
1. Nicolas de Plattemontagne (1631-1706)
Autoportrait, 1658
Pierre noire, sanguine, rehauts de craie blanche
et de pastel, estompe et lavis - 28,7 x 21,7 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN / Thierry Ollivier
Malgré la monographie que lui consacra naguère Bernard Dorival [1], Jean-Baptiste de Champaigne reste largement méconnu en raison de l’ombre tutélaire fort lourde de son oncle. Si de nombreux tableaux ont déjà été publiés, on a encore tendance aujourd’hui à toujours vouloir lui attribuer les œuvres qu’on estime un peu trop faibles pour être de Philippe de Champaigne. Et lorsqu’un tableau ne semble pas encore assez bien pour Jean-Baptiste, on le donne aussitôt à Nicolas de Plattemontagne.
Comme le montrent Dominique Brême et Frédérique Lanoë, les maîtres d’œuvre de l’exposition, cette manière de faire n’aboutit qu’à la confusion la plus totale. Il était nécessaire de repartir sur des bases saines. C’est ce qu’ils réussissent de superbe manière puisque l’on ressort du musée d’Evreux en ayant le sentiment de comprendre, enfin, la manière de Jean-Baptiste, qui doit autant à son oncle qu’à l’exemple de Lebrun, en sachant créer son propre style et de découvrir, il n’y a pas d’autres mots, Nicolas de Plattemontagne. En choisissant de ne montrer que des œuvres sans problèmes - à une ou deux exceptions près - dont un grand nombre de nouvelles attributions parfaitement convaincantes, ils donnent la bonne méthode pour étudier ces nombreux peintres gravitant dans l’orbite des maîtres. Il faudrait faire de même pour certains disciples de Vouet et de Le Brun.

2. Philippe de Champaigne (1602-1674)
L’Histoire écrivant sur les épaules de Saturne, vers 1635
Huile sur toile - 50 x 53 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : D. Rykner
L’exposition s’ouvre sur quelques œuvres de Philippe de Champaigne. C’est l’occasion de revoir, pour la première fois depuis son acquisition par le Louvre à la vente Ciechanowiecki [2], la gracieuse esquisse préparatoire à un plafond du Palais Cardinal (ill. 2 ; cat. 1).
Paradoxalement, les seules œuvres pouvant prêter à discussion se situent dans cette section où l’on trouve aussi le Portrait de trois enfants du Musée des Arts décoratifs de Lyon (cat. 3), dont on s’explique mal que son attribution à Philippe puisse encore faire débat (il était récemment montré à Chambéry sous le nom de Caspar Netscher...) et les deux versions d’un portrait de Philippe attribués à Jean-Baptiste.
Après le seul dessin connu de Jean Morin (cat. 7), collaborateur de Philippe de Champaigne et oncle de Nicolas de Plattemontagne, accompagné de quelques gravures, l’exposition entre dans le vif du sujet en présentant une vingtaine de toiles certaines de Jean-Baptiste.

3. Jean-Baptiste de Champaigne (1631-1681)
Les Pèlerins d’Emmaüs, vers 1665
Huile sur toile - 151 x 136 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN / Gérard Blot
Si celui-ci peut être un copiste remarquable de son oncle, ses tableaux d’invention prouvent qu’il sut s’en détacher. Dominique Brême définit son style par quelques caractéristiques qui s’appliquent sans conteste aux tableaux ici présentés : « les anatomies puissantes, les expressions volontaires, les attaches épaisses, le canon trapu et la facture assez sommaire des personnages situés au second plan, sans parler du caractère esthétisant de la gamme chromatique recherchant des harmonies chaudes ». La disposition côte à côte de tableaux tels que Les Pèlerins d’Emmaüs (ill. 3 ; cat. 24), Le Crucifiement (Magny-les-Hameaux, Musée de Port-Royal ; cat. 25), La Translation des reliques de saint Arnould (Grande-Bretagne, collection particulière ; cat. 26) et une superbe toile hélas hors catalogue, La Décollation d’un saint (France, collection particulière), permet des comparaisons éclairantes. Cette dernière œuvre, exposée sous un prudent attribué à, est sans aucun doute comme le pense fermement Dominique Brême un chef-d’œuvre de Jean-Baptiste de Champaigne, ce qui, pour paraphraser Pierre Rosenberg, vaut mieux qu’un Philippe de Champaigne douteux.

