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Félix Vallotton 1865-1925. Catalogue raisonné de l'œuvre peint

Auteur : Marina Ducrey (avec la collaboration de Katia Poletti).

   « Monsieur Vallotton, comme on dirait Monsieur Ingres » : la formule n’est ni originale ni nouvelle, elle remonte à un texte de Pierre du Colombier de 1949, mais il est difficile de s’en départir, même après la lecture du très riche catalogue raisonné de l’œuvre peint de Félix Vallotton1. Peut-être après tout, parce que Vallotton l’a souhaité, et alors il faut rendre hommage à Marina Ducrey pour avoir su respecter la volonté de l’artiste tout en montrant pour la première fois l’étendue impressionnante de son art. C’est justement le Bain turc qui sert d’illustration au coffret. Choix courageux, qui montre que ce catalogue de l’œuvre peint (qui exclut donc les célèbres gravures) vise à faire voir un autre Vallotton, et non seulement le peintre nabi ou le paysagiste redécouvert ces dernières années.

   D’Ingres, Vallotton a imité l’obsession du moi, qui s’exprime plus par l’écriture que par le dessin : le peintre franco-suisse a facilité et compliqué la tâche de ses historiens par les méticuleux écrits qu’il a entretenus comme un maniaque autour de son activité : livre de raison, livre de compte, journal… sans parler des romans autobiographiques comme La vie meurtrière, qui permettent parfois de retrouver des impressions de l’artiste ou certaines de ses sources (p. 177). Et l’un des grands mérites des immenses recherches de Marina Ducrey et de Katia Poletti est d’avoir réussi à démêler l’écheveau de ces multiples citations, d’être parvenues à identifier les œuvres au titre souvent trop bref ou énigmatique dans les différents livres-journaux ou dans les foisonnantes archives de la galerie Vallotton, (que possède la Fondation Félix Vallotton à Lausanne créée en 1998).


1. Félix Vallotton
Autoportrait, 1897
Huile sur carton - 59,2 x 48 cm
Paris, collection particulière
© Fondation Félix Vallotton, Lausanne

   Vallotton a aussi repris d’Ingres le souci de son apparence, et de laisser à la postérité une image raisonnable (alors que l’homme l’était sans doute beaucoup moins que ne l’était le directeur de l’Académie de France à Rome) : pas moins de neuf autoportraits (ill. 1), dont le premier comme le dernier évoquent irrésistiblement les deux autoportraits d’Ingres. Cette statue de commandeur que Vallotton a voulu laisser de lui-même, le volume I de cette monumentale monographie réussit parfaitement à l’analyser, mais peine quelque peu à s’en émanciper : les références extérieures au peintures de Vallotton lui même sont rares, que ce soient ses propres xylographies ou les œuvres de ses contemporains ou prédécesseurs : c’est dans la seconde partie, le catalogue (qui constitue les volumes II et III), qu’il faudra chercher les comparaisons avec Anker2 (ill. 2) ou des parallèles avec Hodler pour les couchers de soleils.

Félix Vallotton - La malade - Suisse, collection particulière
2. Félix Vallotton
La malade, 1892
Huile sur toile - 74 x 100 cm
Suisse, collection particulière
© Fondation Félix Vallotton, Lausanne

