Adolfo Wildt le dernier symboliste


Paris, Musée de l’Orangerie, du 15 avril au 13 juillet 2015.
Milan, Galleria d’Arte Moderna, du 30 octobre 2015 au 30 janvier 2016.

Il est rare de sortir aussi enthousiaste d’une exposition en ayant, en plus, découvert un artiste génial qu’on ne connaissait pas (ou presque pas). D’Adolfo Wildt, à l’exception d’un bel achat récent du Musée d’Orsay, avouons que nous ignorions tout et il est probable que c’est le cas de beaucoup de nos lecteurs. Nous ne leur donnerons qu’un conseil1 : se rendre, toutes affaires cessantes, au Musée de l’Orangerie. Cette exposition est un pur bonheur, pas seulement par la qualité des œuvres, mais aussi par sa muséographie, d’une intelligence rare dans ses rapprochements (ill. 1), son organisation, les points de vue qu’elle ménage parfois d’une salle à l’autre (ill. 2), par son catalogue même, comme on les aime, avec de solides essais, des notices détaillées et de belles illustrations.


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1. Adolfo Wildt (1868-1931)
Parsifal, dit auss i Le Pur Fol ou
Douce Folie, 1930
Bronze - 154 x 90 x 62 cm
Milan, Fondo Ambiente Italiano
À l’arrière, attribué à Bronzino, Saint
Matthieu

Photo : Didier Rykner
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2. Vue de l’exposition Adolfo Wildt
Photo : Didier Rykner

Wildt eut une carrière curieuse : après avoir détruit ses œuvres de jeunesse, il considéra que la première dont il fut satisfait était Acte, qu’il renomma un peu plus tard Veuve (1893), un portrait de femme portant un voile fortement influencé par Canova. On y trouve déjà une des caractéristiques de l’artiste : son goût pour le poli du marbre, toujours extrêmement soigné. Sa formation se fit en atelier, comme praticien, et contrairement à beaucoup de sculpteurs qui ne réalisaient pas les œuvres définitives, il taillait lui même le marbre dans une technique éblouissante.
Acte fut acquis par Franz Rose, un riche industriel allemand qui devint son mécène exclusif jusqu’à sa mort, en 1912. Wildt lui réservait les premiers exemplaires de chacune de ses œuvres. Exposant surtout en Allemagne, sans doute davantage en raison de cette rencontre que parce qu’il était d’origine germanique (on ne sait exactement si sa famille était allemande ou suisse alémanique), il resta longtemps peu connu en Italie, et à la mort de Roze il dut recommencer presque à zéro. Il fut néanmoins assez rapidement remarqué par Margherita Sarfatti, critique d’art influente mais aussi compagne de Mussolini, ce qui assura sa carrière. Cette proximité avec le régime fasciste nuira à sa réputation.

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3. Adolfo Wildt (1868-1931)
Sainte Lucie, 1926
Marbre partiellement doré - 54,8 x 45 x 24 cm
Forli, Musei Civici, Palazzo Romagnoli
Photo : Didier Rykner

Sa carrière se déroulant de la période Art nouveau à celle de l’Art déco, il ne peut cependant être annexé ni à l’un, ni à l’autre de ces styles. Même si l’on a pu le comparer, par exemple, au sculpteur croate Ivan Meštrović, l’accusant d’être un « suiveur » jusqu’à vouloir lui dénier toute originalité2, une de ses caractéristiques, justement, est qu’il ne ressemble à personne. Certes, on discerne nombre d’influences que l’exposition souligne d’ailleurs en exposant quelques œuvres d’artistes qui ont pu le marquer, Canova, Mino da Fiesole ou Desidero da Settignano – on pourait aussi citer à notre avis Francesco Laurana, mais aussi Cosme Tura ou Bronzino pour son côté torturé qui se traduit par une exacerbation des traits et des attitudes de ses figures3. Il y a un côté maniériste dans sa sculpture, qui se combine à un certain expressionnisme. Mais on aura beau appeler à la rescousse tous les qualificatifs en « isme », on ne pourra jamais y réduire l’art de Wildt. Il peut même lui arriver d’être proche de la sculpture baroque romaine, l’un des exemples les plus frappants étant cette tête de Sainte Lucie (ill. 3) qui rappelle la Sainte Thérèse ou la bienheureuse Ludovica Albertoni du Bernin. Qui d’autres pouvait-il choisir dans le martyrologue italien que Lucie, dont les yeux ont été arrachés ? Voilà encore un trait de ses sculptures : beaucoup ont des orbites sans yeux.


