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Richard Wagner. Visions d'artiste. D'Auguste Renoir à Anselm Kiefer

Catalogue d'exposition (Genève, jusqu'au 29 janvier 2006)

   Un titre, Richard Wagner, un sous-titre, Visions d’artistes, et un sous sous-titre, D’Auguste Renoir à Anselm Kiefer, il fallait bien toutes ces précisions pour cadrer un sujet protéiforme, et informer le lecteur (et le visiteur de l’exposition, que nous n’avons pas vue) de ce qui l’attendait. L’honnêteté paie, et celui-ci, à quelques restrictions près, trouve ce qu’il était venu chercher : un panorama de l’inspiration wagnérienne, à travers cent cinquante ans de peintures et d’arts graphiques de tous les grands mouvements qui jalonnèrent la période, sans que soient oubliés la sculpture et les arts décoratifs. Un péché véniel s’est néanmoins glissé dans cet assaut de précisions qui met à mal la chronologie : pour séduire et faire moderne, les organisateurs ont fait référence dans leur titre à Renoir, peintre français né en 1841, et dont on expose une peinture de 1893 (un portrait de Wagner qui n’a rien à voir avec l’illustration de l’œuvre du musicien, puisqu’il s’agit d’une copie tardive du portrait d’Orsay, peint en 1882), lui sacrifiant, par exemple, leur compatriote Arnold Böcklin qui aurait dû bénéficier de la préséance de l’âge puisqu’il a vu le jour en 1827, et de l’antériorité de sa participation puisqu’il est présent dans l’exposition avec une œuvre de 1884, soit un an après la mort de Wagner, illustrant le début du grand cycle wagnérien avec une image de Fafner en dragon gardant le trésor des Niebelungen.
   Dépassé ce minuscule, mais si courant, problème sémantique, on trouve ici réunis, après une introduction apologétique avec les deux portraits antithétiques du maître, par son compatriote Franz Von Lenbach et par Renoir, un ensemble d’œuvres variées, près de quatre-vingt, exposées majoritairement au musée Rath. S’y retrouvent, sous la houlette d’une même inspiration, presque toutes les nations européennes (Italie exceptée), touchées à un moment ou à un autre, par le wagnérisme et les images qu’il put faire naître. On pourra cependant regretter l’absence de certaines illustrations académiques (même si Paul Lang, commissaire de l’exposition qui, utilement, veut dépasser l’équation Wagner = symbolisme, considère celles-ci comme « kitsch »1) qui furent probablement plus importantes pour véhiculer la mythologie inspirée de l’épopée des Niebelungen que bien des pièces exposées, dont le statut fut alors, et est encore aujourd’hui, plus confidentiel. Pourquoi, par exemple, en ce qui concerne la France (alors que les organisateurs acceptent le pathos grandiloquent de l’espagnol Rogelio de Egusquiza, avec un tableau de 1910), n’avoir pas osé un essai évoquant ces peintures de Salon où sont catalogués tous les éléments d’un moment d’opéra, même si le souffle qui emporte la musique semble faire défaut au pinceau qui peine. Sans parler du gigantesque Chevalier aux fleurs de Georges Rochegrosse du musée d’Orsay, peut-être aurait-il été possible de montrer, par exemple, quelque peinture de Gaston Bussière qui, à la suite du succès de ses Adieux de Wotan à sa fille du Salon de la Société des artistes français de 1895, multiplia pour le marché parisien les blondes Iseult et les fiers Lohengrin. Les organisateurs auraient ainsi évité de laisser soupçonner qu’ils souhaitaient trancher catégoriquement entre une bonne et une mauvaise illustration wagnérienne. Et pourquoi éluder aussi l’art de l’Allemagne de l’entre-deux guerres ?
   Dans cette réunion un peu disparate où l’exceptionnel (les panneaux de Makart venus du musée d’Art étranger de Riga) côtoie le modeste (le dessin de Fernand Khnopff auquel il aurait été possible de substituer une illustration moins littérale mais tout aussi wagnérienne), la lecture du catalogue s’avère d’une richesse inépuisable. Dans une première partie, à la suite de la remarquable synthèse introductive : « Réflexions sur la notion d’art wagnérien » de Jean-Michel Nectoux, plusieurs essais abordent le thème d’un art wagnérien à travers différents sujets. Qu’ils soient rebattus ( la Revue wagnérienne par Georges Schurch) ou nouveaux (Wagner et l’art catalan, par Francesc Fontbona), tous ces articles apportent des réponses, des synthèses (Scénographie wagnérienne et peinture par Christian Bührle) ou des éléments d’investigation dont bien des lecteurs feront leur miel. La qualité des commentaires des œuvres, dans les notices qui viennent ensuite, est aussi à souligner ; apparemment non contraints dans leur volonté didactique, les auteurs abordent tout ce qui peut aider le lecteur et faire date dans la recherche : de la biographie des artistes à leurs relations avec Wagner et sa musique, jusqu’à la place de leurs créations wagnériennes dans leur production générale, tout est minutieusement analysé et clairement restitué. Un autre texte manque encore cependant, qui nous éclairerait sur les relations de Wagner (et de son épouse Cosima, grande ordonnatrice des relations artistiques de son époux) et de l’art. Des déboires du portrait de Renoir aux malentendus avec Böcklin, anecdotes dont le catalogue n’est pas avare, il y avait peut-être une histoire à retracer qui aurait permis de configurer la dimension de l’œuvre d’art totale dont rêvait le Maître de Bayreuth.

   Le catalogue et l’exposition ne s’achèvent cependant pas là. Une extension est proposée au visiteur, au Musée d’art moderne et contemporain (MAMCO) de Genève où sont présentées des installations de Gérard Collin-Thiébaut, de Rodney Graham et de Sarkis. Quelques essais supplémentaires étudiant les relations du wagnérisme avec la littérature, l’architecture, la musique ou encore le cinéma, réunis dans les trente dernières pages du catalogue, attendent aussi le lecteur, textes plus spéculatifs, auxquelles répondront probablement un jour, d’autres essais.

Dominique Lobstein
(mis en ligne le 17 novembre 2005)

1. Selon le compte-rendu de l’exposition publié dans la Tribune de Genève du 22 septembre dernier.

Sous la direction de Paul Lang, Richard Wagner. Visions d’artistes. D’Auguste Renoir à Anselm Kiefer, Paris, Somogy, 2005, ISBN 2-8306-0277-7. 50 €

L'exposition a lieu à Genève : Musée Rath, 23 septembre 2005 - 29 janvier 2006 et MAMCO, 23 septembre 2005 - 15 janvier 2006.