4. Jean-Baptiste de Champaigne (1631-1681)
Sin Cerere et Baccho friget Venus,
vers 1665-1670
Huile sur toile - 166,5 x 107 cm
Suisse, collection particulière
Photo : D. R.
Faisant une petite entorse au principe qu’il a édicté, Brême expose également un tableau conservé en Suisse (ill. 4 ; cat. 19), dans une collection particulière, passé en vente en 1993 et en 1999 sous une attribution à Noël Coypel, pour lequel il avait suggéré dès cette date l’hypothèse Jean-Baptiste de Champaigne. On comprend pourquoi le nom de Coypel était invoqué, mais le tableau fonctionne ici parfaitement sous sa nouvelle identité. La figure de Cérès peut ainsi être rapprochée de la belle et mélancolique Femme étendue tenant un arc de Bruxelles, de L’Allégorie de la Paix de Budapest ou de L’Aurore chassant la Nuit acquise il y a quelques années par le Louvre [3].
Ces trois derniers tableaux font partie du décor des Tuileries où l’artiste peignit plusieurs pièces. L’activité de décorateur de Jean-Baptiste de Champaigne fut d’ailleurs très importante. Seuls demeurent en place le plafond du Salon de Mercure à Versailles, dont on verra ici un modello du compartiment central (Versailles, Musée national du Château ; cat. 18), et le cul-de-four de la chapelle du Saint-Sacrement au Val-de-Grâce.
Parmi les nombreuses découvertes de cette exposition, on notera également les Deux Putti (France, collection particulière ; cat. 16) du plafond de la chambre du dauphin aux Tuileries, deux superbes dessins d’anges déjà publiés par Nicolas Sainte Fare Garnot en 2000 et 2003 mais jamais montrés (Paris, BnF ; cat. 22 et 23), et deux tableaux magnifiques, Le Christ au désert servi par les anges (ill. 5 ; cat. 27) et une Crucifixion (cat. 31), en collections privées.

5. Jean-Baptiste de Champaigne (1631-1681)
Le Christ au désert servi par les anges, vers 1680
Huile sur toile - 79,5 x 101,5 cm
France, collection particulière
Photo : D. R.

6. Nicolas de Plattemontagne (1631-1706)
Le Châtiment des enfants de Niobé, vers 1680 ?
Huile sur toile - 225 x 177 cm
Orléans, Musée des Beaux-Arts
Photo : Orléans, Musée des Beaux-Arts
Nicolas de Plattemontagne est une vraie révélation. Son style, en réalité, n’a que peu à voir avec Philippe de Champaigne. La manière dont, depuis l’article pionnier de Pierre Rosenberg et Nathalie Volle en 1980, son œuvre se reconstitue, est passionnante à analyser. Le tableau d’Orléans, Le Châtiment des enfants de Niobé (ill. 6 ; cat. 41) était situé dans la mouvance de Charles Le Brun, le nom revenant le plus fréquemment étant celui de François Verdier. En regroupant un certain nombre de dessins portant la mention Montagne, Rosenberg et Volle ont pu attribuer cette toile de manière très probable à Nicolas de Plattemontagne. Frédérique Lanoë a pu regrouper un ensemble d’œuvres dont l’attribution ne fait aucun doute lorsque l’on voit l’exposition d’Evreux. Ainsi, un dessin conservé à l’Albertina, est préparatoire à l’un des rares tableaux conservés et documentés de l’artiste, une Adoration des Bergers de l’église d’Avallon dans l’Yonne. Ce dessin à la plume et au lavis (cat. 50), comparé à une feuille (cat. 40) de la même technique en rapport direct avec le tableau d’Orléans, révèle la même main. L’attribution de ce dernier est donc indirectement confirmée. Ce jeu de confrontations permet, par transitivité, de créer un corpus qui se monte maintenant à dix-sept peintures et environ quatre-vingt dessins.

7. Nicolas de Plattemontagne (1631-1706)
Déploration sur le Christ mort,
vers 1680-1690
Huile sur toile - 126 x 96 cm
Paris, collection particulière
Photo : D. R.

