| Portraits singuliers. Hommes et femmes de savoirs dans l’Europe de la Renaissance 1400-1650
Auteurs : Thérèse Redier et Maris-Josèphe Beaud-Gambier
Edité dans la nouvelle collection des Belles Lettres, Le miroir des humanistes, qui offre au lecteur des textes fondateurs de l’humanisme, ainsi que des biographies et des essais, le présent volume a pour caractéristique d’être consacré aux images. Il est le résultat d’une enquête systématique dans le fonds des estampes de la BNF, qui a abouti à l’établissement d’un répertoire des portraits d’humanistes pour les XVe et XVIe siècles. On trouve donc sur une centaine de pages la liste de ces personnages dont l’effigie existe dans la collection de portraits conservée au département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France, le Fonds N 2, qui, comme le rappelle Laure Beaumont-Maillet, « est, dit-on, l’une des plus importantes du monde ». Cette collection remonte à la fondation même du département, c'est-à-dire à 1667, date à laquelle Michel de Marolles, abbé de Villeloin, vendit au roi sa fabuleuse moisson de cent vingt mille images de toutes sortes.
A l’instigation d’André Chastel en 1991, puis en marge de l’élaboration de L’Europe des humanistes, XVIe-XVIIe s., une entreprise internationale menée au CNRS par l’Institut de recherche et d’histoire des textes, mais qui avait fait l’impasse sur l’illustration, Thérèse Redier, servie par sa formation d’historienne de l’art, a mené avec ténacité sa collecte à travers les 2068 volumes de 100 à 150 pages montés au XIXe siècle, comprenant 30 000 images concernant environ 15 000 personnages de tous domaines géographiques, de l’Antiquité au XXe siècle.
Les questions de la définition de l’humaniste et du rôle du portrait gravé dans l’appréciation des personnages (question d’expression, de mode, d’ambigüité de la datation, de la signification de la proportion hommes/femmes ou des différentes catégories d’activité, des problèmes posés par l’homonymie) sont évoquées avec justesse en introduction, sous la forme de pistes de réflexion plutôt que d’une véritable étude, qui aurait dépassé les limites de l’ouvrage.
Il n’était pas question de reproduire dans un livre les 5600 portraits répertoriés dans ce fonds bien connu des généalogistes, historiens, chasseurs du passé. Le cadeau que nous offre Thérèse Redier est un choix de 80 effigies, triées sur le volet, selon des critères mûrement réfléchis, dans le but de permettre, à nous lecteurs du XXIe siècle, un dialogue avec ces personnages extraordinaires dont on nous restitue les visages, soigneusement reproduits : « comme aide pour deviser avec celui qu’il représente », selon l’invitation de Théodore de Bèze, dans l’adresse à Jacques VI de ses Vrais pourtraits des hommes illustres en piété et doctrine… Genève, 1581.
L’auteur assume des choix très personnels, qui reposent sur cinq critères explicites : 1) l’originalité du personnage représenté (ainsi trouve-ton Claude Binet, poète et ami de Ronsard, plutôt que Ronsard lui-même, ou Modesta del Pozzo, femme de lettres vénitienne, ou encore le simple Jea Wick, expert en jardinerie) ; 2) la portée européenne de leur pensée, en référence à la formule d’André Chastel : « La Renaissance humaniste ne procédait pas d’une doctrine mais d’un mouvement » (Erasme, bien sûr, mais aussi la comédienne Isabella Andreini ou le maître danois de Kepler, l’astronome Tycho Brahe) ; 3) la richesse technique du graveur : bois gravés, manière noire, rares eaux-fortes, une majorité de gravures au burin ; 4) la qualité du décor, avec toute la richesse des bordures, où se trouvent impliqués les meilleurs dessinateurs (tel, selon l’auteur du présent compte-rendu, Francesco Salviati dans le cas de ses amis éditeurs Domenichi ou Doni) ; 5) l’intérêt des textes placés en regard de l’image, dont ils sont indissociables : texte à l’intention des enfants du portraituré, éloge d’un admirateur, textes empreints d’humour, satires, devises et anagrammes, textes signalant un commanditaire, textes amers des graveurs.
Les notices très précises qui accompagnent les gravures comportent le prénom et le nom dans la forme adoptée par le département des Estampes, mais aussi une biographie du personnage et une description fine de son habillement, de sa pose, de ses traits. Les textes grecs et latins ont été traduits par Marie-Joseph Beaud- Gambier, qui a contribué à donner au livre, au-delà de son aspect plaisant, rigueur et érudition.
Catherine Monbeig Goguel
(mis en ligne le 20 janvier 2008)
Thérèse Redier et Maris-Josèphe Beaud-Gambier, Portraits singuliers. Hommes et femmes de savoirs dans l’Europe de la Renaissance 1400-1650, Paris, Les Belles Lettres, 2007, 378 p., 35 €. ISBN : 9782251344799

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