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L'Art dans tout. Les Arts décoratifs et l'utopie d'un art nouveau
Auteur : Rossella Froissart Pezone.

De 1896 à 1901, un petit groupe à géométrie variable d‘architectes, de peintres et de sculpteurs entreprend, sous le nom L’art dans tout, une réflexion consacrée à l’aménagement intérieur qui prend en compte non seulement l’ameublement et les structures architecturales mais aussi le décor et les objets utilitaires. Par son exemplarité, l’histoire courte de ces artistes et de leurs salons permet à Rossella Froissart Pezone, récemment élue maître de conférences à l’Université d’Aix, qui leur a consacrés une thèse de doctorat (Clermont-Ferrand II, 2000), d’aborder quelques unes des questions majeures liées à l’Art nouveau dont Jean-Paul Bouillon rappelle dans sa préface à quel point il demeure méconnu ou « mal » connu malgré une bibliographie abondante.
Si cet ouvrage permet de redécouvrir avec une grande richesse documentaire la personnalité et l’œuvre d’artistes comme Alexandre Charpentier, Jean Dampt, Jules Desbois et Etienne Moreau-Nélaton, ainsi que celle des architectes et « décorateurs » Charles Plumet, Tony Selmersheim et Henri Sauvage, pour ne citer qu’eux, il permet surtout de mettre leur action en perspective : l’activité de ce groupe s’inscrit en effet dans un courant à long terme qui voit les arts décoratifs obtenir peu à peu leur légitimité (accès aux Salons et émergence d’un système marchand, réforme de l’enseignement, droit à la signature etc..) tandis qu’ils apparaissent confrontés à un certain nombre de questions touchant au rôle social et hygiénique de l’habitat, à la hiérarchie des arts (mineurs/majeurs), au dialogue complexe qui s’établit entre objet d’art et objet industriel. En explorant les origines de cette tentative d’un art nouveau dès le premier tiers du XIXe siècle, l’auteur rappelle l’évolution du cadre institutionnel (création de l’Union centrale, évolution du statut des arts décoratifs par rapport aux Salons et aux Expositions universelles) et la tentative de « réunion » des arts après l’émergence de la production industrielle. Un passionnant chapitre sur « l’intérieur, laboratoire d’un Art nouveau », rappelle la mutation des règles sociales et ornementales de l’habitat (typologie et styles d’un habitat aristocratique, grand bourgeois, bourgeois, ouvrier) qui mènent à une situation codée (et bloquée ?) à laquelle sont confrontés les créateurs de L’Art dans tout. Soucieux d’intégrer leur travail dans le cadre d’une pensée globale, ces artistes, fortement influencés par Viollet-le-Duc, prennent le parti de l’Art social dont Roger Marx est l’un des théoriciens. La conception de modèles, leur reproductibilité par l’industrie et leur diffusion par le commerce doivent permettre idéalement de créer un intérieur à la fois accessible aux classes moyennes et porteur d’harmonie sociale et morale. On sait combien l’Art nouveau, souvent utopique dans ce sens, a plutôt abouti généralement en France à la création de chefs d’œuvres uniques, d’une part, et de sous-produits médiocres de l’autre. Rossella Froissart Pezone évoque néanmoins avec rigueur et talent l’utopie de ces artistes et replace leur combat dans une vision plus large de l’évolution artistique qui mène aux manifestations des années 1920 où l’on retrouve ce dialogue conflictuel et semble-t-il spécifique à la France qui oppose (irréductiblement ?) l’objet d’art luxueux et unique à la production de masse tandis que la recherche moderne de la structure reste confrontée au goût persistant de l’ornement. Le groupe de L’Art dans tout semble avoir pourtant tenu une place non négligeable dans la constitution du mouvement moderne français.
Par la complexité même du sujet, qui permet d’aborder un grand nombre de questions passionnantes liées à une époque de fortes métamorphoses esthétiques, ce livre, pourvu d’une abondante bibliographie et d’un index, constitue une source très riche d’enseignement et de lectures (histoire de l’art, histoire sociale) tout autant pour le spécialiste que pour l’amateur.
Jean-David Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 13 juin 2005)
Rossella Froissart Pezone, L’Art dans tout. Les arts décoratifs en France et l’utopie d’un art nouveau, CNRS Editions, 2005, 266 pp., 37 ill., 29 euros. ISBN : 2-271-06281-0

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