Réouverture du Musée Hébert de La Tronche, près de Grenoble

  

Ernest_Hebert_-_Autoportrait.JPG (60640 octets) 1. Ernest Hébert
Autoportrait à 17 ans, 1834
La Tronche, Musée Hébert 

   Un, deux, trois Rastignac, pas moins, seront nés en terre dauphinoise autour de 1800. Beyle, avant de devenir Stendhal par caprice winckelmannien, et Berlioz, natif de la Côte-Saint-André, sont les plus connus de ce trio d’ambitieux que Paris et l’Italie magnétisèrent au même degré. Hébert (1817-1908) aurait pu n’être que le cousin, lointain et obscur, de l’auteur de la Chartreuse. Un parent pauvre. Mais les pinceaux allaient le détourner, très jeune, du barreau et des chicaneries judiciaires où ses aïeux, des notaires prospères, avaient fait fortune. « Je serai peintre ou rien du tout » écrit-il à sa mère. Combien de jeunes gens du siècle, fils de notables à qui la vie d’artiste promettait une existence moins terne, ont accablé leurs parents de tels défis ? Le romantisme, on l’oublie trop, est un phénomène profond de et contre la société, une conduite, une manière d’être autant qu’une manière d’écrire et de peindre. Bien que Prix de Rome en 1839 et portraitiste mondain, dans les limites étroites de son talent, Hébert fut un romantique et l’un des peintres les plus attachants de la seconde moitié du XIXe siècle. L’ennui, c’est qu’on ne s’attache pas à lui autant qu’il le mérite…  

   Or, l’occasion nous est donnée de revenir à lui et de mesurer avec justice sa valeur, de peintre comme de témoin. En Isère même, à La Tronche, le conseil général vient de faire restaurer à grands frais et de réouvrir à la visite la belle maison où Hébert vécut, travailla de temps à autre et mourut. Laurence Nesme, conservateur du lieu, a conduit cette campagne, ce « rajeunissement » respectueux comme elle le dit elle-même, avec intelligence, efficacité et tact. Désormais, la maison est plus accueillante, ses dépendances mieux utilisées et la logique des bâtiments rétablie. Le parcours du musée se distingue d’emblée de celui de l’espace domestique, ouvert de même au public. Le peintre ayant vécu dans le souvenir de ses maîtres, David d’Angers et Delaroche, de certains pensionnaires de la Villa Médicis, Gounod ou Regnault, et de ses protecteurs, Théophile Gautier ou la princesse Mathilde, ses appartements ressemblent à un musée du romantisme sans en avoir l'air. Effigies et objets, photographies, tableaux d’amis, chaque présence semble à la fois fortuite, comme léguée par les hasards du temps, et nécessaire à l’évocation d’une vie dont le visiteur jouit, ultime luxe, dans le calme. 

Musee_Hebert_1.JPG (69485 octets)

     Partout l’accrochage a été clarifié, augmenté souvent de tableaux qui dormaient dans les greniers comme certaines correspondances ou certains accessoires. L’ancien atelier a été rendu à son espace initial qu’une chapelle indue avait longtemps encombré. On y voit, reliques autant que traces de fabrique, les tissus et les petites robes, rapiécées, allongées, recousues tant et plus que le peintre acheta aux montagnards des environs de Rome quand il se fit le peintre de leurs mœurs archaïques. Voilà qui intrigue et stimule l’imagination, relève de la meilleure pédagogie, à l’heure où le carême gagne les musée et les expositions. Dans son jardin, où le peintre a multiplié allées, orangers, bassins et fontaines en mémoire des villas Médicis et Borghèse, aux pieds des montagnes et de la grande Chartreuse, cette maison blanche à volets gris et toits presque plats eut donc tout pour entretenir une sorte d’irrédentisme incurable. Le nettoyage des boiseries a en outre révélé la présence de fresques du XVIIe siècle, date de la construction du corps central. Peintures de second ordre mais d’une fraîcheur et d’une naïveté intactes. Comme fatalement, l’Italie est ici la note dominante. On peut évidemment regretter certains ajouts modernes ou supposés embellissements. Ils n’ôtent rien par bonheur à la réussite de l’ensemble. Hébert et le dernier romantisme possèdent donc une nouvelle demeure.

