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Napoléon et les arts : quelques livres  

   Napoléon avait raison de se méfier de son administration, la haute comme la basse. Talleyrand et Fouché, ces perpétuelles girouettes, ne furent pas les seuls à le trahir quand le vent semblait tourner. Ministre de l'Intérieur sous le Consulat, à une époque où la Direction des Beaux-Arts en relevait, Chaptal n'a guère ménagé non plus son ancien maître dans ses Souvenirs. Entre autres fleurs, il l'accusait d'avoir peu goûté les arts, sinon par calcul : « Napoléon n'aimait pas les arts, ce qui provenait peut-être de ce que la nature lui avait refusé ce tact particulier qui nous sert à en apprécier le mérite [...]. Néanmoins, comme il savait que son opinion à cet égard n'était pas générale, il avait l'air de s'intéresser au progrès des arts ; et, par le fait, il a fait beaucoup travailler les artistes. » L'histoire de l'art, jusqu'à une date récente, a ratifié la mauvaise humeur du ministre et glorifié, par contraste, l'œil de Denon. Ce génie de la guerre, ce Machiavel des temps modernes pouvait-il posséder, en plus d'un sabre et d'un dessein politique, la bosse des arts ? Il s'en serait servi plus qu'il ne les aurait aimés, faute de pouvoir en jouir en dehors de toute considération politique et économique. On sait en effet que les cérémonies du sacre ont mobilisé volontairement un grand nombre d'artistes et d'artisans, au sortir d'années difficiles et avant que l'Empire mît un point d'honneur à les nourrir autant que possible.

   La prétendue cécité de Napoléon vient de loin et elle a la peau dure. Souscrire au jugement amer d'un Chaptal, adhérer aux réserves d'un Boutard en 1815 ou d'un Delécluze en1855, condamnant tous deux par idéalisme esthétique les errances de la peinture impériale, n'est pas la meilleure façon d'évaluer l'intérêt que Napoléon a porté aux arts, à tous les arts, et la réalité de son action. Le bilan des 15 ans de son règne, de Brumaire à Waterloo, pour ne pas parler de l'ombre durable qu'il projette sur le romantisme, est trop riche à l'évidence pour se laisser réduire aux besoins de la propagande. Trop prêter à Denon, c'est oublier qu'il n'agissait pas de manière autonome. Sa correspondance administrative (RMN éd., 1999) est là pour le rappeler. Cette liberté eût d'ailleurs été contraire au fonctionnement que Bonaparte imposa très vite à la gestion de la chose publique. D'autres signes contredisent l'indifférence qu'on continue trop souvent à lui prêter. Ainsi ses rapports avec certains artistes, David, Canova ou Isabey, ainsi les visites qu'il fit en grand nombre au Salon ou au Louvre, etc. La correspondance générale de Bonaparte, telle qu'elle nous est enfin offerte par la Fondation Napoléon et les éditions Fayard, devrait accélérer la révision qui se fait jour ici et là. Vient d'en paraître le premier tome, celui des années d'apprentissage. Il a 15 ans quand il signe les premières lettres, il s'est couvert de gloire en Italie quand il envoie les dernières. De Brienne au salon de Talleyrand, chez qui David en décembre 1797 fait connaissance avec « le général de la grande nation », il écrit et vit d'un même élan.

