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La collection des Antiquités du Cabinet de Sir William Hamilton

Auteur : Pierre-François Hugues d'Hancarville

   Largement plébiscitée par les chercheurs qui lui consacrent depuis une dizaine d'années de très nombreux écrits, l'histoire culturelle n'en finit pas de se renouveler et d'aborder de nouveaux territoires. C'est ainsi que l'étude des collections aristocratiques s'est imposée comme une science à part entière, avec ses méthodes d'investigation et ses problématiques particulières, et qu'elle est devenue indispensable pour comprendre les pratiques des élites sociales de l'époque moderne1. En Italie, l'histoire du collezionismo est d'ailleurs enseignée dans les universités et les publications spécialisées qui lui sont consacrées témoignent de l'importance grandissante des sujets concernant l'histoire des musées et le patrimoine artistique des cours européennes. On ne compte plus aujourd'hui les expositions qui présentent les collections du passé, qui s'intéressent à faire revivre cette passion commune aux aristocrates pour les tableaux et les arts décoratifs. Mais c'est peut-être au XVIIIe siècle, à une époque où la circulation des idées et des hommes rapproche les goûts et les sentiments, que l'idée même de la collection trouve dans les palais et les résidences nobiliaires son expression la plus achevée. En France, à la différence des pays anglo-saxons et a fortiori de l'Italie, l'histoire sociale de la culture n'a commencé que bien tardivement à se préoccuper de ces questions, peut-être en raison même de l'historiographie nationale qui privilégie, depuis le XIXe siècle, une approche plus globale. C'est donc dans ce contexte qu'il faut se féliciter de la réimpression en 2004 aux éditions Taschen des Antiquités étrusques, grecques et romaines tirées du Cabinet de M. Hamilton, une des entreprises éditoriales les plus exaltantes du Siècle des Lumières. Fruit de la collaboration entre Sir William Hamilton, ambassadeur de Grande-Bretagne à la cour de Naples, et Pierre-François Hugues d'Hancarville, aventurier et antiquaire à ses heures, cette publication est un véritable monument d'érudition. Divisée à l'origine en quatre volumes et réunissant plusieurs centaines de planches illustrées, elle présente une sélection unique des plus beaux vases antiques de toute l'Italie du sud, la plupart provenant des meilleurs sites de Campanie, d'Apulie et de Sicile. Mais ce catalogue n'est pas seulement un outil scientifique mis à la disposition des spécialistes et des amateurs. En effet, une philosophie générale particulièrement ambitieuse sous-tend sa rédaction : la connaissance ne saurait être le privilège d'une élite et l'art doit contribuer aux progrès de l'esprit humain. Si les principes de la muséographie moderne datent essentiellement de la période révolutionnaire, on trouve déjà dans la mise en valeur de cette collection toutes les préoccupations de vulgarisation et d'accessibilité de l'art au plus grand nombre qui présideront, dans les années 1790, à la naissance du Louvre puis des grands musées européens comme le Prado (1809) ou l'Académie de Venise (1817). C'est donc une page de l'histoire des musées publics qui s'écrit là et qui n'est pas sans rappeler, dans le domaine de la peinture, le débat français des années 1740 autour de l'ouverture des collections royales à l'ensemble des connaisseurs. Au cœur même de la culture aristocratique, l'idée d'une démocratisation fait lentement son chemin dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et témoigne d'une prise de conscience aussi bien des critiques que des collectionneurs comme Auguste III en Saxe ou Anne-Marie-Louise de Médicis à Florence. Dans son palais surplombant le golfe de Naples, au milieu de ses bronzes et de ses vases grecs, Sir William Hamilton voulait lui aussi partager sa passion et l'ouvrir sur le monde2.

I. Sir William Hamilton (1730 - 1803), diplomate et collectionneur

Joseph Vernet - Vue du golfe de Naples - Paris, Musée du Louvre
1. Joseph Vernet
Vue du golfe de Naples
Huile sur toile - 100 x 198 cm
Paris, Musée du Louvre
© Taschen - Christoph Schmidt

