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Courbet sans courbettes (2)

Le Réalisme

Auteur : Max Buchon, introduction et notes de Frédérique Desbuissons.

   Au moment où les très actives Presses du réel remettent en circulation le livre fondamental de T.J. Clark sur le premier Courbet, mais dans une traduction qu’on aurait aimé plus soignée, arrêtons-nous un instant sur la figure et les écrits de Max Buchon (1818-1869)1. Ami d’enfance du peintre, grand admirateur comme lui de Proudhon, ce poète a ferraillé sur tous les fronts et tous les tons, à la croisée permanente de l’art et du militantisme, sans les confondre cependant. Littérature ou peinture, hors de tout catéchisme direct, le réalisme assumait son destin historique par sa liberté grinçante, son objectivité nouvelle et sa capacité à étendre son public. La modernité était aussi affaire d’audience, Baudelaire en avertissait ses lecteurs dès l’ouverture de son Salon de 18462. À nouveau public, nouvelle publicité. Exhumant précisément l’article où Buchon saluait en 1850 l’exposition de l’Enterrement à Dijon – article qui érigeait cette image synthétique de la société contemporaine en « danse macabre » républicaine –, Clark avait compris que l’homme était l’une des clefs de ce moment particulier de la carrière de Courbet, celui qui s’insère entre les espoirs d’une république sociale et l’impuissance de la Constituante, le sacrifice du suffrage universel et enfin l’aveuglement d’une assemblée de notables qui pousse contre elle un Bonaparte et son grand sabre3. Le coup d’état de décembre 1851 ne fut pas le Brumaire d’un seul homme, mâtiné de socialisme comme on sait, mais le fruit des inconséquences d’une Chambre aveuglée par la peur des rouges. Bien entendu, Courbet a donné à Buchon une place et une fonction dans l’Enterrement. À gauche de la croix, son fier profil surgit comme le blason des réfractaires du Doubs... Le fondateur de la Démocratie salinoise, surveillé par la police dès ces années-là, prit le chemin de l’exil au lendemain du 2 décembre, de même qu’un certain nombre d’indésirables avec lesquels il resta lié en Suisse.

   C’est dans ce cadre-là qu’il faut ramener la brochure de Buchon que Frédérique Desbuissons a eu la très bonne idée de rééditer, après en avoir déniché l’un des cent exemplaires à Neuchâtel, ce fief de la littérature séditieuse. Comme elle l’écrit en introduction, l’ouvrage avait durablement échappé aux historiens en général et aux spécialistes de Courbet en particulier. Clark, parmi d’autres, ne semble pas l’avoir cherché ni consulté ! Remercions par conséquent Frédérique Desbuissons, grande experte du peintre, de nous avoir rendu ce document qui devrait intéresser aussi bien le monde de l’art que celui des lettres. Ce qu’elle rappelle d’abord des années de jeunesse, lorsque Buchon et Courbet scellèrent une amitié sans éclipses, enrichit singulièrement notre connaissance du milieu où l’artiste forgea sa pensée politique et esthétique. Pour ne prendre que cet exemple, Flajoulot, son professeur de dessin à Besançon, apparaît comme d’un tout autre relief que la pâle vision qu’en donne l’historiographie courante. Desbuissons éclaire très bien de même ce que l’on pourrait désigner comme le tropisme allemand de Buchon, qui va de son goût prononcé pour la poésie rustique à ses lectures plus philosophiques. Nous approchons mieux ainsi une culture partagée à maints égards par le peintre, dont l’iconographie touche de temps à autre au monde germanique avant même l’essor des scènes de chasse. S’il avait été doté d’une personnalité moins effacée et d’une ambition aussi « parisienne » que le peintre, Buchon eût été sans mal le vrai penseur du réalisme, plus fin et drôle que Champfleury, moins moralisateur que son maître Proudhon, plus artiste en somme. Après l’avoir convaincu d’accepter la grâce de Napoléon III, Courbet regretta de ne pas être parvenu à faire de Buchon le théoricien du mouvement. À lire aujourd’hui la brochure de 1856, on mesure la justesse et l’injustice de tels propos. Mais Courbet exigeait beaucoup de son entourage en matière de promotion.

   « Champfleury me dit de faire du tapage réaliste dans la presse suisse », écrit Buchon, le 13 octobre 1855, à l’un de ses contacts bernois. Nous sommes alors au plus fort du débat auquel donne lieu le pavillon que Courbet a fait construire en marge de l’exposition universelle, pour y rassembler quarante de ses tableaux et dessins, dont les refusés (l’Enterrement, etc.) de l’administration impériale. Au terme d’une suite d’articles, dont le premier paraît dès décembre 1855, Le Réalisme est disponible en avril 1856, deux mois avant que Champfleury ne publie le recueil qui porte le même titre. Coup double, bien dans la manière de Courbet ! « Le volume de Buchon se distingue par sa composition singulière : plutôt qu’un essai argumenté traitant du réalisme en art et en littérature, c’est une réunion de textes critiques encadrée par une introduction et une conclusion » (Desbuissons). Le collage de citations fait apparaître deux types d’interventions, le coup de ciseau et la note ironique. Les effets du « cut » comme du rire ne sont pas sans faire penser à la peinture même de Courbet, qui joue du fragment comme du couteau à peintre et du grotesque au sens où l’entendait Baudelaire. On renverra, pour ne pas en dire plus ici, à deux ou trois remarques de Buchon sur certaines trognes de l’Enterrement et le triomphal fessier de la Baigneuse Bruyas. Force et farce vont de concert. Le sérieux des hommages rendus au peintre doit sans doute beaucoup à l’oubli de cette vérité. Comme le souligne Desbuissons, Buchon ne se contente pas d’opposer sa bonne humeur aux ennemis du réalisme, il les confronte à leurs contradictions et leur rappelle leur conformisme tout en évitant et de canoniser Courbet et de normaliser ses principes esthétiques. Plus qu’une théorie fermée sur elle-même ou le simple rejet des esthétiques concurrentes, il livre un bilan historique et humoristique des années 1848-1855 à la manière de l’Atelier.

