À propos de la sécurité des tableaux dans les églises


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Pieter Aertsen (1508-1575) ou
Joachim Beuckelaer (1534-1574/75)
L’Adoration des Bergers, 156(?)
Huile sur panneau - 83,5 x 113 cm
Renay, église Saint-Gilles
Photo : Didier Rykner
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Deux lecteurs se sont inquiétés, dont l’un dans un commentaire de notre article consacré à la restauration de L’Annonciation des Bergers de l’église de Renay, de la question de savoir s’il fallait ou non laisser ce tableau, une fois restauré, dans cet édifice où il pourrait être volé.

Il est indéniable que les œuvres sont moins en sécurité dans une église que dans un musée, que ce soit du point de vue de la conservation pure ou de celui des vols ou des dégradations volontaires ; mais cela signifie-t-il que l’on doive désormais les déposer toutes dans un musée ? Ce serait pousser à l’extrême une pratique de précaution absurde. D’une part car les musées n’auraient de toute façon pas la place de les exposer, d’autre part car cela contribuerait à dépouiller complètement les églises de leurs ornements. Les œuvres qu’elles conservent font souvent partie de leur histoire et les laisser in situ est souvent la solution à privilégier, à condition de prendre certaines précautions.

Ceci est d’autant plus vrai que les risques de vol, dans l’absolu, ont beaucoup diminué ces dernières années, notamment pour les tableaux et sculptures (œuvres uniques plus facilement identifiables) ; cela nous a été confirmé par le chef de l’OCBC (dans l’émission que nous lui avions consacrée) et par d’autres policiers et conservateurs ; les explications à ce phénomène encourageant sont multiples. D’abord, les objets sont plus difficiles à vendre car mieux connus grâce à internet ; ensuite, les peines encourues ont été aggravées il y a quelques années (voir la brève du 6/8/08), alors que naguère, voler une œuvre d’art dans une église ou un vélo dans la rue étaient des délits punis de la même manière, très légèrement.
Des mesures simples - ce sont encore les policiers qui parlent - permettent de sécuriser davantage les œuvres dans les édifices religieux. En l’occurrence, pour un panneau de la taille du tableau d’Aertsen/Beuckelaer, l’accrochage à une certaine hauteur qui empêche de le détacher facilement et une fixation solide et sécurisée au mur rend un vol beaucoup plus difficile.

Quoiqu’il en soit, des voleurs potentiels ont l’embarras du choix et il ne leur est pas difficile de trouver des œuvres à dérober. Que le panneau soit restauré et raccroché dans l’église ne changera rien à la situation antérieure puisqu’il était déjà signalé (sur la base Palissy, comme anonyme, mais avec une photo) ; les voleurs n’ont pas besoin qu’on leur signale les œuvres, ils peuvent les identifier dans d’innombrables publications, ou plus simplement en visitant les églises et en choisissant celles qui sont mal répertoriées et souvent non photographiées. La publication de cette peinture sur internet (sur un article qui restera en accès libre) rend pratiquement impossible sa vente en cas de vol : on la retrouverait immédiatement, et aucun acheteur ne pourrait se prévaloir de sa bonne foi (essayez, par exemple, Google Image qui à partir d’une photo permet de retrouver l’œuvre sur le web).

Il ne doit y avoir dans ce domaine aucun systématisme et il faut réfléchir au cas par cas, de manière pragmatique ; si une œuvre est menacée dans sa conservation en restant dans l’église où elle se trouve, comme c’est parfois le cas, par exemple pour le tableau de Matthieu Le Nain retrouvé en Bretagne et déposé au Musée des Beaux-Arts de Rennes (voir la brève du 28/2/17), il faut la déposer dans un musée. Si elle est très importante, difficile à sécuriser et qu’elle n’est pas historiquement attachée à un édifice, comme par exemple La Vierge à l’enfant avec saint Jean-Baptiste de Giovanni Antonio Sogliani qui se trouve aujourd’hui au Musée de Caen, dépôt de la commune de Langrune-sur-Mer (voir la brève du 19/5/09), on peut également envisager de l’ôter de l’église à laquelle elle appartient. Mais pour ce tableau qui est très probablement dans ce lieu depuis toujours, qui peut être sécurisé et pour lequel la Mairie a fini par s’engager, il est certainement préférable de le laisser à son emplacement. L’art doit aussi être visible loin des musées. L’idéal serait que les amateurs de peinture qui se promèneront dans la région puissent le voir. Il faut pour cela que la question de l’ouverture des églises - qu’elle soit permanente dans la journée, à horaires réduits mais connus, ou sur demande - soit résolue. Là encore, les policiers spécialisés nous ont confirmé qu’une église ouverte, à condition de prendre certaines précautions de base, est moins menacée qu’une église fermée. Nous reviendrons un jour sur cette question fondamentale.


Didier Rykner, samedi 1er avril 2017


P.-S.

N’oubliez pas de participer à la sauvegarde de cette Adoration des Bergers en versant votre contribution (déductible) via le site J’aime l’info. L’argent nous sera donné, et nous le donnerons à notre tour pour compléter le financement de la restauration.





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