8. Nicolas de Plattemontagne (1631-1706)
Sainte Geneviève priant pour les malades, avant 1704
Huile sur toile - 63,4 x 75,4 cm
Paris, Musée de l’Assistance Publique
Photo : D. Rykner.
Il est intéressant de voir à qui étaient attribuées ces peintures auparavant, outre Verdier, un nom un peu passe-partout, au style graphique aisément reconnaissable mais dont le corpus peint mériterait d’être étudié selon les mêmes modalités que celui de Plattemontagne. On trouve aussi Noël Coypel - comme pour Jean-Baptiste de Champaigne - à qui était donnée une esquisse ou réplique de l’Adoration des Bergers d’Avallon vendue chez Christie’s en 1992, Nicolas Colombel sous le nom duquel un tableau du Musée Girodet (Moïse sauvé des eaux ; cat. 39) était encore récemment présenté ou même Le Brun, à qui est retirée une très belle Déploration sur le Christ mort (ill. 7 ; cat. 45) pourtant exposée en 1963 à Versailles dans la rétrospective consacrée au premier peintre du Roi.
Si le style de Plattemontagne rappelle celui de tous ces peintres, il n’en reste pas moins personnel, et le trait le plus frappant est la manière dont il associe, à un certain classicisme, une palette sombre qui peut parfois, comme le fait remarquer Dominique Brême, faire penser à des effets rembranesques (ill. 8). Nul doute que cette exposition permettra de rendre à ce peintre de nombreux tableaux encore anonymes ou se cachant sous un autre nom.
Une courte section est consacrée au cycle de la Vie de saint Benoît pour l’appartement d’Anne d’Autriche au Val-de-Grâce. Cette série a toujours posé de nombreux problèmes tant il apparaît clairement qu’il s’agit d’une œuvre de collaboration où plusieurs mains furent à l’œuvre. Une feuille récemment acquise par le Louvre (voir brève du 20/4/07) voit ici son attribution à Jean-Baptiste confirmée. L’existence de dessins de Plattemontagne et d’un troisième artiste non identifié, en même temps que les caractéristiques de certaines figures qui les font donner à Philippe de Champaigne lui-même, comme le personnage central de L’enfant ressuscité, fournissent des indications précieuses sur le fonctionnement de son atelier.

9. Attribué à Juste d’Egmont (1631-1706)
Portrait de Nicolas Poussin, 1640
Pierre noire et rehauts de craie blanche -
26 x 22 cm
Evreux, Musée
Photo : J. P. Godais, Musée d’Evreux
Le catalogue n’est pas moins remarquable que l’exposition. Sur le fond, les textes sont bien écrits, complets et documentés, et ils proposent nombre d’inédits et de nouvelles attributions. Sur la forme, les reproductions sont excellentes ; tous les tableaux, dessins ou gravures exposés bénéficient d’une notice complète ; on y trouve un index ; les notes sont placées sur les pages et non en fin de chapitre ou de volume ; les illustrations ont des légendes complètes et sont situées en regard du texte qui les commentent. On aimerait que tous les livres et catalogues se préoccupent ainsi du confort du lecteur.
Cette manifestation signe le réveil du musée d’Evreux qui n’avait jamais organisé d’expositions consacrées à l’art ancien. Arrivée il y a trois ans, Laurence Le Cieux, sa directrice, était auparavant en charge du Musée Bossuet à Meaux où elle avait déjà menée une politique d’expositions remarquables. Elle a lancé un chantier d’étude des collections (où les amateurs de XVIIe siècle peuvent notamment admirer une grande Sainte Marguerite de Dufresnoy et où vient d’être identifié par Dominique Brême, lors de la préparation de l’exposition, un Portrait de Poussin - ill. 9 - dessiné qu’il attribue à Juste d’Egmont) et entamé une politique d’acquisition (voir brève du 23/12/07). A moins d’une heure de Paris, cette passionnante rétrospective mérite le voyage.
Dominique Brême et Frédérique Lanoë, A l’école de Philippe de Champaigne, Somogy éditions d’art, 2007, 298 p., ISBN : 978-2-7572-0136-7.
Informations pratiques : Evreux, Musée, Ancien Evéché, 6, rue Charles Corbeau, 27000 Evreux. Tél : +33 (0)2 32 31 81 90. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h. Tarif : 4 € (tarif plein), 2 € (tarif réduit).
