L’exposition
Vuillard bat son plein au Grand Palais. Ce n’est que justice. Car à
l’ampleur du propos et du catalogue, au nombre d’œuvres réunies, se joint
une muséographie raffinée, changeante comme l’art du peintre. Ses
photographies sont enfin exhumées et la reconnaissance désormais acquise de la
production tardive. Il s’agit, à plus d’un titre, d’une révélation.
Simultanément paraît le catalogue de ses peintures, autre projet colossal, qui
confirme son éminence.
Il est des peintres qui sortent sensiblement affaiblis, d’autres très diminués de l’épreuve du catalogue raisonné. Après lecture de l’ouvrage « babylonien », au dire des auteurs mêmes, qu’Antoine Salomon et Guy Cogeval font paraître aujourd’hui sous les auspices de l’Institut Wildenstein, Vuillard nous apparaît en revanche grandi et sa trajectoire à la fois plus cohérente et plus compréhensible. Voilà un peintre auquel l’exposition, fût–elle aussi ambitieuse et convaincante que l’actuelle rétrospective du Grand Palais, ne peut qu’imparfaitement rendre justice. Nous avons trop longtemps vécu sur l’idée que Vuillard, intimiste proustien, avait jeté le meilleur de lui-même dans ses vues abrégées, mais chaleureuses, d’un univers domestique ramené à quelques motifs inlassablement répétés, magnifiés et comme combinés de douce mélancolie. S’il sut émouvoir et même inquiéter en se bornant à montrer telle lectrice absorbée, telle couseuse solitaire, sous la lampe ou dans la lumière d’une fenêtre tamisée, Vuillard a eu le souci constant du grand décor, équivalent moderne du tableau d’histoire comme l’ont été aussi les derniers portraits. On a trop longtemps pris ses gammes journalières, pochades de réussite variable, pour l’admirable moisson d’un anachorète sans autre ambition que de transfigurer, à la manière de son cher Mallarmé, les êtres et les objets de son univers, à tous égards, intérieur.
Le présent livre, en inventoriant et reproduisant plus de 3000 peintures et pastels, en rapprochant pour la première fois systématiquement les études des réalisations plus vastes qu’elles préparaient, ouvre d’autres perspectives critiques. Depuis la refonte exemplaire en 2002 du catalogue raisonné des peintures de Gauguin, c’est donc l’esprit même de ces publications qui a été redéfini par l’équipe éditoriale du Wildenstein Institute. Documenter et analyser ne sont plus désormais dissociés. Que le recensement de l’œuvre peint de Vuillard se double de son étude minutieuse sous la forme de 800 notices développées et d’ouvertures de sections très alertes, le profit en est évident quant à la connaissance d’un artiste qui connaît enfin son aggiornamento. A travers les carnets de ce que nous appelons son Journal, conservé à la bibliothèque de l’Institut, le peintre a lui-même pris la peine de nous avertir de la différence qui existe et doit être maintenue entre les ouvrages qu’on produit au fil des jours et l’œuvre qu’on bâtit, par leur réunion, dans la durée. C’est ce qui sépare la partie du tout, le détail de la composition, harmonie qui est au cœur de l’acte de peindre selon Vuillard. Plus peut-être que Maurice Denis et Sérusier, Bonnard et son beau-frère Roussel, complices de la première heure au temps des Nabis, ce fils de militaire, formé par les pères maristes aux astreintes d’une éthique exigeante, a donc voulu construire une « œuvre » et s’est efforcé, dans ses réalisations les plus marquantes, de concilier le morcellement des perceptions et l’unité expressive du tableau, la sensation vive et sa traduction réfléchie, poétique.