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4. Adolfo Wildt (1868-1931)
L’Oreille, 1918-1919
Marbre - 33 x 25 x 2 cm
Collections particulières
Photo : Didier Rykner
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5. Adolfo Wildt (1868-1931)
Le Prisonnier, dit aussi Le Pendu, 1915
Marbre - 67 x 60 x 27 cm
Collection particulière
Photo : Marzio de Santis

L’art de Wildt est tout sauf serein. Il déforme les visages, accentue les caractéristiques physiques, tord les anatomies pour tenter de retrouver l’essence profonde de ses modèles. Il aime aussi les fragments, soit pour isoler une partie du visage comme il le fait avec L’Oreille dont deux exemplaires sont exposés (ill. 4), détail agrandi au delà du naturel d’une sculpture antérieure, Le Prisonnier (ill. 5), soit – comme pour cette dernière œuvre – en enlevant une partie du corps qui lui semble inutile à ce qu’il veut représenter. C’est ainsi que Le Prisonnier, dit aussi Le Pendu, masque grimaçant d’un captif portant une corde autour du cou, est privé de calotte crânienne, ce très haut relief insistant sur l’expression douloureuse de son modèle, naturellement lui aussi privé de globe oculaire.
Ce procédé, qui consiste à mutiler une sculpture, pour souligner un sentiment et concentrer l’expression sur une partie du corps et du visage, est commun chez l’artiste. On le retrouve assez tôt, en 1905-1909, dans Les Orateurs, où ceux-ci sont limités à un personnage, lui même réduit à un torse, les jambes coupées en bas des cuisses, le bras droit manquant, et tout le haut du visage absent à partir de la bouche. Wildt reniait le naturalisme de ses premières œuvres (le seul exemple reproduit dans le catalogue est un Petit ouvrier qui semble proche d’artistes comme Constantin Meunier), il a parfaitement réussi dans sa volonté de rompre avec ce style.


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6. Adolfo Wildt (1868-1931)
Vir Temporis Acti, dit aussi
Homme du temps passé, 1913
Marbre - 100 x 75 x 63 cm
Parme, Collection Franco Maria Ricci
Photo : Franco Maria Ricci
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7. Adolfo Wildt (1868-1931)
Vir Temporis Acti, dit aussi
Homme du temps passé, 1921
Bronze - 56 x 42 x 42 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN/Musée d’Orsay

Si beaucoup d’œuvres ont disparu pendant la Seconde guerre mondiale (la maison de son mécène notamment fut bombardée et la plupart furent réduites en morceaux), Wildt réalisait en général plusieurs versions, marbres et bronzes, de ses sculptures. Vir Temporis Acti, dit aussi Homme du temps passé, de la collection de Roze, fut également détruit, mais au Musée de Königsberg à qui il avait été donné en 1912. Aucune réplique de la composition entière ne semble connue, mais on en trouve de nombreuses réduites au buste (ill. 6), ou à la tête. Le Musée d’Orsay en a acquis un exemplaire (ill. 7) en bronze en 2013, première œuvre de l’artiste à entrer dans une collection française4. L’œuvre est évidemment influencée par le Laocoon, la sculpture antique constituant une autre source d’inspiration pour le sculpteur. Dans la même salle, on verra aussi son Autoportrait (ill. 8) en marbre, non loin du Prisonnier dont il est stylistiquement proche.


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8. Adolfo Wildt (1868-1931)
Masque de la douleur, dit aussi Autoportrait, 1909
Marbre partiellement doré - 38,5 x 32,5 x 3 cm
Forli, Musei Civici, Palazzo Romagnoli
Photo : Didier Rykner

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9. Adolfo Wildt (1868-1931)
La Conception, 1921
Marbre partiellement doré - 27 x 27 x 16 cm
Collection particulière
Courtesy Galleria Gomiero Padova-Milano
Photo : Didier Rykner

Le sous-titre de l’exposition : « Le dernier symboliste », s’il est réducteur, se comprend quand on découvre certaines œuvres, parfois tardives dans sa carrière, dont l’étrangeté hésite entre symbolisme et surréalisme. C’est le cas, par exemple, de la Conception (ill. 9) : les masques d’un homme et d’une femme, cette dernière en prière, surplombent un enfant en marbre doré, presque encore à un fœtus, qui semble flotter en lévitation devant eux, comme dans le liquide amniotique avant la naissance. C’est aussi celui de Marie donne le jour aux petits enfants chrétiens où la mère du Christ paraît porter en son sein des triplés. Certains de ces œuvres montrent les prodiges que l’artiste réalise avec son ciseau, parvenant à sculpter des éléments en marbre d’une finesse extrême.