   Né le 13 décembre 1730 dans une vieille famille de la noblesse écossaise, et après quelques années dans l'armée qui n'ont guère laissé de souvenir, William Hamilton est nommé en 1764 par le roi Georges III ambassadeur de Grande-Bretagne à la cour de Naples. Dans sa demeure du Palazzo Sessa, il passe son temps à rassembler tous les vestiges des anciennes civilisations qui se sont succédé en Italie et se passionne pour l'étude du Vésuve dont il devient rapidement le meilleur spécialiste. Comme en Angleterre, où il possédait une collection de peintures qu'il revendit pour solder ses dettes, il recherche les toiles des maîtres de la Renaissance mais surtout les médailles, les sculptures et les bronzes qui viennent remplir les salles de son palais dont Goethe disait, dans une lettre du 22 mars 1787, qu'il offrait l'une des plus belles vues d'Europe sur la mer (ill. 2) . Membre de la très sérieuse Royal Society de Londres qui publie ses recherches, il contribue à faire avancer la science de la vulcanologie et s'affirme comme un savant éminent quand il parle de géologie. Très vite, sa résidence devient le passage obligé pour tous les voyageurs du Grand Tour qui, comme le prince Georges Auguste de Mecklembourg-Strelitz, le futur tsar Paul Ier, Mozart ou bien encore la duchesse Anne-Amélie de Saxe-Weimar-Eisenach, viennent à ses côtés goûter le charme délicieusement nostalgique des villes enfouies d'Herculanum et de Pompéi. Mais la grande affaire de Sir William Hamilton reste sans nul doute l'archéologie. Pendant près de trente-sept ans, l'envoyé extraordinaire de la couronne britannique s'attache à créer une collection de vases qui reflète l'admiration débordante d'un homme pour les Anciens et qui s'inscrit pleinement dans le contexte culturel naissant du néoclassicisme.

II. La plus célèbre collection archéologique du royaume de Naples


2. Cratère à volutes apulien
Le Vase Hamilton
© Taschen - Christoph Schmidt

   Dès son arrivée dans la capitale du royaume de Naples et des Deux-Siciles, Hamilton tombe sous le charme du passé grec de l'Italie. Quand il apprend qu'un nombre croissant de vases provenant des nécropoles campaniennes circule sur le marché, il veut tout de suite les acquérir, sans bien souvent regarder à la dépense. Dès le début, il sait s'entourer de l'avis d'experts qui le conseillent dans ses achats à moins que lui-même, comme il le fait si souvent, ne prenne seul la décision d'acquérir telle ou telle pièce qu'il juge indispensable. En moins de cinq années, il rassemble une collection tout à fait exceptionnelle qui compte près de 750 pièces et dont certaines, comme le fameux Vase Hamilton (ill. 2 et 4) un cratère apulien à volutes à figures rouges, ou bien encore l'Hydrie de meidias qui représente des scènes tirées de la Théogonie d'Hésiode et de l'Iliade, constituent véritablement des chefs-d'œuvre indépassables du classicisme hellène. Bientôt les acquisitions auprès des marchands napolitains ne suffisent plus à combler l'appétit insatiable de Sir William. C'est ainsi qu'il assiste lui-même à l'ouverture des tombes et qu'il est prêt à tout pour s'assurer la propriété des plus beaux vases tandis que, dans le même temps, il parvient à acquérir la collection Porcinari et des parties importantes de la collection Mastrilli. Comme un véritable expert, il s'intéresse aux moindres détails, passe des heures à documenter les pièces les plus anecdotiques, classe les vases en fonction de leurs formes et des périodes stylistiques où ils ont été fabriqués. En somme, dès l'origine, l'intérêt proprement scientifique semble nettement l'emporter sur les seules considérations artistiques qui sont reléguées au second plan. Une preuve supplémentaire de cette conception toute moderne est le souhait que Sir Hamilton formule dès 1765 de voir sa collection diffusée dans toute l'Europe sous la forme d'une suite d'ouvrages largement illustrés et destinés non seulement aux spécialistes mais aussi aux cercles mondains et à tous les amoureux de l'Antiquité. Il charge le baron Pierre-François Hugues d'Hancarville de cette mission qu'il finance sur ses propres deniers et grâce au soutien d'un réseau de souscripteurs. Commencé en 1767, le projet ne devait s'achever finalement qu'en 1776 avec la parution du dernier volume des Antiquités étrusques, grecques et romaines tirées du Cabinet de M. Hamilton qui peuvent être considérées comme l'une des plus importantes contributions du Siècle des Lumières à la connaissance de la peinture antique sur vase3.


