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A propos de quelques publications récentes sur la peinture espagnole

   Il est impossible de suivre les innombrables publications d’histoire de l’art qui paraissent en Espagne. La décentralisation très poussée du pays permet, à l'instar de ce qui se passe en Italie, un foisonnement de monographies sur des artistes provinciaux, mais a contrario leur diffusion reste locale et parfois très confidentielle. La plupart du temps, elles sont difficiles à trouver, même dans des villes comme Madrid ou Barcelone, bien que certaines d'entre elles soient vendues sur les librairies en ligne. Citons quelques exemples de ces recherches assez pointues parus ces dernières années :

Marià Carbonell i Buades, Miquel Pont Cantallops 1678-1755 un pintor llorenci entre Mallorca i Roma, Ajuntament de Sant Llorenç des Cardassar et Consell de Mallorca, 2005, 108 p. en majorquin, ISBN. 84-609-6851-0.

   En 2005, six ans après une monographie sur Guillem Mesquida, l’historien de l’art Marià Carbonell publie celle d'un autre artiste baroque de l’archipel des Baléares, Miquel Pont Cantallops. Alors que la péninsule et Palma sont enflammées par la Guerre de Succession d'Espagne, de nombreux peintres majorquins complètent leurs formations en Italie. Parmi eux, Miquel Pont est le seul, à Rome, à participer aux concours de l'Académie de Saint-Luc, d’ailleurs avec un certain succès, entre 1703 et 1706 (quatre dessins sont encore conservés par l'institution romaine). Comme beaucoup d'élèves, il baigne dans un milieu très marqué par l’influence classique de Maratti, et semble plus particulièrement se rapprocher de Luigi Garzi. On perd de vue le jeune artiste jusqu'à son retour, attesté en 1711 (mais sans doute rentre plus tôt, dès 1709). En 1713, il réalise le cycle de la chapelle du Sant Crist à l'église Sant Jaume de Palma : des grands formats sur le thème de la Passion, au clair-obscur très contrasté, mêlant un réalisme sombre seicentesque à certains raffinements du baroque romain du début du XVIIIe siècle. Suivent ensuite, le retable majeur de l'église Saint-Philippe Néri de Palma, les toiles de l'église paroissiale de Manacor, et enfin pour sa ville natale, l'Adoration des Mages et la Présentation au temple à Sant Llorenç des Cardassar. Si l'une des deux compositions est inspirée d'une gravure d'après Maratti, sa touche est devenue plus légère et sa palette s'est éclaircie, avec des tonalités de rose et de bleu pâle presque rococo. Dans ses œuvres tardives, la participation de l'atelier devient importante.

   Le petit livre comprend une biographie de l'artiste, une analyse de son style, et le catalogue sommaire illustré de ses peintures suivi de la transcription des documents d'archives ; la plupart des photographies sont réussies car les toiles les plus importantes viennent juste d'être restaurées. Pour certains lecteurs, cela aurait pu constituer une bonne introduction à l'histoire de la peinture baroque des Iles Baléares (des œuvres d'autres peintres sont reproduites), mais le fait que le texte soit rédigé en majorquin, un dialecte du catalan, sans aucun résumé dans une langue plus usuelle, en limite quelque peu la portée1.

Maria Elena Manrique Ara : Jusepe Martinez un pintor zaragozano en la Roma del Seicento, Excma-Diputacion de Zaragoza, 2000, 217 p. en castillan, ISBN : 84-7820-614-0 ou 84-7820-609-4