Le catalogue de son œuvre met définitivement en relief cette dialectique permanente, cette « méthode » qui est celle d'un décorateur. Plus souvent privés que publics, les décors de Vuillard sont donc le lieu d’un investissement et d’une convergence essentielles. Obsession de peintre et non course aux honneurs, il faut y insister. L’homme, un rien anarchiste, mais moins socialiste que républicain, a méprisé les rubans et les décorations. Mais, hasard et volonté, l’occasion lui a été offerte, tout au long de sa vie, de se mesurer aux maîtres du genre, anciens et modernes, Giotto comme Puvis de Chavannes, Lorenzetti comme Redon. Ni la question du sujet et du format, ni celle de la destination ne sont donc indifférentes. Les cycles décoratifs de Vuillard ont bien cristallisé une esthétique, tendue non seulement entre synthétisme et impressionnisme, mais traversée aussi, comme la poésie de Mallarmé, par le discontinu des apparences, la fragmentation du sens et leur mystère commun. Si symbolisme il y a, il ne saurait être confondu avec quelque rejet de l’existence terrestre au profit de pures spéculations cérébrales ou d’effusions religieuses. La fiction, pour citer Mallarmé qu’il a tant lu, est de l’ordre du langage et de ses sortilèges particuliers. La tentation « mystique », pour employer maintenant un mot qui vient sous la plume du jeune Vuillard, ne fut que de courte durée, non moins que l’esthétique du signe pur, hautement subjectif, propre aux Nabis.
Dès le milieu des années 1890, sa peinture retrouve l’équilibre, quoique autrement, des tout premiers tableaux, quand l’élève de l’école des Beaux-Arts se tournait vers Chardin et les écoles du Nord. Le naturalisme est donc une source profonde de sa peinture que l’expérience nabie n’a pu étoufféer. Entre le « trop perçu » et le « trop conçu », pour le dire comme Françoise Alexandre, auteur d’une thèse remarquable sur le Journal de Vuillard, il a cherché le point d’unité. Après 1918 s’ouvre le troisième et dernier moment de l’œuvre, le plus contestable sans doute mais le plus surprenant aussi dans la mesure où l’innovation formelle, l’ironie corrosive du peintre se marient discrètement à l’imperturbable hédonisme d’un monde condamné ou à l’arrogance des modèles que fixent les ultimes portraits. Ce parcours, long, complexe, plein de pépites ignorées, il n’avait jamais été possible jusqu’ici d’en embrasser toute l’étendue, d’en jouir entièrement comme on le dirait d’un monument trop longtemps défiguré par l’incurie et les résistances du goût dominant. Conformément à la bienséante vision moderniste, Vuillard n’avait guère survécu aux années 1890, restait étranger au XXe siècle par son apostasie.
Ce catalogue le rend enfin pleinement à lui et, ce faisant, livre une foule de renseignements sur la gestation des 3000 œuvres retenues, leur destination et leur réception. Accompagnant l’exposition du Grand Palais, sa publication fera date. Vuillard, complètement désormais, siège parmi les artistes majeurs du demi-siècle qui sépare la tour Eiffel de la chute de la IIIe République dont elle était le symbole triomphal. A la suite de Jacques Salomon et d’André Chastel, qui ébauchèrent le travail sous l’occupation, grâce à la documentation toujours enrichie d’Antoine Salomon, Guy Cogeval a pu mener à bien une entreprise salutaire dont les résultats, quant à la biographie et au corpus de l’artiste, sont innombrables. Du marchand d’art à l’historien, chaque lecteur en fera son miel. Au-delà des datations redressées, des développements sur les goûts de l’artiste en matière de théâtre, littérature ou cinéma, sa pratique compulsive de la photographie, au-delà des aperçus courageux sur sa sexualité, ses positions politiques, ses liens d'amitié, de cœur et d'argent avec la grande bourgeoisie juive de la Belle époque, il faut rendre un hommage particulier à l’analyse proposée ici des sources visuelles et de l’usage inventif qu’en fit Vuillard, qu’il s’agisse de l’enchantement quasi biblique des jeux d’enfants ou de la dramaturgie latente de ses réunions domestiques. Nous le savions assidu des salles du Louvre, on découvre un Vuillard féru des primitifs italiens comme de Velázquez, du Moyen Age français comme de la Grèce, de Le Sueur comme des Japonais qu’il a fait plus que collectionner. Si sa peinture « tient du rébus, de l’image qui se décante progressivement », comme le formule très bien Guy Cogeval, ce catalogue parvient à réunir toutes les pièces du puzzle sans imposer un mode d’emploi despotique.
Stéphane
Guégan
(mis en ligne le 13 novembre 2003)
Antoine Salomon et Guy Cogeval, Vuillard. Catalogue critique des peintures et pastels, 3 tomes, 1744 pages, près de 3200 ill., Skira/ Wildenstein Institute, 500 €.
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