   D’Ingres enfin, Vallotton a hérité le culte de la ligne, « la douce ligne courbe, la fantaisiste et sinueuse ligne courbe », mais cette ligne est moins signe d’une élégance idéale que contour d’une forme charnue ou trait qui marque un aplat décoratif. Car, à la différence du directeur de l’Académie, Vallotton remonte rarement jusqu’à Raphaël : la femme est moins pour lui une beauté idéale que la « terrifiante associée » de l’homme (toujours pour reprendre une citation de Vallotton), non le repos, mais le danger, la tension créatrice d’où, dans de nombreux nus féminins, « le venin des couleurs environnantes pour arrêter le désir dans son élan ». Marina Ducrey, dans un très intéressant chapitre sur Vallotton et la femme, montre l’importance de ce motif pour l’artiste (plus de 500 tableaux, le plus souvent peints après la phase nabi, souvent décriés par la critique, volontiers achetés par les collectionneurs, ill. 3), mais aussi son ambiguïté profonde par rapport à l’artiste : les intérieurs nabis où l’élément féminin est le ressort du drame caché sont les « transpositions d’un cauchemar d’un fiancé », les grandes machines dans lesquelles se lance Vallotton à partir de 1892-1893 pour s’insérer dans la tradition des grands formats n’évoquent jamais les amours heureuses de la mythologie, mais des scènes où la femme est proie du désir masculin, voire violente bacchante. Le sexe féminin est toujours chez lui un extrême : un corps trop généreux pour ne pas être celui d’un modèle professionnel; une forme dont la maigreur hodlérienne est accusée par un trait noir (dans un tableau d’ailleurs possédé par le peintre de Marignan [CR 641]) ; une dame aux épaisses crinières à la mode ou une femme aux cheveux noirs abondants, luisants, défaits. Le Monsieur Bertin de Vallotton est une femme : Gertrude Stein (CR 612).

Félix Vallotton - La liseuse - Suisse, collection particulière
3. Félix Vallotton
La liseuse, 1922
Huile sur toile - 81 x 100 cm
Suisse, collection particulière
© Institut Suisse pour l'histoire de l'art

   Le chapitre sur le paysage, le plus long du volume, est celui qui montre le mieux à la fois la clarté du raisonnement et l’intelligence de la réflexion de cette grande monographie sur Vallotton. Il s’ordonne selon un principe chronologique, qui articule l’ensemble de la carrière de Vallotton : les incertitudes de la jeunesse jusqu’au début des années 1890, la révolution nabie et les hésitations qui en suivent (la première décennie du XXe siècle), puis un essai de typologie des paysages quand ce thème devient beaucoup plus fréquent dans l’œuvre de l’artiste à partir de 1909. Comme pour les autres chapitres, ce discours chronologique est renforcé par de multiples points de vue qui viennent faire comprendre l’originalité de la réflexion de l’artiste sur ce thème, et son lien avec l’ensemble de l’œuvre. Ainsi, les informations sur le support, la technique, ou la dénomination du paysage (d’« études » à « paysage composé » dans le livre de raison) montrent l’autonomie croissante du thème et le changement de référence artistique dans l’imaginaire du paysage chez Vallotton, également rendu par des citations des romans de l’artiste ou de ses amis (p. 181), lesquels permettent de comprendre la symbolique des lieux. L’évolution de la géographie de ces paysages est également remarquablement analysée : paysages des vacances suisses pour les premières études, essais avec les bords de mer, reprise des paysages suisses quand le genre s’affermit dans la période nabie, diversité de la topographie quand il devient une forme d’expression artistique privilégiée pour l’artiste. Comme pour les autres genres, Marina Ducrey souligne des références artistiques plutôt lointaines dans le temps (Poussin pour les paysages ; et dans les natures mortes, moins Cézanne que les peintres hollandais du XVIIe siècle) et s’efforce justement de mettre en évidence l’unité de la démarche de l’artiste dans sa longue évolution vers la « métaphysique picturale des années 20 » : l’usage de la photographie, parfois annotée, permet de développer une synthèse ornementale à partir du motif ; à partir des années 1910, le travail de l’artiste sur le corps féminin « fortifie son goût pour une synthèse sélective fondée sur la mémoire » (ill. 4) à la fois pour le paysage et la nature morte.