    Il faudrait parler surtout de romantisme engagé. Républicain de la première heure, Hébert fut aussi jusqu’à la dernière un enfant de 1830 et de février 1848, cherchant l’expression dans la vérité, la poésie dans le vrai, pour le dire simplement comme lui. Que la politique ait plus compté pour lui que ne l’ont dit ses premiers biographes, le nouveau musée nous le fait vite comprendre. Tout nous ramène au libéralisme foncier du Dauphiné révolutionnaire et aux notables qui allaient au XIXe siècle rester fidèles à l’idéal républicain et au destin démocratique du pays. La politique qui devait diviser ses parents, comme nous l’apprend Laurence Nesme dans le livre qui accompagne cette réouverture, se rencontre à chaque étape de sa longue carrière. Au seuil, dans l’atelier de Benjamin Rolland, un élève de David dont Girodet, nul hasard, a laissé le beau portrait qui se voit au musée des Beaux-Arts de Grenoble ; au milieu, dans les années de la IIe république, où le disciple de David d’Angers ébauche les Travailleurs de la terre et met le paysan à la place des héros périmés ; au terme enfin quand l’homme fêté des salons impériaux noue dans l’autoportrait à costume noir un foulard rouge très garibaldien. En exhumant ou en montrant ensemble ces œuvres, l’itinéraire prend un autre sens. La correspondance, hélas inédite, confirmera tout ça, loin des généralités hâtives sur un peintre présumé neurasthénique.

Ernest Hébert - Etude pour la tête de Jeanne d'Arc (pour le décor du Panthéon) - Huile sur toile - 99 x 85 cm - La Tronche, Musée Hébert, dépôt du Musée de Grenoble - Photo service de presse                                        Ernest Hébert - Le baiser de Judas - Huile sur toile - La Tronche, Musée Hébert - Photo du musée

 2. Ernest Hébert
Etude pour la tête de Jeanne d'Arc
(décor du Panthéon à Paris)
La Tronche, Musée Hébert 

3. Ernest Hébert
Le baiser de Judas
La Tronche, Musée Hébert 

    La salle consacrée en ouverture à la formation académique n’oublie pas de nous montrer, à côté de son Prix de Rome intelligemment déposé par l’Ecole des Beaux-Arts, les deux premiers envois du jeune loup, deux figures d’esclaves plus viriles que les ignudi de Michel-Ange, le premier médite sur le tombeau d’un citoyen, le second s’est endormi sous le portique d’un temple. L’allégorie parle d’elle-même. Une figure du peuple, d’un peuple debout se dégage de ces grandes académies sombres de peau comme les modèles romains que le peintre a fait poser. Ces Hercules plébéiens dont Courbet allait donner 10 ans plus tard un équivalent réaliste annoncent aussi l’attirance d’Hébert pour les Italiennes de Cervara auprès desquelles il vécut près de cinq ans après 1853 et le succès de son Baiser de Judas (ill. 3), belle page ténébreuse accrochée aujourd’hui dans le grand escalier et dont seule gène l’outrance expressive et ethnique du traître… C’est à Paris, dans l’autre musée consacré au peintre, que se trouvent le meilleur de cette production rustique aux accents volontairement primitifs. Hébert, nul ne l’a mieux dit que Gautier, fixe tout à la fois un monde et un rêve en voie de disparition, une apparente plénitude archaïque et une liberté romanesque étrangère à la vie étriquée des villes modernes. Images d’un bonheur en demi-teinte, ces mélancoliques et robustes Italiennes n’ont pas suffi au tendre et bel Hébert. Son univers se peupla aussi de gitanes et d’orientales aux parfums et accents plus capiteux. Dans son jardin, à l'évidence, il n’est pas de fruits interdits. 

Stéphane Guégan
(mis en ligne le 22 décembre 2003)

Musée Hébert , Chemin Hébert, 38700 La Tronche/ Grenoble

Ouvert tous les jours sauf le samedi

Laurence Nesme et Isabelle Julia, Ernest Hébert 1817-1908. Entre romantisme et symbolisme, éd. Conseil Général de l’Isère, 136 p., 45 €.

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