3. Cratère à volutes apulien
Le Vase Hamilton
Partie gauche : Scène d'un hérôon. Jeune homme
à l'intérieur d'un naiskos (petit temple).
Partie droite : Scène près d'une stèle
© Taschen - Christoph Schmidt

III. Les Antiquités étrusques, grecques et romaines de Pierre-François Hugues d'Hancarville et le destin de la collection Hamilton

   Sous l'étroite surveillance de Pierre-François Hugues d'Hancarville, les dessinateurs et les graveurs travaillent d'abord à la réalisation des planches. A la fin de 1767, le premier volume est enfin prêt et peut paraître avec des notices rédigées en français et en anglais. Il faut cependant attendre l'année 1769 pour voir le deuxième tome sortir des presses alors que d'Hancarville doit quitter précipitamment Naples pour échapper à ses créanciers, emportant avec lui à Florence les épreuves des troisième et quatrième tomes. Le projet semble alors fortement compromis. Sir William décide de se rendre en Toscane et de négocier le rachat des plaques de cuivre qui lui sont finalement restituées. Il réussit à faire publier les deux derniers tomes qui paraissent en 1776. Tout de suite, le succès est au rendez-vous. En effet, c'est la première fois que des vases antiques sont documentés graphiquement de façon aussi précise. Certes, il y avait bien eu dans le passé les travaux de Thomas Dempster sur la civilisation étrusque, publiés par Filippo Buonarroti et Gaetano Bottari en 1723, et les grandes études d'Antonio Francesco Giori ou bien celles de Giambattista Passeri sur les peuples de l'Italie archaïque qui abordaient incidemment la question de la peinture sur vase. Mais aucun n'accordait autant d'importance à l'iconographie. Pour les plus belles pièces, on dispose d'une vue d'ensemble, ainsi que d'une coupe annotée de mesures exactes, avec une ou plusieurs reproductions en couleur. Toutefois, il ne faut pas trop surestimer l'avancée scientifique que constitue ce recueil car cette forme de présentation systématique ne se retrouve que pour les pièces les plus importantes, notamment dans le premier volume, alors que dans les volumes suivants, les peintures de vases en couleurs alternent le plus souvent avec les vues d'ensemble et les coupes d'autres vases. Mais au-delà du progrès incontestable que les Antiquités réalisent en matière d'archéologie, elles sont surtout essentielles dans la redécouverte de la civilisation grecque par les élites culturelles. En effet, elles remettent au goût du jour le classicisme et influencent notablement les arts décoratifs qui trouvent là de nouveaux modèles. Avec elles, s'ouvre la grande période du style « étrusque », comme on disait alors, puisque dans les années 1770-1780 le langage courant ne faisait guère la différence entre l'origine grecque et la provenance étrusque des vases découverts en Italie du sud. L'un des premiers à comprendre tout le parti qu'il peut tirer de l'ouvrage de d'Hancarville est Josiah Wedgwood qui s'associe dès 1769 à Thomas Bentley et ouvre à Newcastle-under-Lyme une fabrique au nom évocateur d'Etruria. Grâce à l'utilisation de procédés de fabrication développés tout spécialement, il réalise des copies des vases les plus célèbres en black basalt. Encouragées par le succès de Wedgwood, d'autres manufactures suivent son exemple et se mettent à produire des grès et des porcelaines d'après des modèles copiés du catalogue Hamilton. A l'image du cabinet étrusque du château de Potsdam ou de la résidence d'été des Romanov à Tsarskoye Selo, la décoration intérieure des palais et des villas d'agrément s'ouvre elle aussi à l'inspiration hellénisante. En 1772, la collection Hamilton est vendue au British Museum. Dès lors, il ne reste plus aux amoureux de la Grèce ancienne que les Antiquités étrusques, grecques et romaines de monsieur d'Hancarville pour se rappeler la richesse d'une des plus belles collections privées d'Europe.

Christophe Castandet
(mis en ligne le juin 2005)

1.Comme preuve de la vitalité de l’histoire des collections artistiques, citons le Journal of the History of Collections, publié par l’université d’Oxford, sous le patronage de l’Ashmolean Museum et d’un comité scientifique international, qui, depuis l988, a permis de redécouvrir les réalités sociales, économiques et culturelles des collections de l’époque moderne.
2.Sur la passion des aristocrates anglais pour l’Antiquité gréco-romaine au XVIIIe siècle, voir en dernier lieu Jonathan Smith, The Pleasures of Antiquity. British collectors of Greece and Rome , New Haven, University Press for the Paul Mellon Centre for Studies in British Art, 2003, 340 p.
3.
En complément, cf. V. Coltman, « Sir William Hamilton’s vase publications (1767-1776) : A case study in the reproduction and dissemination of antiquity”, Journal of Design History, 2001, 14, pp. 1-16.

Pierre-François Hugues d'Hancarville, The Collection of Antiquities from the Cabinet of Sir William Hamilton / Collection des Antiquités du Cabinet de Sir William Hamilton / Die Antikensammlung aus dem Kabinett von Sir William Hamilton, Taschen, 2004, 550 pp., 493 ill., 150 €. ISBN : 3-8228-2195-0