Peter Paul Rubens et la France


   Peut-être Rubens passa-t-il par la France en 1600 ou en 1608, sur le chemin de l'Italie, mais on n'en a aucune preuve. Les relations entre l'artiste et la France commencèrent avec les commandes presque simultanées, en 1622, des tapisseries de Constantin et de la galerie de Marie de Médicis au Luxembourg. Elles furent durables et ne s'arrêtèrent pas brutalement après la disgrâce de la reine et l'abandon définitif du projet de la galerie Henri IV. Rubens ne fut pas plus redécouvert soudainement sous Louis XIV lors de la querelle du coloris. C'est, du moins, la thèse d'Alexis Merle du Bourg, qu'il défend brillamment dans cet ouvrage.

   Dans la première partie, il examine de manière très poussée les rapports entre Rubens et ses amis, correspondants et commanditaires français. Quelques figures se détachent, outre bien sûr la Reine. Le peintre correspondit de manière très régulière avec des érudits français tels que Nicolas-Claude Fabbri de Peiresc ou les frères Dupuy, pour qui il peignit également des œuvres. Une commande finalement avortée de tableaux pour les Visitandines d'Aix-en-Provence, et de probables liens avec les Minimes, témoignent également de l'activité de Rubens en France avant 1630. L'auteur analyse toutes ces commandes ou projets, et traque la moindre trace que le peintre flamand a pu laisser dans notre pays. Après 1631, il fut en relation avec le milieu français en exil autour de Marie de Médicis, tout en poursuivant une intense activité diplomatique.
   Cette activité n'eut qu'un seul but : faire cesser la guerre entre les Provinces Unies et la Flandre Espagnole. A cette aune, les résultats ne furent guère probants. Merle du Bourg étudie les multiples voyages de Rubens sont analysés, toujours en rapport avec son activité artistique. Il montre que, contrairement à ce que l'on pourrait croire, son action que l'on peut qualifier d'anti-française ne fut pas la cause de l'échec de la galerie Henri IV, et qu'elle ne lui aliéna pas ses commanditaires français.

   Rubens ne laissait pas indifférent la France de Louis XIII. Une lettre de Peiresc, lui contant la réception des quatre premiers cartons de la Vie de Constantin par les représentants du roi, montre que dès les années 1620, certains se plaignent du manque de correction supposé du dessin de Rubens. Ainsi - et Merle du Bourg cite d'autres exemples comme l'intervention de Guillaume Colletet devant l'Académie Française, en janvier 1636, avec son discours appelé De l'imitation des Anciens - « quelques-unes des idées qui seront défendues de manière systématique par Roger de Piles [...] avaient cours à Paris trente ans plus tôt »
   La diffusion de Rubens par la gravure joua un grand rôle dans la connaissance de l'artiste. Dès 1619, il obtint du roi un privilège protégeant ses estampes des copies et contrefaçons, valable dix ans et renouvelé en 1632 ; nouvelle preuve du peu de rancune envers l'artiste-diplomate. L'influence de Rubens sur les peintres français de la première moitié du siècle est due à la fréquentation d'œuvres originales, de copies, mais surtout d'estampes dont l'auteur affirme qu'elles eurent dès cette époque un succès plus important que ce qui est d'habitude admis.

   La seconde partie du livre s'attache à analyser la dépendance plus ou moins grande de certains peintres français aux modèles rubéniens. C'est là que l'absence d'illustration se fait le plus cruellement sentir. Il est parfois difficile de souscrire aux nombreuses comparaisons et rapprochements que fait l'auteur, faute d'avoir les images sous les yeux. On peut, bien sûr, s'entourer de multiples livres afin de rechercher patiemment les œuvres dont il parle, mais l'exercice devient rapidement fastidieux.
   Rubens ne fut pas le seul peintre nordique à travailler en France. Parmi les flamands, nombreux furent ses collaborateurs, élèves et épigones à exercer dans notre pays. Jacques Fouquières, Pieter Van Boucle, Juste d'Egmont font ainsi autant partie de l'école française que de l'école flamande, et leurs liens avec Rubens sont ici étudiés. Le décor de la galerie des Femmes Fortes au Palais-Cardinal fait l'objet d'une analyse. Deux autres flamands, Pieter Van Mol et Abraham Van Diepenbeeck séjournèrent également à Paris. Pour Alexis Merle du Bourg, reprenant une hypothèse émise par Hans Vlieghe, le décor de la chapelle des Carmes est sans doute du second, plutôt que du premier auquel il est couramment attribué.

   On est plus difficilement convaincu par l'auteur lorsqu'il s'attache à détecter de multiples influences de Rubens chez tous les peintres français importants de l'époque. Si des composantes rubéniennes peuvent être décelées chez Claude Vignon, sans doute l'un des artistes qui, par ses nombreux voyages, eut une des plus fortes cultures visuelles de son temps, ou Jacques Blanchard, elles sont moins évidentes chez Jacques Stella, Laurent de la Hyre - qui l'a pourtant copié sans que cela se perçoive ensuite dans son style - ou même Philippe de Champaigne. Alexis Merle du Bourg va même jusqu'à invoquer cette influence dans les œuvres « baroques » de Poussin, le Martyre de Saint Erasme, le Saint Jacques apparaissant à la Vierge ou le plafond pour le Palais-Cardinal, Le Temps découvrant la Vérité. Si les comparaisons peuvent sembler audacieuses, elles n'en sont pas moins stimulantes pour l'esprit, et obligent à regarder Poussin d'un autre œil, que l'on soit, ou non, d'accord avec Merle du Bourg.

   Cette curiosité, ce refus des idées toutes faites, est un des principaux mérites du livre. Ecrit sans pédanterie, basé sur une connaissance intime des peintures qu'il étudie, et des documents qu'il cite, il se lit avec un grand plaisir. Nul doute qu'il fera référence. Ajoutons pour finir qu'un second ouvrage, édité par les Presses Universitaires de Rennes et reprenant la suite de sa thèse, Rubens au Grand Siècle, sur sa réception en France après la mort de l'artiste, est paru aux Presses Universitaires de Rennes.

Diider Rykner
(mis en ligne le 2 juillet 2004)

 

Alexis Merle du Bourg, Peter Paul Rubens et la France, Edition Septentrion Presses Universitaires, Villeneuve d'Ascq, 2004. 256 p., 20 €. ISBN : 2-85939-827-9

A lire également :

Alexis Merle du Bourg, Rubens au Grand Siècle, sa réception en France 1640-1715, Collection « Art & Société », Edition Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2004. 374 p., 34 €. ISBN : 2-86847-938-3

 

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