| Souvenir de Fontainebleau
Auteur : Christophe Beyeler
Le château de Fontainebleau présente du 2 juin au 24 septembre 2007 une très intéressante exposition intitulée Fontainebleau, son château et sa forêt. L’invention d’un tourisme (1820-1939). Une pièce s’y remarque particulièrement, c’est un exceptionnel ouvrage intitulé Souvenir de Fontainebleau, acquis en 2005 par le château de Fontainebleau pour son cabinet des arts graphiques. Cet album d’estampes éditées par Denecourt (1788-1875) au milieu du XIX e siècle et reliées par Lacodre, « tabletier-papetier à Fontainebleau », est la forme connue la plus aboutie et la plus raffinée des « albums genévrier », composés d’estampes renfermées entre deux plats de bois de genévrier odorant provenant de la forêt même, originale spécialité bellifontaine inventée pour le tourisme naissant.
Une opportune réédition doublée d’une étude
Cet album somptueux s’impose par sa reliure en genévrier et la qualité du tirage des planches, mais offre un inconvénient de taille : il est muet. Il offre des images seules, sans texte à l’appui, de surcroît dans un contexte jusqu’alors jamais étudié. La gageure était de rééditer les planches tout en les enrichissant de textes pertinents – à l’évidence, le pari a été tenu.
La première partie, un album en quelque sorte, se propose d’offrir la vision que retenaient de leur visite à Fontainebleau les touristes menés par Denecourt, et laisse donc la parole au « sylvain de Fontainebleau », dont les écrits, reproduits tels quels, ont été choisis parmi son abondante production.
Deux principes ont guidé la sélection des textes d’accompagnement. Le premier fil conducteur a été de retrouver, dans la floraison d’opuscules et de guides édités par Denecourt, les citations les plus pertinentes d’un point de vue topographique au regard du lieu représenté sur la planche, mais aussi du point de vue chronologique, le critère retenu étant la recherche de la plus étroite adéquation entre la date de publication du texte et celle de parution des estampes. La seconde exigence a été de combler les quelques silences de Denecourt sur certains sites par des extraits du journal L’Abeille de Fontainebleau, et par des textes contemporains d’écrivains tels Baudelaire ou Hugo enrôlés dans un Hommage à Denecourt paru en 1855, qui révèle l’aura obtenue et l’écho rencontré par le personnage.
La seconde partie de l’ouvrage s’attache, en une étude serrée, à scruter Denecourt avec les lunettes de l’historien appliquées à un champ à la fois circonscrit dans son ancrage géographique - le château et la forêt de Fontainebleau -, complexe par les relations artistiques et professionnelles nouées – toute la chaîne de production d’une image est ici remontée et détaillée -, et très vaste par la diffusion atteinte à l’extérieur – de Paris à Londres ou Rome.
Les acquis de cette recherche sont multiples : découverte d’une activité éditoriale propre à Fontainebleau au milieu du XIX e siècle, centrée autour de Denecourt et prenant plusieurs facettes, de la brochure à l’estampe en feuille ou montée en album ; étude fouillée à l’échelle locale d’un micro-éditeur inventif et qui sait s’adapter au marché, étude pour l’heure sans équivalent en France pour un éditeur local ; enfin, démonstration de la cohérence touristique du réseau intégré dont Denecourt est le créateur, la tête et le moteur.
Une étude servie par une iconographie soignée
Dans le but d’inviter le lecteur à aiguiser son regard, les illustrations accompagnant l’étude de Christophe Beyeler : « Denecourt, "sylvain de Fontainebleau" et éditeur d’estampes : un cicérone en quête d’image » sont en large part des détails des planches de l’album Souvenir de Fontainebleau. Ainsi, la focalisation sur le détail de la vue de Fontainebleau à l’arrière-plan du frontispice permet d’illustrer l’exceptionnelle situation de Fontainebleau sertie au milieu de son écrin de verdure. De même, le choix de l’artiste chevalet au dos allant peindre sur le motif est inséré en regard du texte de la « Lettre des promeneurs et des artistes reconnaissants ». Enfin, le détail conclusif, paradoxalement extrait du frontispice, valorise Denecourt, habile metteur en scène qui se fait représenter au plein milieu de son œuvre de « sylvain de Fontainebleau » et campe au « sésame de la forêt ».
La pertinence iconographique est renforcée par les effets de maquette. La fine intrication entre le texte et l’image vient judicieusement en soutien du propos par le choix de détails signifiants. Ainsi, le bois gravé représentant la boutique « Aux souvenirs de Fontainebleau » est à dessein placé en bas de page, telle une échoppe solidement assise dans le terre-à-terre du commerce bellifontain.
Enfin, l’iconographie est enrichie et renouvelée par des découvertes, puisée dans les collections particulières, qui permettent de présenter la gamme des produits proposés et leur diffusion, notamment par Lacodre, le fabricant des reliures en bois, dont le magasin « Au genévrier odorant » figure précisément sur le côté droit d’une lithographie représentant l’hôtel de L’Aigle noir vers 1860. De même, un album conservé au Museo napoleonico de Rome permet d’évoquer le vif succès remporté par les productions de Denecourt. L’empereur Napoléon III ne dédaigne pas d’offrir à sa cousine, la princesse Augusta, un album genévrier qui est un extraordinaire arrêt sur image à la date des 20 et 21 juin 1862, offrant par les signatures rassemblées en hommage une coupe transversale de la présence estivale de la cour à Fontainebleau.
Cet ouvrage est, suivant l’ordre même d’une brochure de Denecourt, une promenade en images selon un parcours où s’enchaînent les séquences : le château, l’événement historique phare des Adieux de Fontainebleau le 20 avril 1814, la forêt, et l’ouverture sur les environs représentés par Moret-sur-Loing. A l’instar de ce que le touriste avait vers 1850 sous les yeux, guide en main ou sous la conduite de Denecourt en personne, voici une invitation à suivre, planche à planche, pas à pas, les sentiers imagés frayés par Denecourt.
Alain Niderlinder
(mis en ligne le 11 septembre 2007)
Christophe Beyeler : Souvenir de Fontainebleau. Album d’estampes éditées à l’époque romantique par Claude-François Denecourt, créateur des sentiers de la forêt, réédition scientifique d’un album conservé dans le cabinet des arts graphiques du château de Fontainebleau, Edition de la Réunion des musées nationaux, 2007, 96 p., 55 €. ISBN : 978-2711852819.
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