roi, le très beau tapis de la Savonnerie d’après Le Brun réalisé pour la Grande Galerie du Louvre et surtout les grandes soies peintes ressemblant à des tapisseries, des pièces peu connues exécutées dans une technique très rare.



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