Girodet
Auteur : Anne Lafont
Anne Lafont est l'auteur d'une thèse très informée sur les années italiennes (1790-1795) de Girodet. Le livre qu'elle fait paraître en tire une grande partie de sa substance et de sa réflexion. Venant après le catalogue de l'actuelle exposition du Louvre, qui intègre et discute les apports nombreux de son travail universitaire, l'ouvrage se justifierait moins s'il ne visait à construire « une interprétation globale de cet univers particulier et très personnel, dans lequel l'artiste, à la fois riche et économe, conçut un œuvre puissant ». L'ambition déclarée du livre est donc de mettre en relation l'art de Girodet et ce que l'on sait du peintre, afin d'élaborer une clef de lecture qui vaudrait pour l'ensemble de sa production.
Projet séduisant, mais dangereux : à vouloir ramener la diversité d'un artiste tel que Girodet à un critère d'explication unique, on court le risque d'en réduire la portée et les liens multiples, interactifs qui le rattachent à son environnement historique et esthétique immédiat. En pareils cas, l'analyse confirme souvent ce qu'elle a établi comme opératoire antérieurement à l'enquête sur laquelle elle prétend s'appuyer. Anne Lafont n'échappe pas toujours à cet écueil prévisible, d'autant plus que son livre utilise sans frein les outils de la recherche américaine, depuis la théorie du roman familial à la notion d'altérité en passant par l'approche générique ou sexuée. L'auteur, si l'on schématise, campe donc un artiste qui n'aurait cessé de chercher l'autre : le père, la femme, l'Orient. Cette triple quête en nourrirait une quatrième, plus fondamentale, celle de faire « neuf ». Anne Lafont insiste beaucoup sur le primat de l'esthétique parmi les motivations de l'artiste, jusqu'à minorer la sociabilité, le politique ou le patriotisme dans la vie et l'art de Girodet. Difficile de la suivre sur ce terrain. Le catalogue de la rétrospective du Louvre est la meilleure réponse qu'on puisse opposer à une telle position. On se permettra d'y renvoyer.
Très marqué par les travaux de Thomas Crow et étayé par les nombreuses recherches de l'auteur sur le milieu familial de Girodet, le premier chapitre est entièrement consacré à ce premier clan et à l'atelier de David, qui en serait le prolongement conflictuel. Girodet a 17 ans en 1784 quand il perd son père et entre chez le peintre du Bélisaire, 20 ans quand sa mère décède. Dès 1775, le docteur Trioson surgit dans sa biographie où il allait prendre une place de plus en plus grande. David, Trioson : deux pères de substitution, pour le dire comme Anne Lafont. Il serait naïf d'exclure l'importance de ce double modèle paternel. Faut-il pour autant lui donner l'importance qu'on aime à souligner depuis une dizaine d'années ? Cela vaut aussi pour la mort de la mère, dont la Mise au tombeau de 1789 serait une sorte de mémorial. Le retour de la biographie en histoire de l'art a du bon, il ne doit pas s'accompagner de raccourcis trop rapides. Anne Lafont rappelle ensuite en quoi l'atelier de David activait la rivalité entre les jeunes gens qui s'y formaient. Tout ceci est bien connu. Plus intéressantes sont les pages consacrées à l'impact de Nicolas-Guy Brenet sur notre artiste. La culture visuelle des davidiens est plus large que ne le laisse penser le magistère du peintre des Horaces. Sans parler des échos de Jouvenet sur la Pietà de 1789, l'influence de Brenet n'est pas négligeable. Et Anne Lafont en donne maintes preuves.
On s'étonne qu'elle ne pousse pas plus loin son analyse de l'Endymion de ce « second » maître, conservé au Worcester Art Museum. Le berger y apparaît seul déjà et dans une pose voluptueuse. La célèbre composition de Girodet en offrira comme une relecture moderne, à la fois plus sévère de forme, plus leste d'esprit et plus originale dans sa métaphore gazeuse des affinités électives. Le tableau de 1791 a toujours été lu comme le symptôme d'une homosexualité qui prendrait le voile du mythe pour se dire. Lecture qui ne s'embarrasse guère des lettres de l'artiste, où il est fait souvent mention de femmes, et de sa syphilis contractée à Rome. Il reste une étude à faire sur l'iconographie d'Endymion dans la peinture française du XVIIIe siècle. L'amour rendant aveugle, certains auteurs ont eu tendance à ne pas tenir compte de la présence du féminin chez Girodet. Anne Lafont, qui consacre son second chapitre à « la question générique », semble sur ce point un peu embarrassée, tiraillée qu'elle est entre les thèses d'Abigail Solomon-Godeau et l'évidence du nombre. D'un côté, l'idée que l'exclusion des femmes hors du champ de la représentation double leur éviction politique à l'époque révolutionnaire; de l'autre, toutes ces images qui viennent contredire ce supposé ostracisme artistique.