   D'une  plume acérée et sensible, sentimentale même, ces 2283 missives constituent un document unique, en partie inédit ou nettoyé, et propre à réévaluer cet homme qui ne brûlait pas seulement au contact des femmes et au son du clairon. Peu de lettres touchent directement aux arts dans ce volume inaugural même si, au détour de telle ou telle, le jeune Bonaparte fait état de son faible pour les lettres, Homère, Ossian ou les historiens romains, la musique et les antiquités. On aimerait croiser Gros ailleurs que dans l'ombre de Monge, préposé aux rapines de guerre. Plongé au cœur de la campagne d'Italie, on lit avec un intérêt renouvelé la belle lettre envoyée à Canova le 6 août 1797 pour assurer le premier sculpteur d'Europe de la protection de la France conquérante. Bonaparte sous l'uniforme sait déjà se multiplier, se soucier des fournisseurs aux armées comme de son image, de l'écho de ses exploits ou de son réseau parisien. Il est par exemple en contact avec certains grands acteurs de la capitale, Baptiste que Boilly représenta en 1798 parmi les célébrités réunis dans son Atelier d'Isabey (Louvre) et peut-être Talma lui-même, si la lette adressée en 1795 au  rénovateur de la tragédie n'est pas apocryphe. Car l'histoire est aussi une scène!  Mais rien ne dévoile l'ardeur comme le fonds de mélancolie du futur despote autant que la correspondance amoureuse. Homme des « passions tendres » avec Désiré Clary, il se fait volcanique pour arracher Joséphine à ses incertitudes et ses infidélités. Le 24 avril 1796, depuis Carrù, après avoir écrit plusieurs lettres au Directoire exécutif, le jeune époux en expédie une à sa « douce amie » et y joint « un baiser au cœur, et puis un plus bas, bien plus bas ».

   Napoléon ne parlait donc pas que de peinture à Joséphine, qui en était si friande. Les premiers témoignages de cette passion, d'après Alain Pougetoux, remontent à février 1797. Comment croire que son général ait pu y rester tout à fait étranger ? Et que son penchant pour la musique italienne ou la littérature noire ait été sans effet sur la politique des arts qu'il confia à Denon dès 1802 ? Les prochains volumes de la correspondance, 12 au total, confirmeront sans nul doute que l'aigle n'était pas seulement un animal politique. On verra que le pouvoir de l'image s'exerçait à plein sur celui qui orchestra dès l'Italie sa légende et son aura médiatique. En témoignent amplement les deux publications que Sylvain Laveissière a dirigées à l'occasion du dossier qu'il consacre actuellement au Sacre de David. Le catalogue, qui échappe comme l'exposition à l'hagiographie usuelle, ne se contente pas de documenter la fabrique du grand tableau et sa nécessité politique, sa vocation à redoubler par l'image la fondation du nouveau régime devant les élites de la Nation, à la faveur d'une parodie des rites de la vieille France. De façon convaincante Sylvain Laveissière date de l'été 1806 le changement iconographique qui affecte en cours de route la réalisation du Sacre. David est alors contraint de montrer Napoléon déjà lauré s'apprêtant à couronner une Joséphine plus jeune que jamais  ! Le clan Beauharnais, que le lit stérile des Bonaparte inquiétait avec raison, sortait victorieux pour quelque temps encore.

   Comme Jean Tulard dans la publication soignée qu'il consacre au Livre du sacre et au moins connu Recueil des décorations exécutées dans l'église Notre-Dame, témoignages superbes sur l'extravagance du décorum et de la cérémonie qui y prit place, l'analyse de Laveissière traque les tensions historiques (l'Empire héritier de la Révolution) et esthétiques (l'habit moderne, le cadre architectural, le fractionnement de l'action, etc.) que David avait précisément pour mission de résoudre. Le génie du peintre fut à la  hauteur de la tâche. Mais est-ce regard de courtisan ? Ces milliers d'hommes et de femmes chamarrés, entassés dans Notre-Dame comme à une première d'opéra, manifestant sans compter leur enthousiasme, forment un étrange spectacle au-delà de l'éclat et de la majesté du tableau. Ne renvoient-ils pas au nouvel Auguste l'image de leurs propres doutes ? Une partie du personnel politique des années révolutionnaires se tint à l'écart de cette mascarade, le pape même fit grise mine. David partageait-il leur scepticisme et leurs réserves ? On peut se demander à cet égard si le personnage grotesque qui apparaît au verso de l'une des feuilles préparatoires au tableau (musée des Beaux-Arts de Nantes) ne tourne pas en dérision le geste de Napoléon se couronnant avec emphase, posture arrogante que David abandonna précisément durant l'été 1806.

