Les dessins de Baudelaire


  
Très recherchés, les dessins de Baudelaire ajoutent à leur rareté le prestige trouble qui s'attache à la moindre trace laissée par le plus grand de nos poètes. Il y a belle lurette que la luxueuse publication de Jacques Crépet, chez Gallimard en 1927, est introuvable. Il réunissait 16 dessins, reproduits en fac-similé, qui pour la plupart provenaient de l'album de Poulet-Malassis, l'éditeur des Fleurs du Mal. Album qui devait ensuite appartenir à Armand Godoy dont la vente en 1988 fit le bonheur de quelques institutions dont le Musée d'Orsay! Claude Pichois et Jean-Paul Avice, qu'on ne présentera pas tant leur expertise en matière baudelairienne est connue, rassemblent quant à eux 39 feuilles, y compris un dessin perdu que grava Bracquemond.
   Le corpus est non seulement élargi et reproduit dans sa globalité, il est de surcroît étudié par les deux auteurs dans ses liens avec la biographie et les écrits mêmes du poète. Souvent d'ailleurs ces dessins poussent, autre végétation noire, dans les marges des manuscrits! Telle maîtresse, tel écrivain ou journaliste, tel complice de toujours retrouve son visage, son être intime dans la synthèse amusée ou cruelle d'un croquis qui saisit le motif et le regard. De Jeanne Duval et ses seins en pointe à Courbet et son profit assyrien, l'écurie de Baudelaire est presque au complet. Baudelaire, en effigie, est lui-même très présent, les yeux pleins de haine ou de défiance, le
visage auréolé, nimbé de noir. Cheveux, barbe, regard, son aspect change vite entre la fin des années 1840 et sa mort en 1867. De ces métamorphoses où se lisent le dandy impénitent et l'errance d'une vie chaotique, mais aussi l'action et la désaffection politiques, le dessin enregistre chaque modulation.
   Nadar et Daumier, deux proches, voyaient en lui aussi un peintre en puissance. C'est cette puissance, du trait comme de l'homme, qui nous frappe. Paul Valery l'aura parfaitement formulé en rangeant Baudelaire parmi les modernes qu'il a défendus et côtoyés : « Il s'applique à représenter ce qu'il veut. Les peintres qu'il fréquente et qu'il admire sont des observateurs et des volontaires : Daumier, Courbet, Manet, Guys. Il eût été l'un des leurs, si d'autres dons plus impérieux et bien différents ne l'eussent contraint à se faire grand poète. » Mais est-il si différent l'homme qui a griffonné du poète qui a ciselé ses vers? Lui qui aimait retrouver « le flou du dessin » dans la photographie, trop froide, trop dépendante du sujet extérieur à ses yeux, dessinait avec la netteté et la virulence qu'appelait son culte des images : « ma grande, mon unique, ma primitive passion ».
   Une question reste à poser. Ces dessins, si forts, si émouvants soient-ils, forment-ils un œuvre graphique susceptible d'être étudié dans sa singularité et ses attaches avec la caricature, ancienne ou contemporaine, et l'art du passé ou du moment? En d'autres termes, l'histoire de l'art peut-elle développer un discours propre sur cet aspect du romantisme baudelairien? Claude Pichois et Jean-Paul Avice, sans ignorer le problème, ne le traitent pas pour lui-même. Ils convoquent les critères formels quand le doute est permis sur l'attribution de certains dessins. A ce propos, leur scepticisme est parfaitement justifié. Même le portrait de Bainville [n°40] ne nous semble pas revenir à Baudelaire, peu aimable d'ailleurs à l'égard des nouveaux poètes païens, fanatiques de la forme parfaite. C'est au contraire la jouissance sans retour d'un monde imparfait qu'on ressent devant les meilleures feuilles de l'auteur des Fleurs du Mal. Un livre indispensable.

Stéphane Guégan
(mis en ligne le 19 janvier 2004)


Claude Pichois et Jean-Paul Avice, Les dessins de Baudelaire, Éditions Textuel, 128 pages, 45 €
. Le même éditeur publie, des mêmes auteurs, Passion Baudelaire (192 pages, 500 ill., 47 €) où la biographie de l'écrivain s'écrit par l'image même, dans le choc bien orchestré des documents. Espace, temps, figures ou silhouettes, le monde où s'est déployée l'œuvre comme une plante grimpante et carnivore.

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