On peut même dire que la montée en puissance du sujet féminin chez Girodet, à partir de la Danaé de 1797, annonce son triomphe chez Ingres, son émule à bien des égards. La dialectique du pur (Julie Candeille, Atala) et de l'impur (Danaé, Mlle Lange) doit-elle elle aussi s'interpréter comme le signe d'un « trouble » quant à l'identité sexuelle du peintre ? L'une des citations cryptées du portrait de Mlle Lange en Danaé dit ceci : « un beau buste de femme se termine en queue de poisson ». Il y a de fortes chances, comme l'écrit Anne Lafont, pour que la piste de l'homosexualité soit moins fructueuse que celle du « commerce difficile avec les femmes ». Ce que la maladie qui détruisait Girodet à petit feu peut expliquer, d'ailleurs, en grande partie. On ajoutera que l'allégorie de Minneapolis gagnerait sans doute à être rapprochée du Vénus et Cupidon de Bronzino (Londres, National Gallery of Art) dont Maurice Brock a brillamment analysé les résonances « vénériennes ».
Après le père absent et remplacé, après la femme désirée et dangereuse, Anne Lafont aborde le territoire de « l'Étranger, ou ceux que l'on nommait alors les Orientaux dans leur diversité biologique et ethnique ». Cette référence à la biologie n'est ni très heureuse en soi ni très appropriée aux pages qu'elle consacre au Portrait de Belley, à la Révolte du Caire et aux figures de l'altérité qui émaillent l'œuvre de Girodet depuis son Prix de Rome. Elle montre bien l'ambivalence raciale, précisément, de cette continuité iconographique. On aurait souhaité qu'elle glose davantage les tableaux les plus négligés par la littérature récente, le Portrait de Katchef Dahout (1804, Chicago Art Institute) ou le présumé Indien de Montargis, dont la reproduction est inversée. L'altérité chez Girodet a encore des choses à nous dire. Anne Lafont avait sans doute raison de nous y amener in fine. Le chemin qu'elle emprunte pour ce faire n'est pas toujours aussi convaincant. Mais c'est le propre des livres à idées d'être débattus et discutés. Celui-ci a au moins pour lui une grande connaissance de Girodet, une écriture claire, des analyses très fines et le courage de ses opinions. Peut-être souffre-t-il avant tout de cette volonté d'extraire, comme en alchimie, l'unité du divers.
Stéphane Guégan
(mis en ligne le 2 décembre 2005)
Anne Lafont, Girodet, Biro / RMN, 144 p., 35€, ISBN :
2-35119-011-4.

La fortune de Girodet
Auteur : Jean-Marie Voignier
Signalons aussi la remarquable publication que Jean-Marie Voignier consacre à la fortune de Girodet dans le n°128-129 du Bulletin de la Société d'Émulation de l'Arrondissement de Montargis. Son étude débute par l'examen poussé de la succession des parents de Girodet. L'héritage du peintre, terres et maisons, faisait de lui le débiteur de son frère. Au moment où il prenait la route de l'Italie, Girodet était déjà un homme endetté; il le resta toute sa vie, son patrimoine l'emportant toujours de loin sur l'argent disponible. Cette situation allait d'ailleurs s'aggraver après l'achat en 1808 de la belle maison de la rue Neuve-Saint-Augustin, domicile et atelier sans décor ni confort bourgeois. Il suffit de lire le David de Delécluze pour mesurer combien ce lieu aux murs nus et aux cheminées sans chambranle contribua à la légende d'un peintre à la fois riche et désargenté, mais dont la réputation d'être fantasque faisait oublier le gestionnaire précis et la vie réglée par les échéances et les intérêts à payer. On comprend dès lors mieux l'attitude du peintre sous l'Empire, la capacité qu'il se donna à répondre vite aux commandes et le coup spéculatif du Salon de 1814, où il rassembla les grands tableaux invendus (Endymion, Atala, etc.) afin de tenter le nouveau pouvoir. Leur vente à la Couronne pour 50 000 francs, en 1818, fut une des rares embellies de la fin de son existence, à tous égards, délabrée. Cette publication donne ensuite l'inventaire après décès, que Sidonie Lemeux-Fraitot a publié une première fois en 2002 avec toute la précision qui caractérisent ses travaux sur le peintre. Ce document mériterait à lui seul un colloque. Le catalogue du Louvre est loin de l'avoir exploité entièrement.
Nouveauté : Jean-Marie Voignier publie à la suite le catalogue de la vente posthume, dressé exemplairement par Pérignon, document bien connu mais enrichi des annotations de deux des exemplaires conservés dans des fonds publics (Bibliothèque du musée du Louvre, Bibliothèque d'Art et d'Archéologie). Coupin de la Couperie serait l'auteur des commentaires du premier... Enfin le bulletin offre la transcription inédite du procès-verbal établi par le commissaire-priseur en 1825, à partir duquel il est possible d'affiner les informations de l'inventaire et du catalogue de vente. On appréciera enfin le développement que Jean-Marie Voignier consacre à la Belle Élisabeth, la plus forte prisée de la vente de 1825. Décidément les femmes accortes sont plus nombreuses qu'on ne veut bien le dire dans l'œuvre de Girodet. Cette courte recension n'épuise pas les apports décisifs de ce dossier à la connaissance d'un peintre qu'il est bon de ramener, de temps à autre, parmi les nécessités du monde comme il va.
S.G.
Bulletin de la Société d'Émulation de l'Arrondissement de Montargis, 152 p., 18 €. L'ouvrage peut se commander à la Bibliothèque Municipale Durzy, 12 rue de la Chaussée, 45207 Montargis.
|