Il faut aussi parler de Wildt dessinateur. Celui-ci, curieusement – en tout cas l’exposition n’en montre pas, ni le catalogue – ne réalise pas d’études préparatoires à ses sculptures. Ses dessins sont indépendants, même si leur inspiration est la même. On peut les diviser en deux types : des compositions réellement symbolistes, au trait linéaire combiné à de grands aplats de noir et de gris (ill. 10), qui font penser fortement à Gustav Klimt ; de très grandes feuilles au style très différent, fortement pictural, en noir et blanc et à l’estompe. Plusieurs œuvres d’une même série : Les Grands Jours de Dieu et de l’Humanité (ill. 11) sont présentés dans l’exposition.


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10. Adolfo Wildt (1868-1931)
L’Ombre, 1913
Encre sur parchemin - 27 x 20 cm
Collection particulière
Photo : Matthieu Ferrier - Agence Photo F.
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11. Adolfo Wildt (1868-1931)
Les Grands Jours de Dieu et de l’Humanité- Luminaria, 1925
Graphite et fusain sur papier - 90 x 131 cm
Collection particulière, courtezy Galleria Daniela Balzaretti
Photo : Civico Gabinetto dei Disegni

Deux éléments peuvent rebuter certains chez Adolfo Wildt. Le premier est son caractère sombre qui frise parfois le macabre. Wildt n’est jamais « charmant », même si la fin de sa carrière va dans le sens d’une sculpture plus apaisée. Le second est son caractère engagé dans le régime de Mussolini. Le portrait en bronze qu’il fit du Duce est exposé, portant encore les marques de la libération de l’Italie quand on lui tira dessus. On rappellera toutefois que, mort en 1931, il ne peut au moins être accusé de complaisance avec les nazis. Sa protectrice et admiratrice Margherita Sarfatti, juive, qui s’était éloignée de Mussolini depuis plusieurs années, dut s’exiler en Argentine en 1938 après la promulgation des lois raciales. Nul ne sait comment aurait évolué Wildt. Avant d’être le sculpteur de Mussolini, il était avant tout un sculpteur.

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12. Adolfo Wildt (1868-1931)
Portrait de Pïe XI, 1926
Marbre partiellement doré - H. 113 cm
Rome, Musei Vaticani
Photo : Didier Rykner

On conclura sur l’importance d’une telle exposition. Même si – nous avons pu en parler avec un historien de l’art italien, bon connaisseur de la période – celle-ci a tout de même le défaut, pour des raisons pratiques évidentes, de ne pas montrer certaines très grandes sculptures qui forment une part importante de son œuvre, elle permet au public français, même cultivé, de littéralement découvrir un artiste majeur. Sans doute beaucoup, comme nous, lorsqu’ils visitent les Musées du Vatican, négligent un peu trop les collections du XXe siècle. Nous sommes sans doute passé déjà très rapidement devant le buste de Pie XI, œuvre étonnante qu’on pourrait croire un peu ridicule. Mais la visite de cette rétrospective, qui nous montre l’évolution du sculpteur et nous fait comprendre son art, nous fait voir ce portrait avec un œil très différent, nous permettant ainsi de l’apprécier. Au risque de nous répéter, nous enfonçons le clou : il faut se précipiter à l’Orangerie. Ou, à partir du 30 septembre, à Milan.

Commissariat : Béatrice Avanzi et Ophélie Ferlier.

Ophélie Ferlier, Beatrice Avanzi, Fernando Mazzocca, Alessandra Tiddia, Adolfo Wildt (1868-1931), le dernier symboliste, Flammarion, 2015, 255 p., 45 €. ISBN : 9782370740205.


Informations pratiques : Musée de l’Orangerie, jardin des Tuileries, 75001 Paris. Tél : +33 (0)1 44 50 43 00. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9h à 18h. Tarifs : 9 € (réduit : 6,5 €).
Site du Musée de l’Orangerie.


Didier Rykner, samedi 27 juin 2015


Notes

1Nous l’aurions fait plus tôt si nous ne l’avions vue si tard. Elle se termine le 13 juillet, ce qui laisse encore plus de deux semaines.

2Cette critique venait de Margherita Sarfatti qui révisa ensuite totalement son jugement.

3On aurait cependant pu éviter de transporter à Paris des tableaux de Cosme Tura, Carlo Crivelli, Bronzino (ill. 1)… venant d’Italie juste pour une comparaison qui peut être faite par l’illustration dans le catalogue.

4À notre connaissance en tout cas.





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