Félix Vallotton - Femme accroupie offrant du lait à un chat - Suisse, collection particulière
4. Félix Vallotton
Femme accroupie offrant du lait à un chat, 1919
Huile sur toile - 56 x 52 cm
Suisse, collection particulière
© Fondation Félix Vallotton, Lausanne

   Un essai général sur la « peinture » chez Vallotton, consacré à ses références artistiques, l’utilisation de la photographie et des statistiques sur l’évolution des genres dans son corpus, ouvre, après la biographie, le volume. D’autres chapitres viennent utilement compléter ce panorama de l’œuvre peint de l’artiste : sur les collectionneurs de l’artiste, ses critiques (pour une fois non réunis dans un fourre-tout rapidement appelé ‘fortune critique’), mais aussi sur les matériaux et techniques (avec une très intéressante reconstruction des phases de composition d’un paysage pages 202-203), les signatures et les timbres. De plus, le catalogue exhaustif répertorie également les six sculptures et les quatorze objets d’arts appliqués de l’artiste.
   Il faut aussi féliciter l’auteur pour avoir cherché à élargir l’horizon de l’œuvre de Vallotton, à connaître le sens symbolique de certains tableaux et accepté de reconnaître l’aspect parfois dérangeant de sa peinture. Les natures mortes et les scènes d’intérieur sont justement mises en parallèle avec les peintures hollandaises ; les célèbres Poivrons rouges sont une « sorte de métaphore du carnage inégalé auquel a donné lieu la Première Guerre mondiale » mais aussi annoncent le Pop Art américain des années 1960 (CR 1123) ; de même, Marina Ducrey n’hésite pas à reconnaître dans la blonde pulpeuse mais déterminée, maquillée de rouge qui fait office d’Andromède en 1918 (CR 1214) quelque héroïne de bande dessinée des années 1930.


5. Double page du catalogue raisonné

   Cette monographie, par l’ampleur de sa première partie, dépasse ainsi le principe du strict catalogue chronologique (tel qu’il vient d’être proposé pour Vuillard3) et permet de mieux appréhender la place de Vallotton au sein du mouvement nabi, tout en faisant découvrir les multiples facettes de son art. L’ampleur des recherches et le soin donné à leur publication sont aussi manifestes dans la richesse des index, la qualité remarquable des reproductions couleurs et l’élégance sobre mais efficace de la mise en page4 (ill. 5). A tous égards, cet ouvrage, résultat exemplaire d’une collaboration entre l’Institut suisse pour l’étude de l’art, la Fondation Félix Vallotton et les éditions 5 Continents, méritait le prix du Syndicat national des antiquaires qui lui a été remis le 21 septembre 2005.
   Reste que, si le parcours de Vallotton a quelques parallèles avec celui de Vuillard ou de Derain, son art est difficilement classable dans l’histoire de l’art, et parfois un mystère : il n’est pas évident, dans nos catégories visuelles actuelles, d’accepter qu’un nabi soit tenté par Ingres …

Olivier Bonfait
(mis en ligne le 1er novembre 2005)

1. Le catalogue contient 1704 numéros, tous reproduits en couleurs lorsque cela a été possible, soit environ 400 de plus que le livre de raison de l’artiste ; près de deux tiers n’avaient presque jamais été reproduits en couleurs.
2. Avec un renvoi erroné dans l’index pour le CR 4.
3. Voir le compte rendu sur La Tribune de l’art.
4. On peut s’étonner que cette abondance de l’iconographie ne soit pas assez mise en avant : dans le volume de texte (I), le lecteur ne bénéficie pas des renvois aux illustrations dans ce même volume, ce qui faciliterait grandement la lecture (plutôt que d’avoir à se reporter aux deux autres volumes de catalogue). De même, toujours dans le volume I, plutôt qu’une reproduction intégrale du livre de raison en couleurs (qui aurait pu être disponible sur le site de la Fondation), sans doute une cinquantaine de reproduction en pleine page de tableaux de l’artiste auraient mieux soutenu la qualité du texte.

Marina Ducrey (avec la collaboration de Katia Poletti), Félix Vallotton 1865-1925. Catalogue raisonné de l’œuvre peint. Institut Suisse pour l’étude de l’art ; Fondation Félix Vallotton, 5 Continents éditions, 2005, 3 volumes, reliés, 1332 p., 490 €, ISBN 88-7439-179-X.