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Brescia nell’età della Maniera. Grandi cicli pittorici della Pinacoteca Tosio Martinengo
Auteurs : Sous la direction d’Elena Lucchesi Ragni et Renata Stradiotti
En attendant que la Pinacoteca Tosio Martinengo publie un catalogue raisonné de ses collections, le musée de Brescia organise depuis quelques années des expositions autour de son propre fonds. On pourra toujours s’interroger sur la pertinence qu’a un musée à organiser une présentation temporaire de ses propres collections permanentes (hormis les arts graphiques)1 ; toujours est-il que le catalogue en découlant permet une meilleure connaissance d’œuvres trop rarement publiées. Après quelques présentations des « chefs-d’œuvre » de la peinture et de l’estampe2, place à un sujet peut-être moins vendeur mais tout aussi passionnant : les grands cycles picturaux de la seconde moitié du XVIe siècle, de nature profane ou religieuse, à thématique mythologique comme biblique. La plupart des œuvres présentées ont bénéficié d’une campagne de restauration, leur conférant une meilleure lisibilité. À travers seulement une vingtaine de toiles et de fresques présentées à cette occasion, le catalogue offre un nouveau chapitre à l’histoire esthétique et conceptuelle du maniérisme.
Dense mais agréable à parcourir, le bel ouvrage édité par SilvanaEditoriale rend à ces objets de musée leur place et leur symbolique dans les demeures et les églises de Brescia. Les essais, formant la première partie du catalogue, dépassent largement le cadre de la pinacothèque - elle-même ancien palais orné de fresques renaissantes -pour envisager les principaux décors peints au XVIe siècle dans la cité. S’il est vrai que Brescia est à la confluence géographique comme esthétique de la Lombardie et de Venise, dont elle dépendait alors politiquement, les fresques conservées montrent aussi une appropriation bien locale de la maniera. Usant de formules esthétiques en vogue à Rome dès les années 1520 puis en Vénétie la décennie suivante (frises feintes, façades entièrement peintes, plafonds illusionnistes), les peintres de Brescia imposèrent un langage à la fois puissant et raffiné dans une peinture d’histoire à valeur surtout édifiante ou de célébration politique. Sans surprise, les thèmes recensés par les auteurs puisent largement dans l’histoire antique, du jugement de Salomon jusqu’à la justice de Trajan en passant par l’enlèvement des Sabines, mais il faut aussi mentionner les premières représentations de scènes tirées du Roland furieux (1516) de l’Arioste.
Malheureusement, les études proprement iconographiques manquent à cet ouvrage, ce qui est quelque peu décevant pour bien comprendre la pleine signification de ces commandes artistiques dans le contexte local. La forte récurrence de scènes tirées de l’histoire gréco-romaine3, dont certaines rarement représentées ailleurs qu’à Brescia, ne font guère l’objet de commentaires approfondis : il s’agit pourtant d’exaltations visuelles de la vertu citoyenne, autant que de références insistances aux origines mythiques de la cité, prétendument fondée par Hercule ou par un troyen. Les textes restent donc peut-être trop attachés à l’histoire de l’art, mais ont tout de même l’avantage de fournir une somme récente et fouillée sur la peinture bresciane des années 1550-1580. Cette présentation s’attarde plus précisément sur les fresques non présentées dans l’exposition puisque conservées in situ, disparues ou dispersées : sont ainsi évoqués aussi bien les frises du Palazzo Mazzola attribuées à Callisto Piazza ou les panneaux mythologiques peints par Gambara pour la casa Pedrocca et aujourd’hui à la résidence royale d’Holyroodhouse (Edimbourg). Autour du même Gambara, un essai se démarque par une approche matérielle, concernant les techniques de peinture murale et leurs conditions de dépôt au XIXe siècle.
Le catalogue proprement dit regroupe trois grands cycles picturaux, réalisés par cinq artistes nés à Brescia, ou bien à Crémone comme les frères Campi. Giulio et Antonio sont les auteurs d’un ensemble remarquable de huit toiles autour du thème de la justice, exécutées vers 1548-1549 pour la salle du collège des juges dans le Palazzo della Loggia. Bien que dispersé au XIXe siècle, ce cycle compte parmi les plus grandes réalisations des Campi, dont il est parfois difficile de distinguer la main dans l’une ou l’autre des compositions. C’est le cas pour Le Tribunal de Cambyse (cat. 2), sans doute préparé par un dessin de Giulio puis peint par Antonio, de même que pour la Susanne et les vieillards (cat. 4) dont on conserve une probable étude dessinée reproduite dans le catalogue (Worcester, Worcester Art Museum). L’ouvrage a au moins l’avantage sur l’exposition de confronter les toiles aux quelques esquisses très abouties, telles que Seleucus faisant aveugler son fils (Milan, Biblioteca Ambrosiana) pour Giulio ou Le Jugement de Titus Manlius Torquatus (Oxford, Christ Church Picture Gallery).
