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Distanz und Aneignung. Relations artistiques entre la France et l'Allemagne 1870-1945

Auteurs : sous la direction de Alexandre Kostka et Françoise Lucbert.

   Les relations franco-allemandes sont faites d’amour et de haine, d’influences, de reflets, de renversements. Comment cette donnée incontestable de l’histoire peut-elle être cernée dans le domaine de l’histoire de l’art ? C’est, d’une certaine manière,  le sujet de cet ouvrage collectif, publié par les éditions Akademie Verlag sous les auspices du Centre allemand d’histoire de l’art et dont la coordination est assurée par deux chercheurs, Alexandre Kostka, (Université de Cergy-Pontoise), spécialiste des transferts culturels artistiques franco-allemands et Françoise Lucbert (Université du Maine, Le Mans), spécialiste du Symbolisme et du Cubisme, dont la thèse consacrée à la critique d’art dans les « petites revues » doit être publiée cette année. Si l’on ajoute que ce livre résulte de la réflexion engagée dans le cadre d’un programme de recherche mené conjointement depuis 1998 par le Centre allemand d’histoire de l’art et l’Université libre de Berlin (grâce au mécénat de la Fondation Volkswagen ) et dont deux colloques (en partie repris dans cet ouvrage) furent les manifestations les plus visibles, on perçoit le sérieux et l’ampleur de l’entreprise.    Non sans avoir rappelé la persistance de certains schémas théoriques tels que le partage des territoires esthétiques entre une Allemagne philosophique et une France « sensible » exerçant chacune sur l’autre une sorte de domination dans son domaine d’élection, ou encore les sentiments nationaux et la soumission de l’histoire de l’art aux fictions identitaires, Kostka et Lucbert placent d’emblée le propos sur un plan plus neuf : les études menées depuis quelques décennies s’attachent en effet à cerner les « lieux » et les acteurs de l’échange entre les deux nations. C’est bien ici des « transferts culturels » et de leurs médiateurs qu’il est question. Loin de l’image réductrice de l’influence d’une peinture française régnant sans partage en Allemagne et d’une germanophilie philosophique souveraine en France tandis que les peintres d’Outre-Rhin y resteraient méprisés, l’approche des relations franco-allemandes par le point de vue crucial de la médiation met en relief la complexité des regards et des impacts de chaque culture sur sa voisine. L’introduction éclairante des deux chercheurs déjà cités désigne avec précaution les aspects essentiels de cette médiation (qui peut être négative comme positive), repris dans les trois sections qui regroupent les essais : réseaux, acteurs, figures d’identification.
   Du réseau libéral franco-allemand exploité par Max Liebermann en France aux collectionneurs allemands et belges de Seurat en passant par la réception de l’art allemand dans les revues françaises d’avant-garde ou la présence de l’art bavarois au Salon d’automne de 1910, des études approfondies mettent en lumière ces structures de relation (critiques, collectionneurs, musées, contacts institutionnels) par lesquelles circulent les courants de pensée et d’esthétique.
   La section consacrée aux acteurs réaffirme à juste titre l’importance de l’action individuelle dans l’histoire de la médiation et ces essais consacrés à Louis Réau, Antoine de la Mazelières, Apollinaire (le dernier texte publié par le regretté Michel Decaudin), Meier-Graefe et Paul Colin montrent bien que le visage de l’humain lucide et déterminé prévaut souvent sur la vie impersonnelle et aveugle de la structure tant vantée dans l’historiographie des années 1970-1980.    L‘étude de quelques figures d’identification reflète étonnement une certaine unilatéralité du flux esthétique ou du moins la supériorité du flux France-Allemagne sur le mouvement inverse si l’on en juge par le fait que tous ces essais traitent d’artistes français et de leur impact en Allemagne. La place de Delacroix dans la littérature artistique allemande et les critiques allemands de Millet, la réception de Cézanne à l’époque de Guillaume II, l’étonnante vision germanique de l’art de Rochegrosse (perçu comme typique d’un certain érotisme français !) mais aussi la perception allemande des figures de Marie Laurencin et du Picasso cubiste étayent un discours sous-jacent de l’altérité esthétique qui n’est pas sans mettre des limites à la notion même d’échanges, justifiant par là le titre intelligemment paradoxal de ce volume passionnant : « Distance et appropriation ».

Jean-David Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 23 février 2005)

Distanz und Aneignung, Relations artistiques entre la France et l’Allemagne 1870-1945, sous la direction de Alexandre Kostka et Françoise Lucbert ; préface de Thomas W. Gaehtgens, textes de Sabine Beneke, Michel Decaudin, Isabelle Dubois, Rachel Esner, Uwe Fleckner, Thomas W. Gaehtgens, Knut Helms, Andreas Holleczek, Friederike Kitschen, Alexandre Kostka, Christina Kott, Catherine Krahmer, Françoise Lucbert, Andrea Meyer, Annegret Rittmann, Philip Ursprung.

Ouvrage publié par le Centre allemand d’histoire de l’art (collection Passages), Akademie Verlag, Berlin, 2004, 410 pages, 118 illustrations (16 en couleurs), index, 49,80 €. ISBN 3-05-004061-0.