La guerre à la culture. La logique marchande et les attaques contre l'intelligence
Auteur : Bernard Sergent

Ce livre est d'une violence rare. C’est celui d’un homme en colère qui voit disparaître tout ce en quoi il croit. On peut juste lui reprocher cette noirceur qui ne donne aucune place à l’espoir et à l’éventualité d’un retour en arrière, comme si tout était déjà joué irrémédiablement.
Ce qu’il révèle est, il est vrai, accablant. Toutes ces affaires, chacun les connaît plus ou moins sans les avoir toujours suivies de près. La presse s'en est fait l'écho fort modestement, souvent dans l'indifférence générale.
A travers l'étude de plusieurs dossiers, il montre la volonté systématique d'abandonner des pans entiers du patrimoine, et de sacrifier la culture, par tous les gouvernements récents, de gauche comme de droite1.
Résumons : les 300.000 objets d'ethnologie du Musée de l'Homme ont été mis en caisse, et ne seront pas exposés au musée du Quai Branly, les outils (poinçons, presses, etc) de l'Imprimerie Nationale dont beaucoup sont classés subissent le même sort à la suite du démantèlement de cette institution ; le Musée des Arts et Traditions Populaires, contrairement à ce qu'on a pu lire partout, n'est pas transféré à Marseille : une grande partie de ses collections sont, elles-aussi, stockées dans des caisses ou dans des dépôts loin des yeux du public2.
Il faut être, cependant, un peu moins définitif que l'auteur lorsqu'il affirme, à propos de la loi musée, qu'elle « a mis fin à la notion de patrimoine en France », au motif qu'elle permettrait d'aliéner les collections. En réalité, rien dans les lois précédentes n'interdisait expressément de vendre les collections de musées. La nouvelle loi a au moins l'avantage de proclamer cette inaliénabilité et de consacrer ce qui était une règle non écrite, même s'il est exact que prévoir aussitôt la manière de la supprimer ponctuellement est aberrant. En revanche, c'est bien parce que le musée Marmottan n'est pas Musée de France donc non protégé par la loi musée qu'il s'est cru autorisé à vendre des meubles qui lui appartenaient (voir notre article). Ce texte n'y est pour rien3. Reste qu'il est évident que l'inaliénabilité des collections gêne beaucoup de responsables locaux, et qu'il faut s'inquiéter pour l'avenir.
L'auteur s'intéresse également à des exemples ne concernant pas directement le patrimoine artistique. Il montre notamment la lente mise à mort de l'enseignement du latin et du grec ou la déchéance programmée de France-Culture.
Il aurait pu ajouter à ces scandales la chute dramatique des crédits affectés au patrimoine qui risque d'entraîner la mise en faillite d'entreprises de restauration hautement spécialisées et la mort lente de nombreux monuments historiques.
Ce livre est, hélas, d'une brûlante actualité. La casse de l'Imprimerie Nationale et la mise en caisse de ses collections s'est poursuivie et est en cours d'achèvement, dans l'indifférence des pouvoirs publics malgré une pétition ayant recueilli plus de 200.000 signatures. Les permis de construire viennent d'être accordés à la Cogedim sur le site de l'hôpital Laënnec, un dossier que nous avons l'intention de suivre de près (où sont passées les œuvres - dont un Philippe de Champaigne - que contenait la chapelle, et que deviendront les bâtiments anciens4 ?). Quant à Jean-Jacques Aillagon, que Bernard Sergent qualifie de « ministre le plus anti-culture des ministres de la culture » - constat que l'auteur de ces lignes partage entièrement - ses capacités de nuisance restent intactes lorsque l’on voit le rôle qu’il a joué dans la décision d'expatriation de la Fondation Pinault à Venise, fait d’armes dont il s’est d’ailleurs vanté dans la presse.
Didier Rykner
(mis en ligne le 10 juin 2005)
1. On comprend que l’auteur se rapproche des thèses des altermondialistes et de José Bové, qu’il cite d’ailleurs au détour d’un chapitre. On se permettra tout de même de penser qu’il n’est pas certain que la culture et le patrimoine soient réellement une priorité absolue de ce courant de pensée et que cette position assumée nuit quelque peu à la crédibilité de l'ouvrage. Le vrai problème est qu’aucun mouvement ou parti, quel que soit sa place sur l’échiquier politique, ne se préoccupe réellement de ces questions.
2. , Le musée de Marseille sera en réalité un nouveau musée consacré aux « civilisations de l'Europe et de la Méditerrannée ». J'ai vu récemment, à l'abbaye de Saint-Riquier, des bâtiments conservant une partie des collections des ATP. Ces collections sont invisibles et nul ne sait quel sera leur devenir.
3. Nous n'avons pas encore trouvé de texte qui montrerait que cette vente est illégale.
4. Bernard Sergent dénonce en effet la casse des hôpitaux anciens. Au moment où nous terminons cet article, la Gazette de l'Hôtel Drouot annonce la scandaleuse mise à l'encan de l'entier mobilier de la chapelle de l'Hôpital du Hainault à Valenciennes, sur lequel nous reviendrons en détail dans les prochains jours.
Bernard Sergent, La guerre à la culture. La logique marchande et les attaques contre l'intelligence, L'Harmattan, Collection Questions contemporaines, 140 p., 13 €, ISBN : 2-7475-7823-2

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