Lattanzio Gambara (vers 1530-1574)
Apollon, 1557
F
resque détachée - 108,5 x 154 cm
Brescia, Pinacoteca Tosio Martinengo
Photo :Service de presse |
La seconde section concerne les fresques d’un élève de Giulio Campi, Lattanzio Gambara, probablement l’un des plus prolifiques et talentueux décorateurs de Brescia au milieu du XVIe siècle. Ses fresques pour les case del Gambero comptent parmi les rares décors de façades encore conservés, dont une partie est toujours visible aujourd’hui malgré leur état déplorable et des restaurations plus ou moins compromettantes. Le schéma de restitution de ce décor extérieur prouve, là encore, la portée morale de cet ensemble, fortement axée sur la vertu inébranlable des anciens. À la manière de Peruzzi et Polidoro da Caravaggio à Rome dans les années 1520, puis de certains peintres vénitiens quelques années plus tard, Gambara a orné les façades des demeures de vigoureuses scènes héroïques, puisant dans l’histoire ancienne les moments les plus dramatiques. Mais si ses sources littéraires puisent dans la Rome antique et que son programme peut rappeler d’autres façades peintes dans la Ville éternelle peu de temps auparavant, son interprétation de la maniera le rattache pleinement à l’art de l’Italie du nord. Les raccourcis audacieux, le cadrage resserré ou les effets de clair-obscur de compositions comme son Marcus Curtius se jette dans le gouffre (cat. 9) ou sa Scène de combat (cat. 11) montrent une assimilation intelligente des fresques de Pordenone dans le Duomo de Crémone. Gambara se montre plus classicisant dans ses suaves figures mythologiques (ill.), destinées à l’intérieur de villas : malgré leur style « apaisé », il semble que les représentations de Cérès (cat. 16) et Apollon (cat. 17) soient à peine postérieures aux fresques des case del Gambero, soit les années 1550.
Dernier cycle évoqué, les sept toiles sur l’histoire de saint Pierre furent peintes pour le plafond de l’ancienne cathédrale. Cette commande des années 1580 fut confiée à Tommaso Bona et Pietro Marone, deux peintres locaux ayant produit nombre de grandes « machines » religieuses. Les quatre toiles conservées se remarquent moins par leur iconographie, issue des épisodes de la vie du saint dans les Actes des apôtres, que par leur style, inhabituel dans l’œuvre de Bona comme de Marone. Plutôt adeptes d’un clair-obscur marqué, les deux peintres privilégient dans ce cas une manière claire, les apparentant à l’école véronaise. L’influence avec les toiles de Véronèse pour le plafond de l’église vénitienne de San Sebastiano, antérieures d’un quart de siècle, paraît manifeste : le meilleur exemple en est La guérison de l’estropié à la porte du temple (cat. 19) de Tommaso Bona, adaptant la fraîcheur du ciel barré de nuages, l’architecture palladienne immaculée vue di sotto in su ou même les effets de texture de la toile à chevrons, aux exigences locales d’une peinture expressive et retenue à la fois. Avec cet ensemble apparaissent clairement les ambitions d’un art vertueux, tout à fait adapté aux nouvelles exigences conceptuelles de la Contre-Réforme.
Prolongeant un peu ce panorama de la peinture maniériste, un ultime essai énumère les cycles et autres décors disparus, à l’aide du Giardino della Pittura, écrit par Francesco Paglia autour de 1700. Où l’on découvre que de nombreux édifices publics ou privés de Brescia, à l’instar de nombreuses autres cités italiennes, contenaient d’ambitieux programmes picturaux, aux visées esthétiques comme idéologiques. Les trop rares vestiges conservés par la pinacothèque de la ville méritent d’autant plus qu’on s’y attarde.
Benjamin Couilleaux
(mis en ligne le 3 mai 2008)
Brescia nell’età della Maniera Grandi cicli pittorici della Pinacoteca Tosio Martinengo, Milan, Silvana Editoriale, 2007, 240 p. 30 €. ISBN : 97888-3660983-3.
1. Toutes les peintures présentées proviennent de la Pinacoteca Tosio Martinengo, à l’exception du Jugement de Salomon (cat. 1) de Giulio Campi, habituellement conservé au Szépművészeti Museum de Budapest.
2. Notamment Natività da Dürer a Tiepolo incisioni della Pinacoteca Tosio Martinengo en 2001, Da Raffaello a Ceruti capolavori della pittura dalla Pinacoteca Tosio Martinengo et Da Dürer a Rembrandt a Morandi Capolavori dell’incisione dalla Pinacoteca Tosio Martinengo en 2004, Da Romanino e Moretto a Ceruti tesori ritrovati della Pinacoteca Tosio Martinengo et Albrecht Dürer Incisioni della Pinacoteca Tosio Martinengo en 2006.
Toujours à Brescia, mais au Museo della Cità, mentionnons une exposition remarquable, hélas méconnue, organisée en 2001 sur le thème de la Vraie Croix dans l’histoire artistique, politique et sociale de la cité : M’illumino d’immenso Brescia, le Sante Croci, qui dispose encore d’un site Internet très complet.
3. L’exposition comprend un Suicide de Charondas de Giulio Campi (cat. 5) ou bien Marcus Curtius se jette dans le gouffre de Lattanzio Gambara (cat. 9).
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