Lesueur. Gouaches révolutionnaires. Collections du musée Carnavalet
Auteur : Philippe de Carbonnières
Carnavalet est, avec celui de Vizille, l'un des musées français les plus riches en œuvres de la période révolutionnaire. Il possède notamment un étonnant ensemble de gouaches découpées, représentant des scènes et des personnages de cette époque troublée. Le musée parisien publie le catalogue de cette collection qui fut présentée intégralement cet été. Une quarantaine de ces gouaches, sur les soixante-quatre qu'il conserve, demeurent exposées en permanence.
Ecrit d'une plume vive et colorée, l'ouvrage peut être lu avec plaisir, même par un non spécialiste, sans que la rigueur scientifique lui fasse défaut. Ceci n'est pas si courant pour un genre habituellement plutôt austère. Philippe de Carbonnières, son auteur, est attaché de conservation au Cabinet des arts graphiques du musée. Il a mené une enquête fouillée qui lui a permis de rectifier bien des erreurs que répétaient, en se recopiant les uns les autres, les précédents historiens. Il est d'ailleurs impitoyable avec ses prédécesseurs, allant jusqu'à qualifier de stupides certaines de leurs hypothèses hasardeuses. Cela change de la langue de bois et met un peu de piquant dans le débat.
Avouons que sa démonstration est très convaincante : il remet en cause tant l'attribution, que la datation et même la destination des gouaches, soit à peu près tout ce que l'on croyait connaître de celles-ci. Il nie par ailleurs leur caractère naïf maintes fois évoqué, soulignant au contraire les intentions bien affirmées de l'artiste et reconstituant ses positions politiques.
Conservées dans la même famille jusqu'à leur entrée à Carnavalet1, la tradition les attribuait à deux frères, les Lesueur. Les historiens de l'art ont identifié ces derniers avec Pierre-Etienne et Jacques-Philippe Le Sueur, l'un peintre de paysage, l'autre sculpteur. Philippe de Carbonnières réfute cette thèse grâce à des recherches d'archives très poussées, renforcées par une évidence : malgré leurs qualités réelles (le charme, la fraîcheur, le sens de la composition,...), ces œuvres ne peuvent être dues à des artistes pratiquant le « Grand genre »2. Les deux frères sont en fait Jean-Baptiste et Pierre-Antoine Lesueur (en un seul mot), le premier étant sans aucun doute le principal auteur, même si une, voire deux autres mains (sans doute un troisième artiste de la même famille) peuvent parfois être discernées dans quelques-unes des figures. Quant à la datation, elle est probablement contemporaine, ou presque, des événements représentés, les légendes étant en revanche plus tardives et nettement plus anti-révolutionnaires que les scènes elles-mêmes. Enfin, Philippe de Carbonnières suggère, là encore avec un certain pouvoir de conviction, que les gouaches étaient destinées à un petit théâtre, proche du spectacle de marionnettes ou du théâtre d'ombre.
Si l'essai introductif, qui explicite tout cela et replace l'ensemble dans l'art de son temps, est assez brillant, les notices ne le sont pas moins. L'étude minutieuse de chacune des gouaches, de la description de la scène représentée jusqu'à sa signification morale et politique, plonge le lecteur dans l'époque révolutionnaire. Ni art naïf, ni art populaire, ne relevant pas plus de la grande peinture d'histoire, les gouaches de Carnavalet occupent une place unique dans l'art de leur temps, et sont un témoignage exceptionnel sur cette époque. Cette belle publication3 leur rend un hommage mérité.
Didier Rykner
(mis en ligne le 14 septembre 2005)
1. Cinquante gouaches sont entrées par dation au musée du Louvre en 1977 qui les a immédiatement déposées à Carnavalet. Douze furent acquises ultérieurement (dont dix en 1992) et deux retrouvées (?) dans le grenier du musée. Quelques unes demeurent encore chez les descendants de leurs propriétaires initiaux. Il est probable que beaucoup d'autres (leur nombre total est inconnu) ont disparu anciennement, peut-être suite à une utilisation trop intense.
2. Il affirme par ailleurs que le style des dessins connus de ces deux Le Sueur ne correspond aucunement à celui des gouaches. Sans doute eut-il été intéressant de reproduire quelques unes de ces feuilles, afin de permettre au lecteur de comparer lui-même.
3. Seul regret, les scènes citées dans le texte ne bénéficient pas systématiquement d'un renvoi à leurs illustrations, ce qui oblige parfois à des recherches un peu fastidieuses.
Philippe de Carbonnières, Lesueur. Gouaches révolutionnaires. Collections du musée Carnavalet, Paris musées / Editions Nicolas Chaudun, 2005, 247 p., 55 €, ISBN : 2-87900- 858-1
N. B. Les gouaches sont actuellement exposées à Vizille, au musée de la Révolution Française, jusqu'au 25 septembre 2006.
|