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L’art et la mort. Réflexions sur les pouvoirs de la peinture à la Renaissance
Auteur : Pascale Dubus
En signant ce petit (mais fort dense) volume, Pascale Dubus poursuit des travaux entrepris depuis plus de vingt-cinq ans et dont la continuité et la pertinence justifient la place qu’elle tient dans le monde très restreint des italianisants français. Spécialiste de la théorie de l’art à la Renaissance (Maître de conférence à l’Université de Paris I) et issue de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, elle s’attache, à travers une lecture serrée des textes et une interprétation aiguë des images, à mettre en évidence les relations éclairantes de la représentation de la mort et de la théorie de l’art. Loin de l’iconographie traditionnelle, et en toute fidélité à l’école de Louis Marin ou de Daniel Arasse, l’auteur nous apprend à voir et à comprendre cet univers si éminemment codé qu’est l’art de la Renaissance. Déjà très présente dans nombre de ses travaux précédents (en particulier le splendide Beccafumi publié chez Adam Biro en 2000) la mort tient ici encore la place de choix. Le sous-titre de l’ouvrage dit d’emblée quel est son propos : figure avant tout symbolique, la mort s’impose à l’artiste, mais aussi au théoricien, comme le lieu de questions essentielles liées à la définition de l’art lui-même, de son pouvoir, de sa survie, de la lutte de l’artiste pour la création, de la confrontation du spectateur avec l’image léthifère, mais aussi du défi que représente la tentative de montrer l’inmontrable.
En étudiant un riche corpus textuel (dont Vasari est évidemment le centre), Pascale Dubus évoque tout d’abord la mort conceptualisée dans sa relation avec l’artiste et avec l’œuvre elle-même. Peintures qui donnent la mort, images du trépas capables de « méduser » le spectateur ne sont pas les figures rhétoriques les moins passionnantes de cette étude. La figure du peintre succombant avant d’avoir pu achever son œuvre ou, au contraire, donnant sa vie pour parfaire sa création ne sont aussi que le reflet de l’image d’un artiste sacralisé et dont l’accomplissement touche aux questions métaphysiques les plus essentielles. À une époque où la notion de « vanité » est cruciale et où l’on s’interroge sans cesse sur la question de la survie, la mort dans l’art se voit aussi souvent érigée en figure de la mort de l’art lui-même, non pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui mais comme réflexion sur la pérennité des œuvres humaines confrontées au temps qui détruit tout.
Si le fait de peindre la mort est considéré par les théoriciens comme « un tour de force » et si la mort prend place parmi les choses jugées impossibles à représenter (passions, éléments, astres, météores etc.), on comprend que, au-delà de la mimesis, l’œuvre accomplie dans ce domaine ressortisse au prodige. Les artistes, pourtant, ont recours au modèle, cadavres d’exécutés (ils sont invités à assister aux exécutions pour mieux saisir la vérité de la mort sur le motif), dépouilles de proches, dissections ; mais cette inspiration directe ne saurait exprimer la mort elle-même ou le passage de vie à trépas, ce souffle expiré de l’âme. Peindre ce qui ne saurait être peint est bien le défi auquel se confrontent les artistes, utilisant maints subterfuges comme l’affliction lisible sur les traits des autres personnages pour s’assurer de l’empathie du spectateur. Pascale Dubus imbrique avec rigueur les exemples picturaux et la littérature artistique (dont elle assure elle-même la traduction, évitant ainsi les interprétations erronées ou les contresens si souvent reproduits génération après génération par des compilations peu rigoureuses) pour restituer ce paysage mental de l’époque et en livrer les ressorts théoriques les plus saisissants. C’est le cas avec le chapitre consacré au « portrait de l’homme mort » ; corps immobiles, décomposés, embaumés ou « en pesanteur » sont convoqués et révèlent, à la lumière des prescriptions textuelles, combien ces représentations dépassent la question du sujet pour atteindre à des préoccupations théoriques complexes. Pascale Dubus souligne toutefois combien théoriciens et peintres peuvent être éloignés : ainsi le procédé du raccourci, illustré par le chef d’œuvre de Mantegna Le Christ mort, semble absent des traités contemporains qui prescrivent en revanche d’autres « recettes » parfois ignorées des artistes. Confrontés à la réalité de la production artistique, les textes montrent leur limite ou révèlent ainsi leur « gratuité » ; l’objet artistique se voit érigé en prétexte à des constructions intellectuelles qui s’éloignent parfois des œuvres elles-mêmes. Dans un chapitre conclusif qui aborde les décors éphémères (fêtes publiques et privées) et les emblèmes, l’auteur met en évidence la différence qui sépare ces représentations de celles présentes dans la peinture. Là où cette dernière considère les passions, le trépas individuel et les métamorphoses du corps intime livré aux tourments de la mort, les représentations allégoriques révèlent une approche générique et une vision collective. Il convient ainsi de manier avec prudence la notion globale d’arts visuels puisque la fonction et la destination des supports de la représentation semblent bel et bien déterminer des modes de représentation très différents. Cet ouvrage savant et richement annoté apporte une contribution essentielle à un sujet sans doute inépuisable et la méthode utilisée par l’auteur serait fort bienvenue dans d’autres sphères géographiques et chronologiques de l’histoire de l’art qui, avouons-le, souffrent bien souvent d’une approche iconographique sclérosée par son académisme.
Jean-David Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 6 mars 2007)
Pascale Dubus, L’art et la mort. Réflexions sur les pouvoirs de la peinture à la Renaissance, Paris, CNRS Editions, 2006, 120 p., 12 illustrations, 18 €. ISBN 2-271-06458-9.
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