   En tête de son florilège Buchon tient cependant à dissiper quelques malentendus sur cette peinture supposée préférer l’imitation à l’imagination, le fumier aux roses et le laid au beau. Cinq ans avant le discours que prononcera Courbet à Anvers, son ami dissociait avec fermeté les modes traditionnels d’idéalisation et le rapport sincère mais fatalement subjectif que le réalisme postule avec le réel qui l’entoure et le déborde. La vérité ne se mesure pas à la conformité illusoire entre l’image et son référent, elle s’évalue à la franchise d’effet, à la capacité de dire le général à travers le particulier et à ne rien nier des aspects du monde physique et moral. Comme Courbet en 1855, Buchon parle plutôt d’« art vivant ». Son argument le plus hégélien, à cet égard, est la nécessité historique dont procéderait le réalisme dans sa réfutation des fadeurs et du scepticisme romantiques. En conclusion de sa brochure, il confortera l’idée d’une époque mûre aux mutations, esthétique autant que politique, en citant George Sand et Eugène Sue. Malgré les limites de leur talent et de leur réalisme, ils sont présentés comme les avant-courriers du nouvel « art moderne ». C’est l’importance donnée aux sujets contemporains, et populaires d’abord, qui justifie la promotion de ces écrivains secondaires. On sent d’ailleurs Buchon plus proche de Stendhal et Balzac, qu’il mentionne à plusieurs reprises comme autant d’intercesseurs de la modernité qu’il exalte à son tour. Parmi les textes qui composent sa brochure, il se tourne néanmoins vers d’autres plumes, Proudhon et Champfleury du côté des partisans, Hippolyte Castille, Charles Perrier ou Louis Goudall dans le camp de la résistance. Le dernier nommé venait de se signaler par « l’abominable article » qu’il avait fait paraître en novembre 1855 lors de la prépublication de certaines Fleurs du mal4. À ceux qui chantaient « lyrisme » et « poésie » à Baudelaire, Champfleury ou Courbet, Buchon rétorquait que la seule « âme » dont l’artiste avait à se soucier, c'était l'étincelle de sentiment et de pensée que l'art éveille en nous5.

Stéphane Guégan
(mis en ligne le 22 décembre 2007)

1. T.J. Clark, Une image du peuple. Gustave Courbet et la révolution de 1848. La nouvelle édition des Presses du réel (337 p., 24 €) se contente de réviser la première et exécrable traduction française (Art édition, Villeurbanne, 1991) du brûlot de 1973 (Thames and Hudson). Sans en dresser l’inventaire complet, signalons de nombreuses coquilles touchant aux noms propres et aux dates : le recueil de Buchon (p. 67, note 17) est ici daté 1855 et présenté comme un recueil de dissertations sur le « surréalisme » [sic]. Ailleurs, une procession religieuse, à laquelle Buchon participe en 1850 par provocation est située en 1859, alors qu’elle eut lieu en 1850... Plus loin, une oeuvre du Salon de 1827 est rapprochée du Salon de 1847 ! Duranty et Gautier sont orthographiés avec des « h » superflus. Coquilles et négligences d’autant plus ennuyeuses que la démonstration de Clark se voulait au plus près de la dynamique historique et sociale, que Courbet détermina par sa peinture, les implications multiples du réalisme dans le débat contemporain et l’audience élargie de ses tableaux, bien au-delà du monde de l’art. Le volume des Presses du Réel est précédé d’une préface de Thomas Schlesser, plus polémique que critique – il est évident que le livre de Clark est doublement daté, en raison de son ancrage dans le contexte des années 1960 et de ses limites axiomatiques. On aurait pu souhaiter également plus de soin bibliographique dans la présentation du petit dossier consacré in fine à la première réception d’Une image du peuple.
2. Sur ces questions, l’ouvrage très stimulant de Thomas Schlesser, Réceptions de Courbet. Fantasmes réalistes et paradoxes de la démncratie (1848-1871), Les Presses du réel, 2007.
3. Nous renvoyons, bien entendu, nos lecteurs à l’étude de Jean-Luc Mayaud, Courbet. L’Enterrement à Ornans. Un tombeau pour la République, La Boutique de l’Histoire éditions, 1999. Le meilleur livre, de loin, sur l’indispensable lecture politique du tableau, bien plus poussée que celle de Clark. Ajoutons que la notice très œcuménique du catalogue de l’actuelle rétrospective Courbet aurait pu souligner avec plus de netteté l’apport de Mayaud. Le meilleur de la recherche sur l’artiste n’est pas seulement anglo-saxonne ou allemand...
4. Sur la première réception de Baudelaire dans le contexte du réalisme, voir le très beau travail d’André Guyaux, Un demi-siècle des Fleurs du mal (1855-1905), PUPS, 2007, notamment les p. 18-44. Comme l’a noté Klaus Herding, par ailleurs, Proudhon n’a pas oublié la brochure de Buchon quand il rédigea, sans l’achever, Du principe de l’art et de sa destination sociale. Le livre posthume de 1865 a été réédité en 2002 par Les Presses du réel.
5. Nous parlerons dans une prochaine chronique du volume que Frédérique Desbuissons consacre aux textes de Francis Wey sur Courbet.

Max Buchon, Le Réalisme, introduction et notes de Frédérique Desbuissons, La Rochelle, Rumeur des Âges, 2007, 122 p., 19 €. ISBN 978-2843271458.