   Plus connu comme auteur d'un traité théorique sur la peinture (qui dans l'Espagne du XVIIe siècle s'oppose à celui de Pacheco), Jusepe Martínez (1600-16282) est désormais apprécié pour ses dons artistiques. Cette enquête est centrée sur son voyage de formation dans la Rome baroque d’Urbain VIII, en 1625. Il y était un proche des paysagistes elsheimerisants et saracéniens, a fréquenté les artistes bolonais et a adopté le style de la Contre-Réforme, comme en témoignent les illustrations gravées de son livre sur la vie de Saint Pierre Nolasque (on ne possède pas de peintures de lui pour cette période). Martinez ensuite séjourna à Naples, où il rencontra Ribera, et après son retour au pays fut nommé Peintre du roi par Philipe IV en 1645. La même historienne a approfondi la connaissance sur ce peintre en publiant en 2002 un livre sur une de ses principales œuvres, récemment restaurée : María Elena Manrique Ara, Jusepe Martínez y el retablo mayor de Santa María de Unicastillo Estudio Historico-artistico y de Restauracion Zaragoza , Diputacion Provincial de Zaragoza, Servicio de Cultura, 2002, 18,00 €, ISBN : 8497030346

Agustín Clavijo García, Juan Niño de Guevara, pintor malagueño del siglo XVII, Universitad de Málaga 1999, 292 p. en castillan, ISBN : 84-7496-720-1

   Ce volume dont un exemplaire peut être consulté à Paris à la bibliothèque de l'INHA, tente de faire le point sur ce que l’on sait de Juan Niño de Guevara (1632-1698), disciple d’Alonso Cano, dont seulement un nombre très restreint d’œuvres nous est parvenu.

Castañeda Ana Maria Becerra, Los Cieza, una familia de pintores del Barroco granadino: Juan, José y Vicente, Universidad de Granada, 2000, 308 p. en castillan, prix : 21 €, ISBN: 84-338-2647-6

   A réserver aux aficionados de la peinture provinciale, car il faut beaucoup d'indulgence pour tenter d'apprécier les peintures de cette dynastie à travers des photographies en noir et blanc assez médiocres (et quelques unes en couleur). En revanche, le travail sur les archives est remarquable, permettant de restituer la réalité du quotidien de peintres laborieux qui n'avaient pas le pouvoir, tel leur concitoyen Alonso Cano, de choisir leurs commanditaires et exécutaient tout type de travail du plus modeste au retable d’autel.

Concernant le XVIIIe siècle, nous renvoyons à nos deux recensions précédentes, sur José Vergara et José Camaron Bonanat.

Citons aussi, hors de la péninsule, deux catalogues-bilans publiés en 2005 :

El Greco, Velázquez, Goya - Spanische Malerei in deutschen Sammlungen. en allemand, prix : 49,95 € , ISBN 3-79133-412-3

   Autour d’une exposition organisée à Hambourg en 2005, puis à Dresde et Budapest, ce catalogue présente une sélection de 70 peintures, chacune reproduite en pleine page et accompagnée d'une notice, conservées dans les musées allemands2. Ceux-ci n'ont pas de spécificité espagnole à proprement parler, ni de liens historiques précis, qui feraient que cette école y soit bien représentée. L'essentiel a été acquis au XIXe et au début du XXe par le désir des conservateurs de montrer des collections généralistes et universelles. Aux célèbres Vélasquez, Murillo et Goya de Munich, de Dresde3 ou de Berlin, s'ajoutent des tableaux de musées ou de châteaux plus inattendus, parfois la seule œuvre ibérique du lieu. Un répertoire sommaire illustré à la fin du volume reproduit toutes les peintures espagnoles d'Allemagne, appartenant à des institutions ou à des particuliers (et évidemment les œuvres détruites pendant les guerres).

Inventaire Général des collections du Musée Goya, Tome 1, peintures hispaniques , sous la direction de Jean-Louis Augé, 208 p, prix : 30 €, ISBN : 2-901-64355-8.

