| Greuze et l'affaire du Septime Sévère
Auteurs : Annick Lemoine, Mickael Szanto, Udolopho van de Sandt, Marie-Anne Dupuy-Vachey

Le Musée de Tournus a récemment acquis sur le marché parisien une esquisse de Jean-Baptiste Greuze pour son morceau de réception à l'Académie, daté de 1769, Septime-Sévère reprochant à Caracalla d'avoir cherché à le tuer (ill. 1 ; voir brève du 17/12/04). A cette occasion, une exposition autour de cette œuvre est organisée par le musée bourguignon. Nous ne l'avons pas vue, et cet article est donc seulement consacré à son excellent catalogue. Œuvre clé dans la production de Greuze, ce tableau se prête remarquablement à l'exercice de l'exposition-dossier. L'histoire complexe de sa genèse et de sa réception, les avis contraires et parfois très tranchés qu'il a suscités depuis sa présentation devant l'Académie et au Salon de 1769 ainsi que son importance dans la naissance du néoclassicisme en font un objet d'étude particulièrement intéressant.
1. Jean-Baptiste Greuze
Septime Sévère et Caracalla, 1767
Huile sur toile - 64 x 77 cm
Tournus, musée Greuze |
Le catalogue est de ce point de vue très complet et aborde tous les aspects de la question. Il offre également plusieurs nouveautés, dont l'apparition d'une nouvelle étude peinte pour la tête de Caracalla au musée de Gotha en Allemagne (ill. 2)1 et la découverte par Udolpho van de Sandt de la vraie date de réception de Greuze à l'Académie, le mercredi 23 août 1769, soit un mois plus tard que ce qui était communément admis, et juste deux jours avant l'ouverture du Salon, en raison d'une erreur de retranscription des procès-verbaux. Ceci permet de répondre à certaines questions jusqu'ici irrésolues (par exemple pourquoi dans le livret du Salon Greuze apparaît comme seulement agréé) mais en soulève de nouvelles (pourquoi n'a-t-il pas été reçu à une séance précédant le Salon ?). La publication en annexe de l'intégralité des critiques de l'époque sera une référence utile pour les historiens d'art.
2. Jean-Baptiste Greuze
Etude pour la tête de Caracalla
Huile sur toile - 45,6 x 37,8 cm
Gotha, Schlossmuseum, Gemäldessamlung |
Si la discussion sur les qualités de l'œuvre peut rester ouverte - pour notre part nous nous situons résolument du côté des organisateurs de l'exposition qui lui sont très favorables, il est difficile en revanche de nier son caractère extrêmement novateur. Le violent rejet qu'elle eut à subir de manière presque unanime lors de sa présentation, même du plus ardent défenseur, jusqu'ici, de l'artiste, Denis Diderot, est-il vraiment dû à l'œuvre elle-même, ou est-elle le résultat d'une cabale ? Il est sans doute difficile de trancher de manière définitive, mais il est certain que l'antagonisme entre Greuze et l'Académie était très fort, surtout en raison de l'arrogance du peintre. Ne respectant aucune des règles fixées pour sa réception et traitant avec le plus grand mépris cette institution, la réaction des académiciens à son égard était finalement compréhensible : Greuze avait été agréé comme peintre de genre, il n'y avait aucune raison que la règle non écrite mais tacite (on est reçu dans la catégorie pour laquelle on a été agréé) ne lui fût pas appliquée. La qualité du tableau lui-même n'était sans doute pas la principale cause de son échec. Mais le style de l'œuvre, foncièrement nouveau, a sans aucun doute donné des arguments à l'assemblée pour justifier son refus. Car l'essentiel est bien là. Peintre d'histoire néophyte, Greuze propose ici un des premiers tableaux réellement néoclassiques, davantage que ceux de Vien dont le côté gracieux est encore rococo. Si l'on est ici plus proche de Poussin (le grand modèle, comme Greuze le confirme lui-même et comme l'ont noté tous les contemporains), que de David, ce dernier n'était encore à cette époque qu'un émule de Boucher. Cette nouveauté, conjuguée aux réelles qualités formelles du tableau (les « erreurs » d'anatomie notées par les commentateurs, comme la taille du buste de Septime Sévère ou la jambe cachée par le drapé qui s'ajuste mal à son corps, si elles pouvaient être retenues à charge contre lui par les académiciens, ne peuvent plus gêner un spectateur d'aujourd'hui).
Reste le problème Diderot. Quand celui-ci écrit « je n'aime plus Greuze », il nous semble qu'il ne parle pas du peintre, mais de l'homme. En effet, comment pourrait-il ne plus aimer celui qui aurait peint selon lui le plus beau tableau du Salon, Une jeune enfant qui joue avec un chien ? Plus ou moins brouillé avec Greuze, il peut aisément se déclarer contre le Septime Sévère sans se renier en dénigrant ce qu'il a toujours aimé, sa peinture de genre. Il sait qu'il blessera d'autant plus l' amour-propre de l'artiste en critiquant l'essentiel, sa prétention à devenir peintre d'histoire. On peut donc douter de la sincérité de l'écrivain, d'autant qu'il avait vu deux ans plus tôt, dans son atelier, une esquisse postérieure à celle acquise par Tournus, sans doute très proche du tableau définitif, et qu'il l'avait déclaré « un tour de force ».
3. Jean-Baptiste Greuze
Etude pour la figure de Caracalla
Sanguine - 48,3 x 30,4 cm
Tournus, musée Greuze |
Ce tour de force n'avait pas été improvisé. De nombreuses études préparatoires, dessins ou peintures, sont connues, et sont toutes publiées dans le catalogue. On citera notamment un beau pastel pour la figure de Septime-Sévère (Paris, ENSBA) et plusieurs dessins appartenant au musée de Tournus, dont une sanguine représentant Caracalla (ill. 3). L'entrée de l'esquisse pour Septime Sévère s'inscrit dans une politique concertée d'acquisitions d'œuvres de Greuze, conforme à la vocation du musée qui porte son nom. Rappelons que l'an dernier celui-ci avait montré au public les dessins donnés par un collectionneur en 2001 et 2002, dont un Greuze (voir brève du 6/5/04).
Didier Rykner
(mis en ligne le
24 août 2005)
1. Elle passait encore récemment pour une œuvre du peintre romantique allemand Paul Emil Jabobs (1802-1866) et fut présentée dans la rétrospective de cet artiste que le musée de Gotha a organisée en 2003.
Annick Lemoine, Mickael Szanto, Udolopho van de Sandt, Marie-Anne Dupuy-Vachey, Greuze et l'affaire du Septime Sévère, préface de Pierre Rosenberg, Somogy, éditions d'art, 128 p., 30 €, ISBN : 2-85056-890-2.
L'exposition a lieu au musée Greuze de Tournus jusqu'au 18 septembre 2005. Commissariat : Clémence Poivet et Annick Lemoine.

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