   En  prolongement du catalogue, Napoléon et le Louvre se présente comme une synthèse collective sur les arts de la période 1800-1815, l'illustration étant puisée exclusivement dans les collection du musée qui porta un temps le nom de Napoléon. Cette restriction n'en est pas une puisque une grande partie de l'iconographie reproduite en couleurs ne relève pas du florilège attendu.  Des décors du Louvre aux Salons, du tableau à la céramique, ce panorama parvient à articuler le général (le contexte social et économique de création) et le particulier (les différentes branches d'activité), les grands noms et les obscurs, les genres traditionnels et la refonte que leur fait subir l'essor du portrait, du paysage et de la scène de genre sous l'effet du nouveau marché et de la mort de l'ancienne Académie. En guise d'ouverture à cet ouvrage qui réconcilie érudition et vulgarisation, la mise au point de Thierry Lentz sur Napoléon, les arts et la politique participe clairement de la révision que nous évoquions plus haut. « Au fond, peu importe, écrit-il, que cet homme hors du commun ait été ou non un connaisseur, voire un simple amateur de peinture, de sculpture, d'ébénisterie ou d'orfèvrerie. Son apport à l'histoire artistique française est  ailleurs ». Le simple rappel de l'éducation intellectuelle que Bonaparte reçut dès son en enfance suffit à mettre en doute la thèse du soldat borné et aveugle.

   Signalons pour finir quelques publications liées de plus loin aux célébrations anniversaires du 2 décembre. Il en est ainsi de l'exposition et du livre que Claudette Joannis consacre aux Bijoux des deux Empires. La résurgence des diamants et des perles, du corail et de l'or, dans le portrait français autour de 1800 signale ouvertement le retour du luxe dans les  mœurs et l'image des élites. L'austérité spartiate n'est plus de mise, la  France du Directoire finissant et du Consulat affiche son nouvel ordre et ses modes de vie. Sous le Premier Empire, comme en témoignent à foison un Gérard, un  Regnault, un  Lefèvre et plus génialement Ingres, la féminité princière ou bourgeoise s'expose et se pare de façon ostentatoire. Qu'ils soient  précieux ou d'acier, s'inspirent de l'antiquité ou d'un gothique repensé, les bijoux redeviennent l'accessoire indispensable de la séduction et du rang social. Aux  lignes  fluides et simples des robes claires, resserrées sous la poitrine, ces colliers et bracelets, ces bagues, peignes et boucles d'oreilles apportent  un contraste raffiné et sensuel. On n'oubliera pas leur valeur sentimentale. Ce que nous appelons le bijou romantique, sorte de reliquaire intime des bonheurs et des douleurs de l'existence, n'est pas né en 1820. Les bracelets de cheveux qu'on porte en talisman comme les amulettes égyptiennes remontées, à vocation protectrice aussi, apparaissent bien plus tôt. C'est rappeler qu'on ne saurait comprendre le romantisme hors de la longue durée et de sa diversité première.