   Particulièrement actif, le Musée Goya de Castres a déjà publié plusieurs fascicules et un bel album BNP Paribas en 1997. Il s'agit cette fois d'un catalogue complet des tableaux espagnols et d'Amérique du Sud, qui forme le cœur de sa collection.Un a priori a cependant empêché les auteurs d'inclure certains artistes français actifs en Espagne ce qui prive l’ouvrage d'acquisitions récentes (Michel-Ange Houasse - la Sainte Famille - ou de Jean Ranc -Portrait-)4. Ce fonds est assez original : plusieurs beaux et rares panneaux des XVe et XVIe siècles, un baroque où brillent Vélasquez, Alonso Cano ou Valdés Leal (mais pas Greco), les trois Goya exceptionnels du legs fondateur de Briguiboul, l'ensemble le plus riche de France en XIXe ibérique. Le XXe siècle est aussi très inégal puisque les grands noms en sont absents5 mais, inversement, des artistes qu'on ne voit nulle part ailleurs au Nord des Pyrénées y figurent, souvent avec des pièces majeures exécutées en France et acquises par l'Etat dès les années 30. L'Espagne y jalouserait bien des tableaux, alors considérés comme démodés, déposés par les musées parisiens et désormais pleinement réhabilités : du Portrait de Philippe IV en chasseur de Vélasquez, qui manque au Louvre, à la Kermesse de Maruja Mallo. La politique d'achats est exceptionnelle (voir aussi la brève du 17/3/06), ne serait-ce que par sa régularité (elle concerne aussi les dessins, sculptures et gravures6 qui donneront lieu à d'autres volumes). De quoi complexer bien des responsables de villes plus grandes et plus riches qui n'achètent presque jamais d'art ancien.
   Toutes ces trouvailles rendent le volume intéressant et nouveau. Parmi les plus récentes, la Déploration du Christ de Vicent Massip et Joan de Juanes en 1997, les deux chefs-d'œuvre de Pacheco (Le Christ servi par les des anges en 1993 et le Jugement dernier en 1996), La Lettre de Luis Paret y Alcazar7 en 1999, ou plusieurs toiles de la dynastie des Madrazo, ont participé à la sauvegarde du patrimoine conservé en France. Quel autre musée acquiert aujourd'hui un Josep Bernart Flaugier d'anthologie (ou le pré-romantisme "sublime" à la Fussli, à Barcelone, vers 1800) ou un Paysage d'Antonio Muñoz Degrain ? Et des tableaux coloniaux d'Amérique latine ? La forme un peu austère de la publication le destine à un public averti, et malheureusement les notices sont parfois faibles (il s'agit le plus souvent de textes coupés dans d'autres publications antérieures), voire absentes, comme pour cette importante Crucifixion maniériste acquise en 20048.

Michel de Piles
(mis en ligne le 17 mars 2006)

1. Il est vrai qu'on est peu renseigné en France sur les bouleversements majeurs en matière de culture qui ont lieu en Espagne, suite aux dernières lois élargissant encore l'autonomie des régions : transfert de la Dame d'Elche et de nombreuses œuvres d'art jusque-là conservées dans la capitale, réclamations sans fin de chaque Province pour le partage des archives d'Etat, chaque région souhaitant récupérer celles qui la concerne...
2. Lorsqu'un artiste était insuffisamment représenté dans les collections germaniques, des prêts ont été obtenus du Musée de Budapest pour compléter l'ensemble (Greco, Goya, ...).
3. L'essentiel des tableaux espagnols de Dresde a été acheté à la vente de la collection de Louis-Philippe en 1853.
4. Alors que ceux-ci sont absents, on s'étonne de la présence d'Antonio de la Gandara, né et mort à Paris.
5. Il manque, pour la peinture, Juan Gris, Miró et Dali par exemple, et Picasso n'est représenté que par un Mousquetaire de 1971 (dépôt de l'Etat, dation Jacqueline Picasso).
6. Le fonds de dessins bénéficie aussi d'acquisitions régulières et celui de gravures, connu pour ses recueils des Goya, s'est enrichi en 2005 de la série Gaudí de Juan Miró.
7. Le seul tableau de cet artiste des musées français, malheureusement un peu décevant.
8. De nombreux dépôts d'autres musées français ont été effectués ces dernières années comme la Sainte Famille de Gregorio Baussa (de Narbonne) ou L'ivresse de Noë de Juan Montero de Roxas (de Tarbes), pourtant déjà bien publiés ne bénéficient d'aucun texte. Dans les fiches techniques, la distinction entre "ancienne provenance" et "historique" est dans la plupart des cas très confuse.