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Maurice Denis. Le spirituel dans l’art
Auteur : Jean-Paul Bouillon
Les grandes expositions (Louvre, Orsay, Grand Palais) ont l’avantage de susciter des publications qui ne verraient sans doute pas le jour sans elles, de tels événements rendant viables des projets éditoriaux en marge de leur catalogue. C’est le cas du petit volume publié dans la collection Découvertes Gallimard et consacré à Maurice Denis (il s’agit d’ailleurs d’une coédition avec la Réunion des Musées nationaux). Cet artiste longtemps considéré comme de second plan aurait-il bénéficié de cette publication sans l’exposition d’Orsay ? On connaît malheureusement la réponse.
La collection en question se caractérise bien souvent par une accumulation séduisante d’images, d’informations et de textes plus ou moins approfondis et dont la maquette un peu trop « séduisante » accentue parfois l’aspect disparate. Petits volumes censés fournir une synthèse utile, ils aboutissent bien souvent à un résultat inverse. C’est loin d’être le cas ici puisque, on le sent bien, l’auteur a lui-même suivi scrupuleusement et impérieusement l’organisation du livre et, probablement, supervisé jusqu’à sa maquette. Jean-Paul Bouillon, bien connu pour son extrême rigueur autant que pour ses compétences scientifiques, imprime bel et bien sa marque sur le volume qui est tout sauf une redite de ses nombreux autres travaux consacrés à Denis. Outre l’imposante monographie publiée chez Skira en 1993, il a en effet consacré à l’artiste nombre d’essais, articles, recueils de théories ; on pouvait ainsi légitimement attendre avec cette collection quelque peu vulgarisatrice un condensé de tous ces travaux. Il n’en est rien. Ainsi que l’affirme d’emblée le sous-titre (qui fait un clin d’œil au fameux ouvrage de Kandinsky paru en 1911), l’auteur insiste sur la dimension religieuse, voire sacrée, de l’art de Denis. « Le spirituel dans l’art », sous-titre en question, est bien pour lui une manière, non seulement de désigner le « Nabi aux belles icônes », ainsi qu’il avait été baptisé par ses amis, mais aussi, plus génériquement, de théoriser le propos. N’en doutons pas, le message historique délivré par Jean-Paul Bouillon est bien celui-ci : ne restons pas aveuglés par le « nabisme » plane et linéaire de Denis, et par sa place dans l’histoire de l’art telle qu’admise et fixée par des formules anciennes. Celles-ci limitent son œuvre (et au sein de celle-ci, une période) à un maillon de la chaîne moderniste bien connue et toujours puissante dans l’historiographie française. L’œuvre de Maurice Denis, selon Jean-Paul Bouillon, n’est pas simplement le fruit « d’un spirituel » dans l’art, mais bien une démonstration de la présence « du » spirituel dans cet art. Que cette spiritualité soit indissociablement liée à l’esthétique même, et, partant, à la modernité de l’art de Denis, pourra surprendre certains adeptes du formalisme triomphant. Le peintre lui-même, rétif à certaines manifestations du symbolisme qu’il jugeait trop iconographiques et pas assez plastiques, pourrait être appelé à la rescousse et utilisé (il est si facile de faire parler les morts) au détriment même de cette vision. Denis rappela pourtant maintes fois combien le fait plastique ne devait pas empêcher que se posât la question essentielle du sujet. C’est par une étude serrée des sources et une analyse stricte de l’œuvre que l’auteur parvient à cette conviction : pour Maurice Denis, il n’est pas d’art sans la vocation religieuse. Par la mise à jour de cet élément conducteur essentiel, Jean-Paul Bouillon parvient à restituer à l’œuvre sa cohérence ; au lieu, comme c’est trop souvent le cas, de valoriser outrageusement la jeunesse du peintre, symbole de modernité, pour mieux oublier, voire stigmatiser, sa maturité et l’œuvre dit « tardif », il retisse le sens profond qui permet de comprendre l’évolution de Denis et révèle le sens d’une œuvre dans sa totalité. Depuis les années de jeunesse, l’époque du Symbolisme et de l’Art nouveau jusqu’à un nouvel ordre classique en passant par les ateliers d’art sacré et des approches thématiques (la musique, l’affaire Dreyfus etc..), cet ouvrage synthétise le parcours cohérent d’un artiste inspiré. La peinture de chevalet, l’illustration, les grands décors se voient ainsi réinscrits dans une vision exempte de rupture. Le mérite de Jean-Paul Bouillon réside bien dans cette remise en perspective d’une œuvre jusqu’ici fragmentée et livrée au saucissonnage d’une historiographie trop prompte, bien souvent, à choisir dans un corpus ce qui convient à ses choix théoriques. Ce n’est donc pas seulement le parti monographique qui, comme toujours, justifie l’examen de l’ensemble de cet œuvre abondant mais bien une étude approfondie de sa logique propre.
L’ouvrage est heureusement complété par des « témoignages et documents » fort riches, une illustration abondante et un index. Une petite « bible », si l’on ose dire, pour réviser les versets d’une œuvre qui allie intimement plasticité du spirituel et sacralité de l’art.
Jean-David Jumeau-Lafond
(mis en ligne le 24 février 2007)
Jean-Paul Bouillon, Maurice Denis. Le spirituel dans l’art, Découvertes Gallimard, RMN, Paris, 2006, 128 p., 12 euros, ISBN : 2-07-031929-6.
André Gide / Maurice Denis. Correspondances 1892–1945
La publication de cette correspondance en grande partie inédite constitue un document passionnant non seulement sur les relations de Denis et Gide mais aussi sur le milieu littéraire et artistique de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde guerre mondiale. On y suit, comme deux chemins qui se croisent, se rejoignent, restent parallèles puis s’éloignent, le développement de deux personnalités fortes, créatrices et théoriciennes. Entre les lignes amicales ou familières, les grandes questions esthétiques percent mais aussi les prises de position morale, religieuse, politique, celles là mêmes qui agitèrent la France intellectuelle et artistique de cette période si riche. Depuis l’illustration du Voyage d’Urien en 1892 dans le contexte symboliste de la Librairie de l’art indépendant jusqu’aux années d’après le premier conflit mondial où s’exacerbent certaines questions idéologiques, ces deux cents lettres apportent une lumière nourrie sur une relation tantôt fusionnelle, tantôt improbable, jusqu’à une prise de distance irréversible. L’introduction et les notes extrêmement riches sont une mine pour le chercheur et l’on doit aussi signaler l’agréable ponctuation des numéros par des illustrations graphiques ou documentaires (dessins, gravures, cartes postales, photographies, autographes), chose assez rare dans les publications de correspondance et qui en souligne le caractère vivant. Ce volume à la fois savant et séduisant prend place avec bonheur dans la bibliographie et son index ravira tous les chercheurs.
J.-D. J.-L.
André Gide / Maurice Denis. Correspondances 1892 – 1945., Edition établie et présentée par Pierre Masson et Carina Schäfer, avec la collaboration de Claire Denis, Paris, Gallimard (Les Cahiers de la nrf), 2006, 419 p., 25 euros, ISBN : 2-07-078214-X.
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