   Même continuité avec le thème des clémences de Napoléon que la Bibliothèque Marmottan explore depuis les années 1810 jusqu'à la Restauration, du mythe princeps à la légende entretenue par les nostalgiques du petit caporal sous les  Bourbons. Pour être complète la geste napoléonienne dut ajouter à la gloire des armes la grandeur d'âme dès les lendemains du Sacre. L'homme qui s'était brutalement débarrassé du duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes savait à l'occasion pardonner à ses ennemis. A partir de 1806 et la  fameuse grâce accordée au Prince de Hatzfeld, Napoléon eut à cœur de faire connaître, via le Bulletin de la Grande armée relayé par les tableaux du  Salon, ses beaux gestes de clémence. Ils renvoyaient explicitement au modèle des empereurs magnanimes et au précédent évangélique, à Trajan et au Christ. La Constitution de l'an X accordait au Premier Consul le droit de grâce, l'Empereur en fit un usage limité mais toujours judicieux. Les répercussions iconographiques dans l'imagerie du temps sont innombrables, comme Bruno Foucart en dresse l'inventaire pour la première fois. Si cette moisson n'est pas de qualité égale, quelques tableaux et dessins injustement oubliés se détachent sans mal. N'en citons que deux, ils montrent l'un et l'autre la belle princesse de Hatzfeld suppliant l'Empereur d'épargner son mari. Préparatoire au tableau perdu qu'il montre au Salon de 1808, celui d'Eylau et du Sacre, le dessin de Laffitte joint la clarté de David à l'effusion de Guérin. Quant au tableau de Charles Boulanger de Boisfremont présenté en 1810, dont on saluera la restauration par le musée d'Amiens, il frappe par la beauté de la suppliante qui offre à l'Empereur ses grâces, de la nuque à la gorge, comme une martyre chrétienne se livrant au bourreau. Comment lui résisterait-on ?

Stéphane Guégan

Correspondance générale de Napoléon Bonaparte. Tome 1. Les apprentissages (1784-1797) sous la direction de Thierry Lentz, introduction générale de Jacques-Olivier Boudon, Fayard, 1464 p., 50 €, ISBN : 2-213-62138-1

Sylvain Laveissière (dir.), Le Sacre de Napoléon peint par David, Louvre/ 5 Continents, 200 p., 29 €, ISBN : 2-901785-88-3


Sylvain  Laveissière  (dir.), Napoléon et le Louvre, Fayard/Louvre, 256 p., 52 €, ISBN : 2-213-62089-X



Jean  Tulard,  Le  Sacre  de  l'empereur  Napoléon.  Histoire  et légende, RMN/Fayard, 200 p., 48 €. ISBN : 2-213-62-098-9



Claudette Joannis, Bijoux des deux Empires 1804-1870, Somogy Editions d'Art/Musée national de Malmaison et  Bois-Préau,  144  p., 30 €, ISBN : 2-85056-803-1



Bruno Foucart   (dir.),   Les   Clémences  de  Napoléon,  Somogy  Editions d'Art/Bibliothèque Marmottan, 120 p., 28 €, ISBN 2-85056-784-1

 

A lire aussi :

Yves Carlier (dir), Album de Napoléon à Fontainebleau, RMN éd., 19,50 €, ISBN 2-71118-4479-X

« Voilà Voilà la vraie demeure des rois, la maison des siècles » écrivait Napoléon de Fontainebleau. Ces accents hugoliens sont d'ailleurs parfaitement justifiés et n'étonneront guère les habitués du château, où les traces de l'ancienne monarchie cohabitent sans mal avec l'évocation de l'Empire. Cet album en donne une bonne idée, qui rassemble les souvenirs désormais célèbres de Napoléon et les récentes acquisitions, tels le sabre (prémonitoire) dit des empereurs de 1798 et le très beau portrait d'Hortense peint par Gérard et emporté par Blücher en 1815. On ne peut que se féliciter de son retour en France.

 

Bernard Chevallier, Napoléon, les lieux du pouvoir, Ed. Artlys, 19,50 €, ISBN 2-85495-216-2

   Napoléon qui fit de l'Europe son espace naturel, voir son terrain de chasse, était "partout chez lui", des Tuileries à Moscou, en Prusse comme à Rome… "Hormis les grands conquérants de l'Antiquité et de l'Asie centrale, personne ne s'est autant déplacé que Napoléon" écrit Bernard Chevallier dans l'introduction de ce petit guide des demeures napoléoniennes. En s'appuyant notamment sur la correspondance de Bonaparte, l'auteur a le don de faire revivre ces lieux aujourd'hui bien changés, détruits ou déserté.